mercredi 26 novembre 2008

Jean-Luc Rannou, La non-philosophie, simplement. Une introduction synthétique

L'Harmattan, 2005




PRESENTATION

Qu'est-ce que la non-philosophie, cette nouvelle discipline inventée par François Laruelle ? On répond à cette question en trois parties, qui correspondent aux trois moments essentiels du développement de la pensée laruellienne. Le premier moment élabore une science des hommes. La science des hommes s'oppose aux sciences de l'homme, gorgées de philosophie, qui n'étudient que des Autorités : langage, conscience, société, et jamais l'homme dans son identité réelle. Celle_ci est définie par la non-philosophie comme Minorité, ou solitude ordinaire. Après avoir étudié une identité réelle : l'homme ordinaire, il est possible de passer au deuxième moment. Celui-ci propose une théorie générale de la science comme théorie des Identités. L'Identité réelle est la cause de toute science, alors que la philosophie et toute idéologie en général n'élaborent que des mixtes transcendants qui visent un sens du monde, mais jamais le réel dans son identité multiple. Seule la science réalise la démocratie dans la pensée. Enfin, dans un troisième moment, la non-philosophie propose une véritable science éthique. Munie du socle d'une authentique science humaine, elle peut montrer que tout homme, comme Minorité qui existe Etranger au monde, est radicalement victime du mal. La victime est la cause réelle de l'éthique.


TABLE DES MATIERES

Première partie : Les Minorités
Chapitre 1 : Minorités, solitudes et Autorités
Chapitre 2 : Solitude ordinaire
Chapitre 3 : Pragmatique philosophique et pragmatique réelle

Deuxième partie : Les Identités
Chapitre 1 : Qu'est-ce que la science ?
Chapitre 2 : La science comme fractalité et chaos généralisés

Troisième partie : De l'Etranger à l'éthique de la victime
Chapitre 1 : Premiers principes d'une science humaine
Chapitre 2 : De la xénophilie radicale
Chapitre 3 : Hérésie de la victime


CRITIQUE

"Prenant acte de la difficile réception de cette oeuvre", Jean-Luc Rannou propose "simplement" une introduction synthétique à la non-philosophie de F. Laruelle. Il ne s'agit certes pas de simplifier, mais de rendre accessible à toute bonne volonté une théorie réputée difficile : l'intention pédagogique est donc manifeste dès le préambule. Ce n'est pas le premier ouvrage introductif sur la non-philosophie (cf. ceux de Blanco et de Choplin notamment), mais le seul qui se prétende aussi ouvertement synthétique. Toutefois, notons l'étrangeté d’une reconstitution synthétique basée sur quatre textes seulement (Une biographie de l’homme ordinaire, Théorie des Identités, Théorie des Etrangers, Ethique de l’Etranger), à l’exclusion notoire des deux ouvrages théoriquement fondamentaux que sont Philosophie et non-philosophie et Principes de la non-philosophie... C'est pourquoi il sera difficile d'accorder à ce travail le statut d'"ouvrage de référence" sur la non-philosophie ! De toute façon, nous ne pensons pas que la non-philosophie nécessite pareille introduction et synthèse ; pour notre part, nous reprocherions plutôt à cette "discipline" de s’auto-introduire encore trop complaisamment, à la manière de la philosophie, et nous aimerions des avancées plus significatives dans les domaines régionaux plutôt qu’une Nième présentation générale. Ensuite, dans le cas présent, il ne s'agit pas d'un ouvrage abordant les problèmes et les difficultés théoriques de la non-philosophie, mais d'une authentique réflexion sur l'Homme "ordinaire" et son existence "étrange". Réflexion d'obédience non-philosophique, certes, mais non dépourvue d'une certaine originalité confinant à la partialité : il s'agit bien d'une interprétation de la pensée laruellienne, ce qui évidemment ne constitue pas un défaut en soi.

Or cette lecture ne semble pas se reconnaître elle-même comme une interprétation particulière de la non-philosophie laruellienne, sinon elle ne se présenterait pas "simplement" comme une introduction et une synthèse. Nous tenons pourtant qu'il s'agit d'une lecture assez personnelle de l'oeuvre laruellienne. Recentrer de manière aussi spectaculaire la non-philosophie sur l'Homme, en tant qu’Un, correspond sans doute à une tendance confirmée de François Laruelle, mais cela peut accréditer la thèse ambiguë et de toute façon erronée d'une non-philosophie "humaniste". D’autre part l’"Homme-en-personne" qui inspire plus précisément et récemment Laruelle (‘philosophie III et IV’) n’est plus tout à fait l’homme "ordinaire" ou "minoritaire" thématisé lors de philosophie II, et que reprend très largement pour son compte Rannou. Nous pouvons comprendre une légitime fascination pour une œuvre comme Une biographie de l’homme ordinaire, qui est sans doute le plus beau livre de Laruelle, mais nullement le plus abouti ou le plus conforme aux axiomes actuels de la non-philosophie. Certaines assertions extraites telles quelles de BHO, non historicisées, ne sauraient passer aujourd’hui pour des énoncés non-philosophiques valides. Les réajustements très importants de 'philosophie III' ou de 'philosophie IV' par rapport à 'philosophie II' ne sont pas mentionnés.

Rannou réécrit donc la non-philosophie et se laisse emporter par un désir de convaincre qui le conduit à humaniser à outrance les énoncés non-philosophiques et donc parfois à les simplifier, comme s'il était possible en effet d'introduire "simplement" à la non-philosophie, au motif qu'elle serait la chose hors-du-monde la mieux partagée. Sur le fond, on conteste une certaine confusion des solitudes et des multitudes, ce qui apparaît inévitable dès lors que, par défaut d’abstraction, la non-philosophie (reconnaissons que c’est aussi la volonté de Laruelle) se veut une pensée rien-qu’humaine ; car il faut bien expliquer non seulement pourquoi l’homme est Un, mais encore pourquoi chaque homme est Un. C’est pourquoi, chez Rannou, l’Un se ramène expressément au chaque-Un, voire au… multiple : "l’Un est multiple parce que les individus sont multitudes" (p. 43).

Autre confusion tendancielle et récurrente chez les disciples de Laruelle, cette fois entre l'Un et la pensée-en-Un : page 24 la non-philosophie est présentée comme une science de l’Un en tant que "sujet et objet de cette science", une pensée de l’Un où "c’est l’Un lui-même qui pense sa propre expérience de lui-même" : non, définitivement, l’Un ne pense pas, l’Un ne s’auto-affecte pas, l’Un n’est pas expérience de soi, l’Un ne se contemple pas (même de façon irréfléchie)… Bref l’Un n’existe pas, laissant à son clone qu’il n’est pas le soin d’exister-Etranger (cf. ‘philosophie III’). Même chose page 37 : "L’Un est réellement sujet minimal et autonome de lui-même sans être un sujet pour un objet", ou page 40 : "L’Un et l’expérience de l’Un sont donc identiques". Evidemment ces formules contiennent une part de vérité, soit parce qu’elle correspondent à un stade du développement de la non-philosophie et à ce titre ont été avancées par Laruelle, soit parce qu’elles constituent des sortes de "variations" réglées (en fonction du matériau philosophique investi) d’énoncés non-philosophiques. Mais d’une part l’objet du présent livre n’est pas l’histoire de la non-philosophie, d’autre part le contexte n’est pas celui d’un essai expérimental générateur d’énoncés nouveaux.

Autre conséquence, la formulation de l’Un en terme d’"expérience" (avant toute position et toute transcendance) conduit à une conception ambiguë du "dual", page 54 d’abord : "Dual signifie fondamentalement qu’il y a deux expériences", page 68 ensuite et surtout : "Dans la non-philosophie, il y a véritablement deux côtés, avec d’un côté l’Un, les minorités, les solitudes, et de l’autre côté le Monde, les Autorités, les plénitudes". Or le concept de "dual" dépend rigoureusement de celui d’"unilatéralité" (d’où la "dualité unilatérale"), lequel indique précisément qu’il n’existe jamais qu’un seul côté – l’Un n’étant pas un côté.

Enfin page 35 revient la thèse, déjà présente dans La gnose non-philosophique, du Réel par essence partiel, ou de l’Un comme partie avant tout ensemble. Pour le coup, il s’agit bien d’une définition minimale et partielle du Réel ! Cette formule ne peut être donnée que sur la base d’une confusion – encore philosophique - de l’Un et des Multitudes, ou de l’Un et du "chaque-Un".

Aucun commentaire: