samedi 8 novembre 2008

L'amour du Vide (notes marginales)


  1. La philosophie est philosophique au sens où elle porte à la fois sur elle-même et sur le monde. Mais l'objet-philosophie n'appartient pas lui-même au monde. Il n'est donc jamais réalisé "en chair et en os" et ne peut que demeurer fantasme ou objet de désir. La philosophie ne peut qu'induire une médiation infinie entre elle-même comme sujet (discours) et sa réalisation comme objet (savoir).
  2. C'est pourquoi la philosophie est amoureuse - de ce qu'elle n'est pas. Donc de la non-philosophie. Le désir de savoir  n'a aucun sens, comme l'avait déjà noté Lacan, car le savoir ne satisfait pas. Pour satisfaire la philosophie, pour qu'elle ne souffre plus, il faut lui offrir ce qu'elle ne saurait produire par elle-même.
  3. La philosophie consiste à marquer l'écart pour finalement se rapporter à soi comme Autre. Là réside son secret, son acte d'auto-fondation. Elle est foncièrement "schématique", posant des médiations entre un Réel dénié et un objet supposé, toujours fuyant...  
  4. La philosophie établit des rapports (moins objectifs qu'objectivants) car elle ne sait pas penser les termes. Elle repose sur un principe de représentation selon lequel un terme représente toujours l'unité pour un autre terme. La termino-logie philosophique pose des rapports entre les termes, des rapports de représentation ; la termino-logie non-philosophique pose le réel comme terme et tout terme comme nom possible du réel.
  5. Toute décision philosophique tente de penser un rapport nécessaire au réel, tant et si bien que rapport et décision se considèrent comme réels : ainsi se crée la "foi philosophique". Cette référence faite au réel apparaît à la fois réductrice, puisque le réel est réduit à cette référence, à un objet philosophable, et circulaire puisque l'ambition philosophique plus ou moins avouée est de transformer le réel, pour le rendre toujours plus philosophique.
  6. La philosophie fétichise ses noms premiers, censés représenter l'unité pour d'autres noms. Le principe de représentation fait croire qu'on peut nommer le réel en réalisant la nomination, identifiant du même coup réel et nomination. La non-philosophie, de son côté, utilise les noms de la philosophie en les déréalisant sans "gravité".
  7. Un système philosophique repose sur le choix d'un concept fondateur, quoique non fondamental ou scientifique, donc sur l'arbitraire d'un "terme" non signalé comme tel. La non-philosophie n'a pas besoin d'avouer sa position face au Réel, lequel n'est pas un concept mais une simple hypothèse décidée axiomatiquement.
  8. La philosophie aime le Vide de l'indivision qu'elle a perdue. Depuis toujours, elle a divisé l'Identité en deux concepts complémentaires : le principe d'Identité (logique) et le Même (logico-réel), qui dépendent en dernier ressort du principe de représentation. Le principe d'Identité stipule qu'un terme est rendu à lui-même dans son concept, au prix d'une abstraction pourtant séparatrice. Dire que A = A, ou que A - A = 0, revient à utiliser un mixte numéro-spécifique ; c'est toujours ramener l'Identité dans son essence réelle au principe abstrait d'égalité.
  9. Jusque dans son intérêt pour l'Homme, la philosophie se montre inféodée à la "preuve ontologique". Par un jugement esthético-analytico-dialectique, elle verse l'essence dans l'existence et l'immanence dans la transcendance. De l'homme ou de l'individu, elle ne peut connaître que ce qu'elle en dit elle-même, et lui sert ainsi de cause. Comme si la cause de l'homme, donc son existence, résultait de la philosophie. Mais l'unité de l'essence et de l'existence, de la qualité et de la quantité, etc., se monnaie d'une perte d'identité.
  10. La philosophie perd l'identité réelle au profit de l'unité, mais elle utilise toujours une unité couplée à une identité. C'est précisément sa manière de faire un, au moyen d'une double absolution. D'une part l'absolution de la division comme écart (ou de la décision comme départ), d'autre part l'absolution de la différence gérant le rapport entre les deux parts. La non-philosophie radicalise cette position d'écart en posture résolument à l'écart, sans rapport avec la philosophie ; notamment elle se dispense de toute décision et de tout choix à l'égard des thèses philosophiques.
  11. Pour la philosophie, le Réel appartient soit au Logos, soit à l'autre du Logos. Dans tous les cas elle "dispose" ce Réel-comme-Objet dans une transcendance. Du même coup, il ne manque pas d'exister, ne serait-ce qu'à titre d'illusion ou de fantasme. Donc en disposant cet Objet-Réel, la philosophie offre bien ce dont elle ne dispose pas, le Réel, à son Autre le plus radical, la non-philosophie, qui radicalise ce non-rapport et consomme l'amour de la philosophie...
  12. La philosophie commence toujours par la dyade, soit une matrice à deux/trois termes tournée vers l'unité (deux puis un). Le doublet est complété par un terme unitaire lui-même double, puisqu'il appartient d'une part au doublet et d'autre part le supplémente, unifie l'ensemble. De ce fait la dyade ne produit jamais une vraie tierce. Cet ordre (deux puis un) est d'autant plus irréversible que les termes philosophiques sont, eux, spéculaires et disposés en miroir. Tout terme apparaît comme le double d'un autre et donc de lui-même : cette spécularité est un mixte miroir-reflet (jamais un pur miroir ou un pur reflet) où un terme se mire toujours dans le reflet d'un autre.
  13. L'indécidable comme limite du Logos est le sens même de la philosophie, là où elle peut se refermer sur elle-même en faisant mine de s'ouvrir. La synthèse dialectique est cette fermeture même à la limite, quand à la limite il n'y a plus que l'indécidable c'est-à-dire la philosophie.
  14. Dans chacune de ses phases que sont l'auto-donation et l'auto-position, la décision philosophique met en œuvre une sorte de contrainte de répétition : elle cherche à représenter un donné initial et ne parvient qu'à inscrire sa propre Lettre. Cette faculté par laquelle la philosophie se constitue elle-même dans l'ordre transcendantal est une "nécessaire liberté". Cette contrainte est motivée par un Vide, antérieur à tout logos et à toute pensée, qui motive à son tour la pensée logique.
  15. La donation philosophique sacrifie le Réel dans son immanence, au profit de la logique des termes (réalisés) ; la donation scientifique sacrifie les termes dans leur identité en les donnant au Réel, en affirmant celui-ci dans les termes. Dans les deux cas, le mode de donation s'avère sacrificiel.
  16. Le logos philosophique consiste à dire "une fois pour toutes", pour ne plus avoir à dire ; en même temps la philosophie rejette l'identité du Réel, préférant la voir en son sein, c'est-à-dire dans le logos. Elle jette le Réel devant soi et ensuite elle le considère comme un problème pour elle-même et pour le monde. 
  17. La position de résistance et d'insistance de la philosophie est la conséquence de sa disposition amoureuse, en tant qu'offrande d'un objet dont elle ne dispose pas, et désir d'un rapport qui ne se fait pas. Cette tension amoureuse doit se résoudre dans la non-philosophie, qui respecte le désir philosophique et l'inscrit dans une non-temporalité sans retour ni recommencement.
  18. La non-philosophie reçoit l'Objet pour ce qu'il n'est pas, donc comme Réel. En même temps, est refusée la charge affective de cette donation, qui se veut auto-donation de la philosophie et donne chaque terme pour une représentation de l'unité (au sens où tout terme représente l'unité pour un autre terme). La non-philosophie reçoit par non-réception chaque terme en le dépouillant de sa signification fétichiste, de sa foi naturelle en la représentation, et le rend disponible pour de nouveaux rapports fictifs.
  19. Le non-philosophe n'a rien à dire et rien à penser, sauf à témoigner de l'expérience de la philosophie, qui lui sert de matériau et non d'expérimentation personnelle. Il ne nomme pas lui-même les datas de l'expérience, ne connait ni la liberté de donation ni la nécessité de réception, ni surtout le devoir de penser le Réel en fonction d'un illusoire désir de savoir.
 
* Notes rédigées en marge d'une lecture du livre de Patrick Fontaine, L'Amour de la non-philosophie, Ed. Kimé, 2001

Aucun commentaire: