vendredi 31 octobre 2008

L'hérésie démocratique, ou la démocratie des Etrangers

L'homme n'est pas malheureux à cause du Mal, mais au contraire le Mal est possible parce que l'homme est radicalement Un et Seul, d'une inconsistance et d'une faiblesse qui appellent le Mal. Du jour de sa naissance, fuyant sa naissance, l'homme va vers le monde où il se vit alors comme solitude dans la multitude, voire multitude-en-solitude, c'est-à-dire comme Etranger. L'homme n'est pas "reconnu" dans le monde dans son essence minimale, la seule réelle : son être en-tant-qu’-Un. Le malheur seul détermine l'existence mondaine du Mal, du crime, ou de la sauvagerie... et non l'inverse. Les hommes ne sont ni mauvais par nature, ni pécheurs par liberté, les hommes sont avant tout des victimes de l’existence, ce qui ne veut pas dire qu’ils doivent exister comme des victimes. 

En tant que déterminé sans reste par ce malheur radical, chaque-Un trouvera t-il son salut en prenant soin de lui-même comme de tout autre… ? Tu aimeras l'Etranger comme toi-même, parce que chaque-Un est Etranger pour les autres hommes, et parce qu’il n'y a pas d'autre communauté que celle des Etrangers. L'Etranger n'est pas la figure idéalisée ou transcendante de l'Autre en général, mais ce que chaque-Un peut être aussi pour les autres, hors toute transcendance, depuis son identité radicale. Cette logique en-Un exclut toute considération de l'autre comme "alter ego", cet autre que moi qui est aussi une image de moi, à la manière grecque. L'Etranger n'est pas davantage l'Autre absolu, à la manière judaïque, mais simplement autrui sous la condition de l'Un. La théorie des Etrangers peut donc se présenter comme une réconciliation de l'autrui grec et de l'autrui juif ; elle engage surtout à remplacer la sphère éthique (philosophico-religieuse) par la sphère cosmopolitique, rigoureusement …démocratique.

Au salut déjà démocratique que représente l’étrangeté radicale de chaque-Un, vient s'ajouter le salut également démocratique que représente la force-de-loi pour l'Etranger.  En effet dans un monde vraiment démocratique, c’est-à-dire cosmopolitique, la force-de-loi ne peut que provenir des Etrangers ; c’est ensuite seulement qu’elle donne lieu à un pouvoir législatif. Ce n'est pas la loi qui peut être démocratique, mais d'abord la force elle-même, lorsqu'elle permet justement d'établir une loi juste qui, au lieu d'asservir l'Etranger, respecte celui-ci dans sa minorité. Certes, si l'homme n'était pas essentiellement malheur, aucune force-de-loi ne serait nécessaire pour conjurer le Mal. C'est justement l'origine en chaque homme du malheur radical qui créé les conditions du cosmopolitisme, lequel signifie que la force-de-loi vient premièrement de l'Homme en tant qu’Un (donc Etranger) et s'exerce dans tous les Etats, quelque soit sa "culture" d'origine.

Toute loi devrait ainsi avouer son essence cosmopolitique, plutôt qu'éthique, dans la mesure où elle s'exerce dans tous les cas à cause de l'Etranger. Même lorsque celle-ci, empiriquement, opprime ou aliène l'Etranger, c'est toujours en fonction de lui qu'elle régule l'ordre social (ainsi les grecs, sous couvert d'éthique, excluent l'Etranger de la Cité en même temps qu'ils l'ordonnent à leur mode de subsistance, l'esclavage). Ainsi le concept de citoyenneté doit tout à l'Etranger. De même l'essence politique de l'Etat vaut du cosmopolitisme, puisque tout Etat s'appuie pour se maintenir sur une minorité d'Etrangers. Mais qu'il les tolère ou qu'il les persécute, l'Etat ne peut que refuser aux Etrangers l'exercice de la force-de-loi, du moins dan son principe (certes l'Etat donne le change en lui accordant des droits, mais rarement le droit de vote).

La démocratie apparaît comme le seul régime respectueux des minorités, un régime où chaque-Un compte effectivement pour Un. Cela revient à affirmer paradoxalement l'essence non-politique de la démocratie, au sens où depuis les grecs la politique se confond avec les principes de gouvernance et de représentativité étatiques. Non seulement on ne peut pas penser la démocratie comme une forme de l'Etat, mais plutôt –en suivant un certain Karl Marx – on la pensera sur les ruines de l'Etat (quitte à la pratiquer avec l’Etat, quoique contre lui). Une compréhension cosmopolitique de la démocratie réhabilite la devise révolutionnaire - "liberté, égalité, fraternité" - dans sa totalité, sans exclure la fraternité et la solidarité comme c'est le cas dans les Etats modernes (occidentaux) pour leur plus grande honte. Non seulement l'Etat moderne impose un idéal de conflictualité et de combativité (le travail, la croissance, le développement, etc.) qui exclue toute fraternité, mais il se contente de combiner une relative liberté avec une relative égalité, prétextant un devoir de sécurité dont il ne s'acquitte jamais vraiment. La démocratie au sens cosmopolitique est avant tout fraternelle et pacifique : il n’y a aucune force-de-guerre possible dans l’homme en tant qu’Un ou pure minorité. Tandis que l'Etat entretient un état de guerre permanent entre classes sociales, entre riches et pauvres, travailleurs et chômeurs, Etat et population..., assignant aux individus un statut de citoyens et de membres (plus ou moins "responsables") du corps politique.

Aussi éloignée que possible de la raison étatique, essentiellement organisatrice, la fraternité n'est pas en soi un concept rationnel. Elle ne peut pas se décider par contrat (social), justement parce qu'elle est l'essence de la démocratie et de toute sociabilité. En ce sens, il ne saurait y avoir d'autre démocratie que socialiste. Le socialisme – du moins tel qu’on l’entend ici - combat le concept bourgeois d'individu privé, répondant au principe contractuel rationnel, et elle lui oppose celui d'individu minoritaire, répondant au principe de fraternité réelle. Mais elle combat également les principes erronés d'émancipation de classe et de démocratie populaire, qui nient tout aussi bien l'individu réel. Bien mieux que tout contrat, l'accord fraternel comprend autant de liberté que d'égalité, car il ne porte que sur le fait de compter pour Un, et cela sans médiation ni représentation : rien-qu'Un mais pour Un absolument ! A l'inverse, la démocratie étatique engage chaque individu à "bâtir" stupidement sa propre vie, sachant que ce projet se heurtera au projet des autres individus, et que sa fonction d'arbitre n'en sera que plus nécessaire.

La puissance secrète de l'Etat, sa justification ultime, c'est de régler et de faire perdurer un double jeu entre le contrat et le conflit. L'Etat peut rappeler à chaque individu qu'il a choisi librement (par contrat) d'être membre d'un corps politique pour fuir la guerre de tous contre tous, mais c'est à condition de reporter la guerre contre les revendications des individus et des minorités censées déstabiliser l'Etat : autrement dit le conflit reste une fatalité, à la fois comme prétexte et comme limite du contrat. Mais l'Etat ignore tout de l'individu réel, "ordinaire" ou minoritaire, trop faible en son essence pour entrer en conflit avec d'autres individus aussi faibles que lui. L'Etat pervertit et déshumanise le sentiment fraternel en l'assignant prioritairement aux "fidèles" combattants de la liberté, tous égaux dans la mort. L'Etat ne cautionne que la camaraderie guerrière et les amitiés posthumes, les amis qui peuvent dresser un même étendard ou partager un même foulard. Non seulement l'Etat ne protège pas de la mort, mais il se nourrit de la mort.

Que signifie concrètement la démocratie et le cosmopolitisme, s'il faut combattre et exclure l'Etat ? Quel est son Sujet, quelle est son "engagement", à supposer que ces termes puissent encore être utilisés ? On sait que la démocratie se définit littéralement comme le régime du peuple, du dêmos. Il faut donc cesser de représenter celui-ci comme une entité transcendante, et le rapporter à la seule fraternité des rien-qu'Uns. Sa souveraineté ne repose plus sur l'évènement décisionnel du contrat, mais sur son essence radicalement minoritaire ; sa fonction de Sujet n'a de consistance que rapportée à sa cause réelle qui est l'Individu. Le dêmos n'est donc pas un être organique mais la seule volonté de vivre-ensemble dans le respect de chaque-Un, une pure alliance impliquant naturellement au quotidien une solidarité sans faille, pour une vie réellement sociale (et civilisée). Si une action ou un engagement sont requis, c'est que la démocratie réelle n'est pas naturelle, elle exige un effort à la mesure de la force-de-loi qui est, proprement, son organon, et pour lutter contre la violence et la puissance des autorités. Mais la démocratie ne saurait consister à exercer un pouvoir. Ce qu'elle exerce, c'est la force-de-loi pour affirmer et exiger le respect de la minorité de l'homme - afin que la loi existe pour l'homme et non l'homme pour la loi.

Une constitution socialiste serait opposée au capitalisme et au libéralisme, dont la fonction première semble être de fabriquer des exclus plus ou moins assistés. Mais le fait fondamental demeure un changement de rapport à l'Etat et au pouvoir. Il faut rappeler en effet que l'homme socialisé n'est pas l'homme politique, aussi bien son action ne prend effet dans aucune hiérarchie et n'en reconstitue aucune : son action ne saurait être, conformément à sa cause, que minoritaire. Mais lorsque chaque minorité agit minoritairement, la démocratie peut être dite réelle. "Ni exclus ni assistés", mais minoritaires tous ensembles dans la liberté, l'égalité et la fraternité, telle pourrait être la maxime du démocrate. L'aspect "douce utopie" s'estompe si l'on s'avise que toute société réelle, à fortiori la démocratie, n'existe jamais que par parties et jamais comme un tout organique. La réalité de chaque-Un et de chaque-Une des parties de la société est inaliénable ; c'est elle qui cause la démocratie, et non l'inverse. Autrement dit le réalisme non-politique consiste à partir de cette réalité. Le socialisme réellement démocratique n'est pas révolutionnaire en ce sens qu'il ne prétend pas transformer la réalité - c'est toujours celle des hommes-Uns - mais seulement notre façon de la représenter. Le sentiment de l'inutilité de l'action politique résulte d'une représentation erronée du corps social véhiculée par le libéralisme triomphant, celle d'un conglomérat d'individualités atomiques centrées sur leurs intérêts et subissant les lois supposées incontournables du marché. La réalité sociale est cependant tout autre : les minorités humaines ont depuis toujours déjà marginalisé le marché lui-même, sans qu'il faille non plus le déclarer fictif ou inoffensif (une illusion est toujours dangereuse). D'autre part en régime démocratique réel, le clivage inventé par le libéralisme entre individu privé et individu public (citoyen) vole en éclat, dès lors qu'aucun de ces deux aspects n'est réel : d'une part l'homme n'est pas "privé" (le réel ne manque de rien), d'autre part on a vu ce qu'il fallait penser de l'"animal politique" (cette invention de philosophe).

La résistance que mène l'Etranger face aux Autorités ne peut se confondre avec le combat des "marginaux" en mal de reconnaissance, bien que celui-ci puisse se justifier aussi. L'Etranger ne combat ni n'exclut personne, ne veut conquérir aucun pouvoir, mais exerce seulement et totalement sa résistance minoritaire. Il ne fait au fond qu'affirmer pragmatiquement, pour lui comme pour tout homme, la possibilité d'une force-de-loi qui soit aussi transformation de la loi, et parfois même désobéissance.
 
Ainsi l'Etranger, "militant" de la démocratie universelle, se présente comme l'organon de la réalisation de l'Humanité. Celle-ci fait corps avec la démocratie comme "gouvernement" cosmopolitique des minorités, elle n'est pas une entité qui se réaliserait historiquement sous la protection d'un Etat mondial ou autre. L'Humanité universelle n'est pas une idée ou une totalité dont chaque-Un serait membre, et l'homme ne fait pas l'expérience de son humanité par participation à l'Idée d'Humanité. Ce sont bien les Etrangers seuls – et réels - qui forment l'Humanité. L'homme existe dans ce Monde comme Etranger, autrement dit en Multitude, et c’est en quoi consiste précisément l'Humanité. Mais l'Humanité est fondamentalement étrangère au Monde. Nous ne sommes pas de ce Monde.
 

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Version abrégée

Nous sommes tous des Etrangers quand nous sommes vraiment des démocrates. C'est en tant qu'Etrangers que nous pouvons exercer la démocratie. La démocratie n'est pas seulement un régime, que j'appellerais socialiste au vrai sens du terme, un régime qui garantit la protection et les droits des Etrangers, mais aussi un régime qui pense et fabrique la loi en fonction des Etrangers. Non pas spécialement pour les Etrangers, mais en fonction de tous les Etrangers, c'est-à-dire en général en fonction de tous ceux qui n'ont a priori ou de facto aucun droit. C'est-à-dire des victimes potentielles. C'est en général pour nous défendre de tout pouvoir arbitraire, mais aussi en tant qu'Etrangers à tout Pouvoir, que nous établissons des lois. C'est pour résister aux principes d'Autorité ou de Majorité suffisantes, niant par principe les individus. De tout notre être minoritaire, armés de notre seule faiblesse d'hommes, nous manifestons notre résistance qui devient alors notre seule force. C'est parce que nous sommes tous des Etrangers minoritaires que nous pouvons exercer cette "force-de-loi" démocratique, qui consiste à légiférer en fonction de ces Etrangers concrets que sont les immigrés, les clandestins, les malades mentaux, les handicapés, et même en général les enfants, parce qu'on sait précisément qu'ils n'ont pas accès à la puissance législatrice. Alors même si nous ne sommes pas tous immigrés, même si nous ne sommes plus des enfants, n'oublions pas qu'en tant que démocrates nous formons toujours une communauté d'Etrangers. Que nous possédions ou non la nationalité française, sachons nous reconnaître en-france membres de cette humaine communauté.

Pourquoi évoquer maintenant une "hérésie démocratique" conjointement à une "démocratie des Etrangers" ? Tout simplement parce que la démocratie n'existe pas dans le cadre de nos Etats, plus exactement parce que la démocratie qui n'est pas une forme de l'Etat mais la forme même de la société, de la sociabilité, est la victime désignée du Pouvoir étatique et économique. C'est en tant que victime que la démocratie peut être dite hérétique. C'est en tant qu'Etrangère au Pouvoir étatique et ses suppôts, qu'elle est dans son principe une démocratie des Etrangers. On a trop tendance à penser la démocratie en terme de pouvoir, celui de l'Etat mais aussi celui du citoyen, et on oublie de la penser en fonction des hommes en tant qu'individus. Or les Etrangers "loin de chez eux" (cf. le film de Stephen Frears) ne sont que des individus, particulièrement vulnérables. C'est parce que la démocratie ne se fonde que sur la faiblesse des hommes en tant qu'individus uniques, en tant qu'individus concrets, qu'elle est régulièrement persécutée. La démocratie est davantage qu'une utopie, ou une perfection qu'on ne saurait atteindre absolument, elle est une hérésie inadmissible parce qu'elle symbolise le gouvernement de chaque homme, de chaque individu concret, avec toute son étrangeté, dans la communauté et le respect le plus strict de tous les autres hommes étranges. Parce que la démocratie n'est pas partisane, parce qu'elle n'est pas dogmatique (pas spécialement "républicaine" par exemple), parce qu'elle n'appartient pas à un clan, à un pays, à une civilisation, mais parce qu'elle est universelle ; parce qu'elle n'est pas politique mais plutôt cosmopolitique. Par conséquent aucun Etat, fût-il mondial, ne saurait véritablement tolérer la démocratie. L'Etat français pas plus qu'un autre.
Pourtant je fais un rêve, comme dirait l'Autre, celui d'une démocratie u-topique et pourtant bien réelle : une démocratie-en-france qui serait aussi une démocratie des Etrangers. Hérésie, donc.

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