jeudi 30 octobre 2008

Pour une science des hommes

On n’est jamais trop humain : telle pourrait-être la devise de François Laruelle. Penser “en-homme” plutôt que penser l’homme implique de renoncer à l’anthropologie comme science censée fournir une connaissance réelle de l’homme. La pensée de l’homme de F. Laruelle est non-anthropologique autant que non-humaniste, car elle est d’abord non-philosophique. L’homme n’est pas objet de science, pas davantage “sujet de la science”, ni un universel identifié par des valeurs morales ou autres : il est le Réel cause-de-la science et, plus radicalement, cause de toute pensée. Ignoré en tant qu’Un ou en tant que terme “premier” par la philosophie, exploité par elle de mille manières, l’Homme est pour Laruelle le vrai “bénéficiaire” de la non-philosophie, en ce sens que le rapport d’autorité entre les hommes et la philosophie se trouve inversé : si le philosophe figure toujours l’homme idéal, si en régime philosophique un homme re­présente toujours le philosophe pour un autre homme, l’homme réel, lui, ne représente plus rien.



Une biographie de l’homme ordinaire (1985) est sans doute l’un des livres les plus réussis de François Laruelle. Il appartient à la seconde période de son œuvre, et en appelle à une “science des hommes” dont le concept est repris différemment dans Théorie des étrangers (1995). Dans ce dernier ouvrage, l’auteur se donne les moyens de distinguer l’Homme réel de l’Individu ou du Sujet, ces deux derniers pouvant renvoyer encore à des fantasmes de division ou de synthèse. Plus exactement, à l’identité radicale de l’Homme que Laruelle nomme par exemple “Ego-en-Ego”, s’ajoute nécessairement un terme second, justement une dualité unilatérale appelée Etranger. Il s’agit d’un concept structural et transcendantal — rien de moins que celui d’Humanité universelle — qui est enraciné dans l’Ego-en-Ego tout en prenant appui sur le Monde donné.

F. Laruelle reproche très clairement aux sciences humaines de n’être ni suffisamment humaines ni suffisamment rigoureuses, de méconnaître tout autant l’essence de l’homme que celle de la science. Or l’essence de l’homme n’est autre que l’Un, puisque l’homme en tant qu’Un, identité ou immanence radicale, est le seul Réel en-dernière-instance. Laruelle rejette toute idée d’aliénation de l’essence de l’homme en tant que séparée, exploitée, idéalisée, et substitue à ce rapport (à) soi catastrophique le principe même de la causalité unilatérale qui inverse le rapport traditionnel de l’homme à sa science. “Plutôt que plusieurs sciences pour un homme unique, idéal et transcendant, qui n’est que l’un des universaux philosophiques, une science bien fondée pour les hommes dans leur multiplicité ; plutôt que les “sciences de l’homme”, la “science des hommes”. L’être-humain de l’homme étant une donnée initiale, il n’y a pas lieu de se demander “Qu’est-ce que l’­homme?” ; en revanche nécessité est faite pour la science de re­cevoir sa cause de l’homme, donc de ne jamais prendre celui-ci pour objet. Plus exactement il convient de séparer et d’ordonner rigoureusement trois niveaux de “réalité humaine” : “1) L’identité humaine radicale, le Moi-en-Moi comme cause de la nouvelle science de l’homme ; 2) l’Essence (d’)homme comme l’objet de cette science ; enfin 3) la philosophie anthropologique et les Sciences humaines réduites à l’état de simples matériaux sur lesquels cette théorie prélève un double apport, philosophique et scientifique" (Théorie des Etrangers, p. 60). Cette distinction lève la toute dernière ambiguïté de la notion d’objet, en faisant droit à une dualité de donations hétérogènes : d’une part les “données objectives” telles que les sciences de l’homme les décrivent tout en les présupposant, en se projetant sur celles-ci, d’autre part la cause réelle, l’essence phénoménale immanente que la science des hommes admet également comme unique cause. Enfin le concept d’Identité humaine se laisse lui-même analyser ou plutôt dualyser, puisqu’on distinguera 1) le non-donationnel pur, qui définit l’Ego comme donné-sans-donation, et 2) le non-auto-donationnel, ou non-donationnel (de) soi qui définit l’Etranger, soit les multiplicités humaines concrètes données par une donation qui n’est pas elle-même donationnelle (de) soi, étant inférée prioritairement de l’Ego.

Tout comme l’Un immanent, l’Ego-en-Ego est une découverte pour la pensée (une hypothèse plutôt qu’une thèse ou un principe) ; la pensée philosophique ne découvre rien car elle fait couple avec ses objets (où elle finit toujours par se retrouver), tandis que la pensée-en-Un et maintenant en-Homme se découvre radicalement étrangère au Réel. Entre le Réel et la pensée, ou entre l’Ego comme donné et la pensée comme donation, il y a plus qu'une dualité unilatérale : plutôt une forclusion radicale. Le mixte dont l’Ego représente la contre-épreuve initiale est justement celui de “donné-donation”. L’Homme ou l’Ego “est le seul être qui apporte avec soi une Identité réelle ou anté-logique" (p. 71), une expérience vécue d’immanence à jamais inintelligible pour la philosophie et inacceptable pour la psychanalyse, en quoi il mérite le nom d’“Idiot trans­cendantal”.

Seulement “l’homme est cet Idiot qui existe aussi comme Hu­manité universelle ou Etranger" (p. 78) écrit Laruelle. L’homme existe donc comme Etranger, c’est-à-dire comme dualité unilatérale et pas seulement en identité : ainsi se forme le concept intégral d’“individualité”. La dualité de l’Etranger est dépourvue d’analyse (forgeant l’individu des sciences humaines) comme de synthèse (le sujet des philosophes), et ne se réduit pas à une torsion des deux (comme le sujet disséminé ou divisé de l’inconscient). Là encore il s’agit d’éviter le mixte identificateur de l’homme et de l’Humanité : l’homme fait l’expérience de son humanité par une transcendance simple, une structure d’univer­salité non-décisionnelle et non-positionnelle (de) soi. L’Humanité est donc habitée d’Etrangers.

Si l’Homme est dit “cause de la science”, en revanche l’Etranger peut représenter le “sujet de la science des hommes” (et “non-politiquement”, dès-avant le citoyen, le “sujet de la démocratie”), l’essentiel de la thèse non-philosophique étant que l’homme n’est pas sujet. L’Etranger est le sujet énonciateur de la science transcendantale des hommes, tout comme le sujet de la théorie démocratique, non parce qu’il dirait (en le représentant) le réel de l’Homme, mais au contraire parce qu’il se sait (ils se savent) identiques en-dernière-instance à l’homme : aucune intersubjectivité soutenant un pseudo-égalitarisme dans le discours de l’Etranger. Celui-ci déboute la logique “égo-xéno-logique” qui produit et entretient vicieusement les mixtes philosophiques du Moi et de l’Autre (à commencer par la figure mythique de l’alter-ego). Le théorème de l’être-Etranger s’articule d’une inférence unilatérale : “soit Je, alors je peux être ou Je suis éventuellement et, si Je suis, Je suis donc ou existe Etranger" (p. 137). Au niveau du “Je” (performé sans performation) se situe la cause réelle, et au niveau du “je peux” (performation ou existence) la cause occasionnelle qui infère l’être.

Après avoir rappelé ces quelques principes, précisons en quel sens l’on peut parler avec F. Laruelle d’une théorie unifiée de la philosophie et des sciences humaines. La première et les suivantes reposant toutes ensemble sur une décision de type philosophique, il est normal qu’on les emplace de façon égale au titre de matériau pour une science des hommes. Elles ne s’opposent pas (ou plutôt ne s’unissent pas) seulement comme le fondamental et le régional, elles s’opposent surtout au phénomène immanent de l’homme qu’elles jugent impensable. Une théorie “unifiée” ne fait donc pas la synthèse ou la hiérarchie des décisions anthropologiques ou humanistes, elle les disperse plutôt en extrayant à chaque fois la décision comme telle et les rend à un usage moins contraignant. Simplement, au-delà des doublets empirico-transcendantaux qui alimentent les sciences de l’homme, au point que leur objet de connaissance reste toujours problématique, mi-réel mi-idéal, la science des hommes (science d’essence) vise tout “uniment” la connaissance de l’Humanité comme telle au moyen du matériau méta-humain (les représentations philosophiques mixtes, qui constituent son “empirie”), et toujours à partir de l’expérience de l’antériorité de la cause (l’homme ou Ego-en-Ego) — laquelle n’est pas “en question”.

En résumé, l’aspect unifié de la théorie des Etrangers se déduit de l’identité en-dernière-instance que la posture scientifique admet entre la science et la science des hommes, qui lui permet ensuite d’identifier les sciences humaines et la philosophie en soulignant plutôt le manque d’humanité dans les sciences humaines et plutôt le manque de science dans la philosophie.

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