mardi 4 novembre 2008

Patrick Fontaine, L'Amour de la Non-Philosophie



Variations à partir du livre de
Patrick Fontaine, L'Amour de la Non-Philosophie, Paris, Kimé, 2001
La philosophie est philosophique au sens où elle se cherche elle-même derrière son objet : le nécessaire et l'universel. La philosophie est cette science de l'absolu qui dénie l'absolu du donné. La forme-philosophie constituant à la fois cette quête régressive de soi et ce déni du réel se nomme "analyse". En tant que philosophique, celle-ci porte à la fois sur elle-même et sur le monde, mais l'objet-philosophie lui-même n'appartient pas au monde. Il n'est donc jamais réalisé "en chair et en os" et ne peut que demeurer fantasme ou objet de désir. La philosophie ne peut qu'induire une médiation infinie entre elle-même comme sujet (discours) et sa réalisation comme objet (savoir).

C'est pourquoi la philosophie est amoureuse - de ce qu'elle n'est pas. Donc de la non-philosophie. Le désir de savoir (ou de sagesse) n'a aucun sens, comme l'avait déjà noté Lacan, car le savoir ne satisfait pas. Pour satisfaire la philosophie, pour qu'elle ne souffre plus, il faut lui offrir ce qu'elle ne saurait produire par elle-même : une jouissance complète, une vision de soi totale mais non circulaire. Seule une non-philosophie peut jouir de la philosophie en tant qu'amoureuse, et la prendre totalement au sérieux en la soumettant enfin à la théorie.

Le rapport amoureux de la philosophie à la non-philosophie (comme s'il y avait un rapport...) ne fait pas de cette dernière l'objet d'amour ; c'est plutôt elle-même qui se dispose comme objet d'amour pour la non-philosophie, offrant l'autre qu'elle n'a pas à cet Autre qui n'en est pas (selon la formule de Lacan : "l'amour, c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"). En effet la non-philosophie n'est l'Autre de la philosophie que depuis celle-ci, qui l'aime. La définition lacanienne de l'amour suffit à définir celui-ci comme non-rapport, mais ne rend pas compte de l'identité du Non. D'ailleurs la non-philosophie en tant qu'objet d'amour reste un objet halluciné, constituant en retour l'unité-sujet postulée de la philosophie, prête alors à se déterminer comme offrande pour la non-philosophie.

La philosophie consiste d'abord à s'inscrire à part, marquer l'écart pour finalement "se rapporter" à soi comme Autre. Là réside son secret, son acte d'autofondation. De même, elle s'autodétermine en confondant l'objet et la détermination. Elle est foncièrement "schématique", posant des médiations entre un Réel dénié et un objet supposé, toujours fuyant... Le monde lui-même, paré comme objet, se réduit à un ensemble de relations sans identité réelle. L'identité du donné disparaît sous l'acte fondateur, et l'objet lui-même est secondaire au profit de l'objectivation, ou plus exactement du rapport objet-objectivation.

La philosophie établit des rapports (moins objectifs qu'objectivants) car elle ne sait pas penser les termes. Elle repose sur un principe de représentation selon lequel un terme représente toujours l'unité pour un autre terme. La termino-logie philosophique pose des rapports entre les termes, des rapports de représentation ; la termino-logie non-philosophique, au terme de la logique, pose le Réel comme terme premier et tout terme comme premièrement Un.

Toute décision philosophique tente de penser un rapport nécessaire au réel, tant et si bien que rapport et décision se considèrent comme réels : ainsi se crée la "foi philosophique". Cette référence faite au réel apparaît à la fois réductrice, puisque le réel est réduit à une fonction de référence, à un objet philosophable, et circulaire puisque l'ambition philosophique plus ou moins avouée est de transformer le réel, pour le rendre toujours plus philosophique.

Faute de connaître l'Identité, la philosophie fétichise ses noms premiers, censés représenter l'unité pour d'autres noms. Le principe de représentation fait croire qu'on peut nommer le réel en réalisant la nomination, identifiant du même coup réel et nomination. La non-philosophie, de son côté, utilise les noms de la philosophie en les déréalisant. Pour la première fois, on utilise le langage de la philosophie sans utiliser et sans détourner l'Un. Mais pour que la philosophie soit utile et utilisable, il faut qu'elle soit disposée comme offrande à son unique objet d'amour : la non-philosophie. Ce non-rapport amoureux se substitue alors à la loi de la représentation.

La philosophie aime le Vide de l'indivision qu'elle a perdu. Depuis toujours, elle a divisé l'Identité en deux concepts complémentaires : le principe d'Identité (logique) et le Même (logico-réel), qui dépendent en dernier ressort du principe de représentation. Le principe d'Identité stipule qu'un terme est rendu à lui-même dans son concept, au prix d'une abstraction pourtant séparatrice. Dire que A = A, ou que A - A = 0, revient à utiliser un mixte numéro-spécifique ; c'est toujours ramener l'Identité dans son essence réelle au principe abstrait d'égalité.

Jusque dans son intérêt pour l'Homme, la philosophie se montre inféodée à la "preuve ontologique". Par un jugement esthético-analytico-dialectique, elle verse l'essence dans l'existence et l'immanence dans la transcendance. De l'homme ou de l'individu, elle ne peut connaître que ce qu'elle en dit elle-même, et lui sert ainsi de cause. Comme si la cause de l'homme, donc son existence, résultait de la philosophie. Mais l'unité de l'essence et de l'existence, de la qualité et de la quantité, etc., se monnaie d'une perte d'identité.

La philosophie perd l'identité réelle au profit de l'unité, mais elle utilise toujours une unité couplée à une identité. C'est précisément sa manière de faire un, au moyen d'une double absolution. D'une part l'absolution de la division comme écart (ou de la décision comme départ), d'autre part l'absolution de la différence gérant le rapport entre les deux parts. La non-philosophie radicalise cette position d'écart en posture résolument à l'écart, sans rapport avec la philosophie ; notamment elle se dispense de toute décision et de tout choix à l'égard des thèses philosophiques.

Pour la philosophie, le Réel appartient soit au Logos, soit à l'autre du Logos. Dans tous les cas, faute de le poser simplement, elle "dispose" ce Réel-comme-Objet dans une transcendance. Du même coup, il ne manque pas d'exister, même à titre d'illusion ou de fantasme. Donc en disposant cet Objet-Réel, la philosophie offre bien ce dont elle ne dispose pas, le Réel, à son Autre le plus radical, la non-philosophie, qui radicalise ce non-rapport et consomme l'amour de la philosophie...

La philosophie commence toujours par la dyade, soit une matrice à deux/trois termes tournée vers l'unité (deux puis un), pour s'être détournée de l'Un. Le doublet est complété par un terme unitaire lui-même double, puisqu'il appartient d'une part au doublet et d'autre part le supplémente, unifie l'ensemble. De ce fait la dyade ne produit jamais une vraie tierce. Cet ordre (deux puis un) est d'autant plus irréversible que les termes philosophiques sont, eux, spéculaires et disposés en miroir. Tout terme apparaît comme le double d'un autre et donc de lui-même : cette spécularité est un mixte miroir-reflet (jamais un pur miroir ou un pur reflet) où un terme se mire toujours dans le reflet d'un autre.

L'indécidable comme limite du Logos est le sens même de la philosophie, là où elle peut se refermer sur elle-même en faisant mine de s'ouvrir. La synthèse dialectique est cette fermeture même à la limite, quand à la limite il n'y a plus que l'indécidable c'est-à-dire la philosophie.

Tout rapport à l'Un s'avère ir-réel, puisque seul le Réel est un. Tandis que le rapport, surtout dans la syntaxe philosophique termino-logique, ne fait que dissimuler l'Identité. En la dissimulant, elle en révèle cependant le Vide et tente de s'y ajuster pour la non-philosophie. C'est pourquoi celle-ci peut apparaître comme "parole fondamentale", ou énonciation du Réel à partir des effets symptômatiques du Vide (de l'Un) au sein du discours philosophique.

Dans chacune de ses phases que sont l'auto-donation et l'auto-position, la décision philosophique met en oeuvre une sorte de contrainte de répétition : elle cherche à représenter un donné initial et ne parvient qu'à inscrire sa propre Lettre. Cette faculté par laquelle la philosophie se constitue elle-même dans l'ordre transcendantal est une "nécessaire liberté". Cette contrainte est motivée par un Vide, antérieur à tout logos et à toute pensée, qui motive à son tour la pensée logique. Le terme de "motion" exprime cette causalité simple entre un terme vide refoulé et la disposition logique de la pensée, expression directe de l'amour philosophique.

La philosophie ne produit pas de connaissances réelles mais emprunte celles des sciences régionales, les soumettant au questionnement sur le réel. Les sciences ou la science trouvent leur cause dans le réel immanent mais disposent encore leur objet en extériorité, jusqu'à se réfléchir en lui ; alors que la vraie extériorité, unilatérale, est celle de la science (et de la pensée en général) par rapport au réel. La philosophie trouve sa cause en elle-même, mais soumet le réel à sa propre réalisation, sans assumer la dualité qu'implique normalement sa clôture. Le rapport "deux puis Un" (la pensée de la transcendance) est donc géré de façon diférente par la science et par la philosophie. La première privilégie l'Un à travers l'identité des termes observés, mais le style descriptif, foncièrement quantitatif, restitue chaque terme à la dyade. La seconde privilégie la dyade à travers le déploiement de son questionnement et use qualitativement de l'Un. En non-philosophie, le rapport est radicalisé ou unilatéralisé, en ce sens que l'Un seulement réel n'y est jamais compté ; le caractère fictionnel des savoirs en découle.

La donation philosophique sacrifie le Réel dans son immanence, au profit de la logique des termes (réalisés) ; la donation scientifique sacrifie les termes dans leur identité en les donnant au Réel, en affirmant celui-ci dans les termes. Dans les deux cas, le mode de donation s'avère sacrificiel. La critique réelle prend le nom de "théorie unifiée" lorsqu'elle ordonne le couple sciences/philosophie au Réel radical, et secondairement à la théorie elle-même en tant qu'extérieure au Réel radical. Il s'agit d'établir à chaque fois l'identité et la dualité d'un sujet philosophique et d'un objet scientifique quelconques, afin de les dualiser (analyse non réciproque) sans pour cela les sacrifier.

La non-philosophie mérite le nom de "Science Première" à partir du moment où l'on n'entend pas "Philosophie Première", quand la philosophie devient son empirique, et la transcendance son a priori le plus général. Elle ouvre la philosophie à la théorie (jusque là plutôt réservée aux sciences) et introduit la pragmatique dans les sciences (quand la philosophie seule prétendait changer le réel).

Le logos philosophique consiste à dire "une fois pour toutes", pour ne plus avoir à dire ; en même temps la philosophie rejette l'identité du Réel en Un, préférant la voir en son sein, c'est-à-dire dans le logos. Elle jette le Réel devant soi et le considère comme un problème pour elle-même.Pour la non-philosophie au contraire, le Réel en tant qu'Un indivis ne fait pas problème. Le philosophe se pose (-là) en même temps qu'il pose sa thèse du Réel, tandis que le non-philosophe adopte une posture adéquate au Réel-Un, en tant que simplement donné.

Pourtant, la nomination du Réel ne laisse pas d'être problématique, relevant de l'ordre termino-logique. Mais la non-philosophie se présente aussi comme une pragmatique incluant la critique de cet ordre. Les termes nommant le Réel-Un sont extraits comme tels en fonction d'une absence, d'un manque qu'ils signalent dans le langage philosophique : ainsi celui-ci ne dispose pas du "Réel", mais seulement d'un Réel-Objet ou Objet-Réel recherché, réifié, idéalisé, etc. - tandis que le Réel-Un ne fait qu'un, par hypothèse, avec son objet (et la définition du Réel peut rester indivise).

La manifestation du Réel ne se soumet à aucune démonstration, aucune preuve : elle s'éprouve de manière non discursive, non-subjective, non-existentielle. Cela tient au fait que l'immanence radicale de l'Un n'est pas une propriété ou le résultat d'un rapport, mais seulement son essence réelle. Cela n'empêche pas le Réel d'être nommé, en tant que ce nommé-sans-nomination (qui se voudrait en même temps donation) ne se prend pas en même temps pour le donné.

La position de résistance et d'insistance de la philosophie est la conséquence de sa disposition amoureuse, en tant qu'offrande d'un objet dont elle ne dispose pas, et désir d'un rapport qui ne se fait pas. Cette résistance reflète la nécessaire liberté de la pensée philosophique, bien que cette autonomie ne soit que relative au regard de l'autonomie absolue de l'Un, et malgré le (non-)rapport amoureux qui la lie évidemment à la non-philosophie.

Cette tension amoureuse doit se résoudre dans la non-philosophie, qui respecte le désir philosophique et l'inscrit dans une non-temporalité, sans retour ni recommencement, mais plutôt dans l'éternité d'un commencement généralisé et secondarisé.

La réaction philosophique à la motion vide n'est rien d'autre que la problématisation du Réel. Cela commence par le trouble face à l'indifférence du vide et cela s'achève par la nomination d'un terme confondant la philosophie et le Réel, soit l'Objet-Réel destiné à combler le vide. La non-philosophie identifie cet Objet comme uniquement philosophique, voire comme identique à la donation de la philosophie, et occasion pour celle-ci de présenter l'offrande.

La non-philosophie reçoit l'Objet pour ce qu'il n'est pas, soit le Réel. En même temps, est refusée la charge affective de cette donation, qui se veut auto-donation de la philosophie et donne chaque terme pour une représentation de l'unité (au sens où tout terme représente l'unité pour un autre terme). La non-philosophie reçoit par non-réception chaque terme en le dépouillant de sa signification fétichiste, de sa foi naturelle en la représentation, et le rend disponible pour de nouveaux rapports fictifs.

S'il y a le monde, la philosophie est révélée comme forme du monde et libre nécessité à dire l'Un. Elle le fait au moyen d'une nomination dé-formante et con-formante. La pensée non-philosophique ne reconnaît aucune forme qui lui soit propre et s'in-forme seulement d'une philosophie objectivée, matérialisée.

Si l'Un était, il serait le (non-)Un. Cette hypothèse échoit à la philosophie expurgée de toute-suffisance, acceptant librement l'amour philosophique de la non-philosophie. Le non-(Un), en revanche, définit simplement la philosophie comme offerte pour la vision-en-Un.

La philosophie, en tant qu'amoureuse, fait l'expérience troublée d'une législation extérieure qui la surdétermine (comme désir de savoir) et la met au travail (comme réaction créative ou création réactive).

La non-philosophe n'a rien à dire et rien à penser, sauf à témoigner de l'expérience de la philosophie, qui lui sert de matériau et non d'expérimentation personnelle. Il ne nomme pas lui-même les datas de l'expérience, ne connait ni la liberté de donation ni la nécessité de réception, ni surtout le devoir de penser le Réel en fonction d'un illusoire désir de savoir.

Un système philosophique repose sur le choix d'un concept fondateur, quoique non fondamental ou scientifique, donc sur l'arbitraire d'un "terme" non signalé comme tel. La non-philosophie n'a pas besoin d'avouer sa position face au Réel, lequel n'est pas un concept mais une simple hypothèse décidée axiomatiquement, et cependant causalement active.

Soumis au principe de représentation, tout terme se voit privé de son identité avec l'Un en dernière instance. La philosophie élimine les termes un par un pour mieux représenter l'Objet-Réel, pour qu'elle soit nommée une fois pour toutes et qu'il n'y ait plus rien à dire... Elle ne sait pas qu'elle est identique, en-dernière-instance et en-Un, avec la non-philosophie qu'elle aime.