lundi 17 novembre 2008

Hughes Choplin, La Non-Philosophie de François Laruelle

Editions Kimé, 2000



COMPTE-RENDU

Hughes Choplin organise son approche de l'oeuvre laruellienne selon trois temps qui respectent les trois ordres constitutifs de la non-philosophie : le "climat" du projet non-philosophique (le choix de l'Un comme terme premier et préalable au penser), la logique non-philosophique c'est-à-dire le penser lui-même, et la nouvelle pratique philosophique que ce penser autorise. On peut également y associer les trois grandes catégories du radical, de l'uni-latéral, et de l'occasionnal. Mais l'auteur entend situer son commentaire dans un espace qu'il qualifie lui-même d'"intermédiaire" entre la philosophie et la non-philosophie, et toute la difficulté de son entreprise consistera à légitimer une telle posture qu'on pourrait qualifier de "neutre" ou d'"objective", affirmant la complémentarité nécessaire de la philosophie et de la non-philosophie. Or, justement, il existe deux manières radicalement différentes de poser une telle complémentarité, et il n'est pas sûr que la voie tierce choisie par Choplin ne reconduise pas à une synthèse de type philosophique... Le projet et le style même du livre ne se veulent-ils pas avant tout pédagogiques ? Il s'agit de s'adresser au lecteur philosophe ou dit "cultivé" pour le convaincre du bien-fondé et de la consistance indéniable du mode de penser non-philosophique, sans toutefois prendre parti pour celui-ci, ni bien sûr le présenter comme un simple au-delà du philosophique, ce qui reviendrait à affronter la philosophie sur son propre terrain.



L'enjeu de la non-philosophie apparaît double : d'une part dégager les invariants du penser philosophique comme structuré par le mixte et limité au seul monde, d'autre part mettre en place un penser procédant du réel-Un non-mondain et comme tel non-philosophable. Pour cerner le geste philosophique et oser évoquer sa clôture, on ne peut se contenter de la critique heideggerienne d'une pensée métaphysique ignorant la différence ontologique, et il ne suffit pas non plus de déplacer et de différer à l'infini cette même interprétation comme le fait Derrida. Si les "philosophies de la différence" mettent en lumière certaines crispations inhérentes au penser philosophique, elles ne peuvent - et pour cause - dévoiler l'essence de cette différence qu'elles illustrent si bien, cet invariant que Laruelle nomme décision philosophique avec son double geste de séparation abstraite et d'articulation de deux termes opposés, geste qui équivaut toujours à une idéalisation et à une auto-position de la philosophie elle-même. C'est ainsi que la philosophie fait mine de s'éloigner du monde et affirme généralement une transcendance, pour mieux faire retour au monde et s'identifier à ce mixte concret/abstrait, sensible/intelligible, fait/droit, etc. Derrière son apparente complexité et diversité, la pensée philosophique s'avère donc extrêmement réductrice et répétitive, incapable de dépasser le sens commun qu'elle se contente d'idéaliser, et préoccupée surtout de son rapport au monde qui n'est jamais qu'un mode de rapport à soi. Pour autant, à la suite de Heidegger et de Derrida ici encore radicalisés, Laruelle rejette toute idée de dépassement de la philosophie au profit d'une pensée radicalement hétérogène et autonome, de sorte qu'il ne s'agirait moins de sortir de la philosophie que de ne pas y entrer du tout ! La philosophie existe sous la forme d'une pensée-monde nécessaire et légitime, mais limitée à cet ordre mondain où ont lieu effectivement les décisions, objectivations, projets, etc. Mais le monde et sa forme philosophique transcendante n'épuisent en rien l'essence du réel, et notamment ne concernent pas l'immanence radicale qui est seulement indifférente au monde. L'originalité de Laruelle ne consiste pas seulement à radicaliser les pensées de la différence, sans les contredire ou les déplacer, mais également à intégrer les philosophies contemporaines de l'immanence, comme la philosophie de la Vie de Michel Henry. Certes celle-ci se meut encore dans la transcendance et l'opposition (au monde, à l'objectivité, etc.) et reconduit des signifiés transcendantaux que les déconstructeurs avaient pris soin d'éliminer, mais elle retrouve le thème de l'identité humaine, ou plutôt de l'humaine identité qui cesse d'être taboue dès la seconde période de l'oeuvre laruellienne ("Philosophie II"). Pas plus que l'Un immanent ne peut s'affranchir de la transcendance ou se définir par le refus de celle-ci, la non-philosophie ne cherche à combattre la décision philosophique : le nouveau penser induit de l'Un se contentera d'utiliser la pensée-monde comme matériau et occasion, et pourra même en proposer un usage théorique inédit. Ne perdons pas de vue que l'objet de la non-philosophie n'est pas l'Un ou le Réel, dont l'instauration n'est précisément pas un problème, mais bien un nouveau mode de penser qui, lui, reste toujours à conquérir. Pour cela, il ne suffit point de délimiter l'espace du philosophique et de s'accorder une nouvelle réalité non-philosophable, il faut élaborer une théorie et une logique non-philosophiques spécifiques.

Cette logique se condense pour l'essentiel dans un concept original et radical d'uni-latéralité. Original car, pour la première fois, il fait fonds sur l'Un radicalement autonome. Si le penser ne vise aucunement l'Un - plutôt lui tourne-t-il le dos -, c'est pour mieux se tourner vers la philosophie et ceci unilatéralement, en échappant à sa logique des mixtes. Mais l'uni-vers du penser non-philosophique paraît faussement simple. Il faut d'abord en effet distinguer les trois termes principaux que sont l'Un, le penser et la philosophie, mais aussi deux ordres intermédiaires "représentant" respectivement l'Un et la décision philosophique : le transcendantal et l'a priori. Rappelons d'abord le caractère non-problématisable et non-philosophable de l'Un, lequel n'oppose qu'une indifférence absolue face à tout effort pour le penser ou le qualifier (fût-ce comme impensable ou comme Autre absolu). L'Un n'est ni pensable ni impensable, juste indifférent à la pensée (et a fortiori à la philosophie) à laquelle il ne communique, au mieux, que sa structure d'uni-latéralité. Celle-ci est donc déterminée par l'Un comme force d'uni-latéralisation - étant elle-même forcée par l'Un de se tourner vers son objet qui est la forme-mixte (philosophique) du monde, et seulement à l'occasion de celle-ci. La première instance intermédiaire, le transcendantal, que Laruelle distingue soigneusement du Réel-Un depuis Philosophie III, conditionne le penser (à penser uni-latéralement) depuis l'Un (car l'Un n'est pas lui-même conditionnant, se contentant d'être (en) lui-même) et non plus comme en philosophie en vue de toute expérience possible (mixte empirico-transcendantal). Grâce à ce concept-tampon, non seulement les autonomies respectivement radicales et relatives de l'Un et du penser sont dûment respectées, mais l'Un peut être dit agir sur l'Autre en général : d'abord en se préservant lui-même de la pensée, en préservant celle-ci de la confusion idéaliste réel/pensée, et en faisant valoir l'identité jusque dans l'objet à force d'unilatéralisation. Si la non-philosophie mérite bien son nom, c'est parce qu'il paraît philosophiquement illogique de prétendre penser en fonction d'un terme qui n'a pas lui-même la structure du penser, ou d'enclencher une problématique à partir de ce qui n'est pas en soi un problème. Le même type de remarque s'impose à propos de la dicibilité de l'Un : contrairement à ce que l'on pourrait croire, celle-ci ne constitue aucunement un problème ou une aporie de type philosophique. C'est parce que le langage est hétérogène à l'Un, et celui-ci indifférent à celui-là, que l'Un se laisse nommer (d'ailleurs de multiples manières) sans qu'il faille proclamer son indicibilité ou, plus classiquement encore, la mixité de l'Un et du langage. La non-philosophie déboute définitivement ce qu'on pourrait appeler la "suffisance performative" du langage censée clôturer le Réel, au nom d'une interprétation d'ailleurs réductrice du principe d'immanence. Le problème n'est plus tant de fournir une description adéquate de l'Un ou du Réel que d'élaborer une logique et une pragmatique non-philosophiques qui correspondent à un nouvel usage du langage philosophique. Comment celui-ci devient-il "objet" - suivant un type de "rapport" bien particulier - du penser uni-latéral ? C'est ici qu'intervient la notion d'"objet occasionnal" qui définit le statut de la philosophie, au regard du penser d'une part et de la causalité dernière de l'Un d'autre part - causalité dite "de-dernière-instance" mais non-suffisante, car il n'est de penser que pour la philosophique et à cause d'elle. L'existence de la philosophie comme pensée-monde est donc posée comme nécessaire au penser en général, sans pour autant le constituer structurellement, et tout en restant contingente par ailleurs : elle est juste son occasion. Et la non-philosophie semble bien une théorie originale de la double causalité, essentielle et occasionnale (ce qui relativise, d'une certaine façon, la causalité elle-même). Outre le principe d'occasionnalité, il convient de faire droit au statut de matériau du langage philosophique. Ce terme désigne l'état de la philosophie telle que livrée à la non-philosophie, expurgée de sa suffisance ou de sa subjectivité fondamentale qui définit son rapport à elle-même, notamment comme recherche acharnée de ses "conditions de possibilité". A la place, la non-philosophie qui "vient" d'un tout autre transcendantal, réduit les mixtes constitutifs de la philosophie à de purs a priori (2è instance intermédiaire) qui sont autant de points de rencontre spécifiques du penser sur le matériau philosophique. Par définition, ce dernier se prête à une mise en forme ou mise en dualité unilatérale qui constitue le concret du travail non-philosophique ; travail inventif et non réducteur, malgré ou plutôt grâce au type de "réduction" imposée, une production basée sur une "consommation gourmande" (Choplin) - on ira jusqu'à dire : jouissance - de la philosophie. En résumé, on peut distinguer trois fonctions issues du statut globalement occasionnal de la philosophie : 1) une fonction d'occasion au sens étroit du terme, quand le phénomène philosophie "apparaît" face à l'Un, provoquant le penser ; 2) une fonction de matériau, pour la pensée apparue "entre" l'Un et la philosophie ; 3) une fonction de support symbolique, pour l'exercice effectif du penser non-philosophique. Quant à la matrice plus globalement non-philosophique constituée des trois termes (trois ordres hétérogènes) Un-Penser-Philosophie, il convient de souligner la "primauté" logique du second, l'Un n'intervenant proprement dans aucune logique... Et c'est bien le penser dans son aspect formel, la détermination uni-latérale, qui constitue selon Choplin l'enjeu essentiel, autant que l'originalité indéniable, de la théorie laruellienne. Certes cette forme générale du penser découle du Réel, et encore plus précisément de l'hypothèse selon laquelle le Réel n'est pas à penser (surtout pas philosophiquement) tandis que la philosophie, elle, doit être pensée selon le Réel. Mais comment penser selon le Réel, comment penser tout court sans la philosophie pour en donner l'occasion ? Il faut donc se méfier d'une expression en elle-même insuffisante comme "penser selon l'Un" (ou selon le Réel), qui ne rend pas assez compte de la nécessaire philosophie. Le penser serait comme "le résultat de la rencontre - rencontre-sans-synthèse - du Réel et de la philosophie" (p. 61). A partir de cette formule, en soi déjà contestable, le commentaire de H. Choplin prend une tournure plutôt étrange : visant surtout la logique "intermédiaire" du penser non-philosophique, il ne cesse de présenter l'Un et la Philosophie comme les deux termes "complémentaires" et quasiment égaux du Penser uni-latéral, l'Un étant étant renvoyé analogiquement à l'essence, la philosophie à l'existence, etc. Usant d'une autre terminologie, l'Un est comparé au "sol" de la non-philosophie, tandis que la "détermination-en-dernière-instance" en serait le "coeur"... L'ensemble de ces remarques vise à éloigner à la fois le spectre d'une pensabilité simple de l'Un et celui d'une causalité immédiate de l'Un sur le penser. Et, après tout, la logique non-philosophique ne serait pas mal décrite de la sorte. En revanche ce qui est est minoré, voire tout simplement oublié, c'est l'Un en tant que radical, en tant précisément qu'il ne se réduit pas à cette fonction de causalité de-dernière-instance (par exemple, confusion symptomatique p. 62 de l'Un avec la "dernière instance", comme si l'Un, en dehors de toute causalité, pouvait être une instance !), ou à ce rôle uni-latéralisant déjà décrit. N'oublions pas que les termes de Réel et d'Un désignent positivement l'immanence radicale, ou l'identité indivise, et négativement le caractère non-constituant de la pensée pour le Réel (contrairement à ce qu'imagine la philosophie) : ce n'est donc pas pour réduire l'Un-Réel à son aspect déterminant pour la pensée ! Mais cette interprétation hyper-logicienne (au sens... non-philosophique du terme) de l'Un a également pour conséquence une surestimation du rôle joué par la philosophie, qui va aller crescendo jusqu'à la dernière page du livre. L'auteur en viendra finalement à se demander s'il ne faudrait pas respecter une sorte de parité entre la philosophie et la non-philosophie, comme si elles pouvaient en quelque sorte se "partager" le penser. Cette manière de confronter directement les deux pensées, comme s'il était possible de les "comparer" point par point (il est vrai que Laruelle s'est souvent livré à ce petit jeu, accréditant l'idée d'une "discipline" non-philosophique "face" à la philosophie), rappelle trop la perspective classique d'une pseudo-complémentarité entre science et philosophie. Ne va-t-on pas réintroduire une dualité ruineuse, surmontée par quelque synthèse : par exemple une improbable "théorie unifiée de la philosophie et de la non-philosophie"? Ou bien un illusoire espace "intermédiaire" de communication, d'échanges, etc. ?

En attendant il reste à examiner dans le détail les principes et les conditions d'une pratique non-philosophique, organisée selon deux étapes essentielles et irréductibles : la préparation du matériau philosophique et sa consommation, qui constitue déjà sa reversion dans l'univers non-philosophique. Choplin file longuement cette métaphore culinaire qui semble nouer une dimension artisanale, voire ludique, avec l'exigence de la plus extrême rigueur. La première étape, certes encore empirique et relativement philosophique, s'attache à sonder l'épaisseur et la richesse spécifiques du matériau, afin d'en extraire les mixtes qui la structurent invariablement. Cette préparation s'avère d'autant plus nécessaire que l'apport intrinsèque de l'Un pour la non-philosophie demeure purement formel, de l'ordre des essences et des structures seules (l'uni-latéralité pour l'essentiel). Le mixte fonctionne pour tout matériau et en toute occasion comme preuve du penser philosophique ; il faut donc le prendre pour cible privilégiée afin de s'en prémunir radicalement, mais aussi pour assurer sa mise en dualité unilatérale. En d'autres termes, et en résumé, l'épaisseur mixte constitue bien l'objet-matériau dans son intégralité : sa richesse propre et son caractère mixte sont les conditions - au moins empiriques - des développements et des variations non-philosophiques à venir. Quant au choix du matériau, il apparaît parfaitement indifférent et ne relève que de raisons personnelles ou liées à la conjoncture, puisque toutes les décision philosophiques se valent en-dernière-instance. Le seconde étape de la pratique, la consommation de la philosophie, se déploie en revanche au sein de l'univers non-philosophique et de ses concepts a priori. L'utilisation nécessaire du langage philosophique - matériau oblige - n'affaiblit en rien l'autonomie du travail non-philosophique, car la Vision-en-Un récuse l'autorité du langage en général sur le penser et l'utilise seulement comme support symbolique. Cette dernière notion, on le voit bien, se paie le luxe de contredire toute l'ontologie langagière en vigueur depuis Hegel ! Ceci constitue la "pomme de discorde" majeure entre philosophie et non-philosophie, mais du point de vue de la première seulement ; car l'Un-sans être et sans langage demeure inconcevable - et surtout inacceptable - philosophiquement, tandis que la non-philosophie dualyse uni-latéralement le langage avec son pouvoir, sans le lui contester. L'idée de support symbolique apparaît intimement liée à la pratique non-philosophique conçue comme description, non plus du matériau mais de l'uni-vers non-philosophique lui-même, à ceci près que la description ne s'effectue pas dans le sens habituel langage (comme mixte ontologico-performant, etc.) --> univers, mais bien dans le sens uni-vers --> langage (comme simple support). C'est pourquoi Choplin écrit justement que "le discours du non-philosophe décrit moins cet uni-vers qu'il ne l'atteste" (p. 74). En outre, cette précision permet de comprendre l'expression laruellienne de "redescription réciproque" entre matériau philosophique et structures non-philosophiques : loin d'être équivoque et de sous-entendre une description bi-latérale, cette formule illustre plutôt l'idée d'une description-consommation uni-latérale et particulièrement uni-verselle du texte philosophique. Comme si le langage en général pouvait recevoir un double usage (mais non simultanément), selon qu'on procède philosophiquement en donnant tout pouvoir aux mixtes ou bien non-philosophiquement depuis la solitude uni-latéralisante des termes. En résumé la pratique non-philosophique connaît trois traits déterminants : liberté, rigueur et généralité. La liberté résulte de l'indifférence radicale de l'Un pour le matériau, laissé à son accasionnalité ; l'impression d'arbitraire laissée par la posture-en-Un s'efface si l'on considère que l'arbitraire règne effectivement, et de façon déterminante, dans le contexte philosophique. La rigueur découle du penser uni-latéralisant lui-même qui rompt avec la circularité, l'auto-position, l'aporie entretenue des décisions philosophiques. La généralité indique sans doute une ouverture du penser au-delà de sa sphère philosophique, non en prolongeant ou même en "dépassant" celle-ci, mais en ne se rapportant à tout objet possible que par le biais de son caractère philosophable ou mixte, donc par une connaissance de la philosophie elle-même ; en d'autres termes la non-philosophie finit toujours par dégager, en tout objet, les traits généraux du philosopher, et c'est pourquoi sa pragmatique se double (voire relève de droit) d'une théorie de la philosophie. Les aspects pragmatique et théorique de la non-philosophie se complètent et se déduisent respectivement des critères de liberté, en rapport avec la préparation, et ceux de rigueur et de généralité liés à la consommation du matériau. Finalement l'aspect théorique s'avère déterminant, selon Choplin, de sorte que la non-philosophie enveloppe davantage une théorie pragmatique de la philosophie qu'une simple pragmatique théorique. Il faut même accentuer l'idée d'une autonomie de la logique non-philosophique, laquelle n'institue pas seulement un nouveau rapport à la philosophie, mais s'assimile à une réforme générale du penser : le penser uni-latéral, selon l'Un et le Réel, plutôt que le penser mixte, penser à problème...

Cette juste présentation de la non-philosophie n'échappe pas complètement, on l'a déjà suggéré, aux dangers (inévitables ?) de l'interprétation (philosophique ?). Accordant - à juste titre - le plein statut de pensée autonome à la non-philosophie, ayant bien enregistré par ailleurs que l'Un n'est pas un problème ni un objet du penser, il croit pouvoir en déduire (p. 89) que le problème de la pensée demeure son objectif principal. Il se peut que Laruelle présente parfois son invention de manière similaire, en insistant (un peu trop, à notre goût) sur la nécessaire méthode transcendantale ; il n'en demeure pas moins que sa découverte proprement dite - l'Un ou le Réel - n'est en rien théorique ou même tant soit peu rationnelle (les philosophes le lui reprochent assez !). Laruelle ne fait que transformer, rectifier la définition classique du transcendantal - et donc du penser - en fonction de l'Un. De même, il nous faut faire une distinction de droit entre le penser non-philosophique et la constitution de la non-philosophie comme discipline (notion plus que problématique : voir nos commentaires ailleurs). Allons plus loin et soutenons que la posture non-philosophique ne se réduit nullement au penser. Comment pourrait-on interpréter de la sorte une théorie qui se défie de la philosophie précisément pour ce motif, lui reprochant de confondre la pensée et le réel ? Comment, sinon en adoptant - presque machinalement, par habitude ! - le réflexe philosophique réduisant le penser au théorique, et le théorique au factuel ? En effet la conclusion du livre de Choplin s'avère étonnamment philosophique, en appelant à une pseudo-immanence bien connue : sous prétexte que, effectivement, la non-philosophie mime la philosophie, en s'organisant comme elle selon une essence invariante (l'uni-latéralité, au lieu du mixte), et s'applique aussi à un objet (la philosophie, au lieu du monde), il émet l'idée d'une complémentarité entre deux formes de pensée somme toute "parallèles". A quoi donc aura servie la dénonciation du "principe de philosophie suffisante" (grande découverte de Laruelle, après l'Un : mais étrangement l'expression n'apparaît pas une seule fois dans le livre) si l'on doit reconduire ce type d'arguments ? Passons sur la perspective également évoquée d'une "ouverture" du penser "au-delà" de ses modes philosophiques et non-philosophiques, sur la possibilité d'une troisième voie... Plutôt que de vouloir concilier ou réconcilier les philosophes avec les non-philosophes, et cautionner - même de loin - l'institution de la non-philosophie (comme discipline organisée) aux côtés de la philosophie, ne vaudrait-il pas mieux prendre conscience de l'hérésie radicale que représente la Vision-en-Un, en tant que telle indépendante de toute conjoncture et de toute pensée ?

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