dimanche 2 novembre 2008

Qui sont les hérétiques ?

Hérésie, nihilisme et terrorisme

Nous souhaitons traiter la question : qu'est-ce qu'une victime en général ? mais en visant plus précisément et plus ponctuellement celle-ci : qui sont les victimes du terrorisme ? On connaît a priori la réponse (mais est-ce qu'on la comprend vraiment ?) : on dit fort justement que ce sont des innocents. Or si l’on s'interroge beaucoup à propos des criminels qui commettent de pareils actes, sur leurs motivations, l’on s’intéresse beaucoup moins à leurs victimes, au type de malheur et d’injustice qu’ils subissent, comme si le statut de « victime » n'était philosophiquement pas digne d’intérêt, voire pas pensable. Comme si, décidément, toute mort était égale. Or en raisonnant ainsi, nous risquons de surajouter à l'injustice commise une seconde injustice, voire un second crime, comparable à celui qui fut perpétré contre les hérétiques durant des siècles, exterminés systématiquement mais si peu reconnus comme des victimes – tellement qu’on a fini par les oublier.

Radicalement, il ne faut voir dans la victime que l'homme en tant qu'il est persécuté sans raison. C'est aussi bien l'homme sans raison et sans-qualités, dépourvu de cette essence que la philosophie classique lui a collée de façon absurde : l'être doué de raison, de pensée, de langage, etc. A quoi François Laruelle oppose l'« Homme-en-personne », vidé de toute détermination philosophique. Il renvoie dos à dos la révolte et la maîtrise, le haut et le bas, l'Autre et le Même, l'ici et l'ailleurs, etc., il s'en tient à l'Homme en tant qu'individu au sens rigoureux du terme, c'est-à-dire en tant qu'indivis, lequel n'a rien à voir avec ces dualités artificielles. Or c'est cet être-indivisible qui fait de lui un hérétique pour le Monde, pour les Autorités en général qui, radicalement, ne supportent pas l'individu : le Monde est dialectique, la philosophie est dialectique, elle pose Un plus Deux, puis Trois, elle n'a de cesse de réunir et de globaliser. C'est aussi pourquoi l'Homme-en-personne, du moins lorsqu'il semble se révéler à l'occasion de quelque hérésie historique, à l'occasion de quelque séparation remarquable, est la victime toute désignée du Monde, de tout le monde. Soyons très clairs : doctrinalement, les hérésies historiques étaient absurdes, de vraies folies aux yeux de l'Eglise, des théologiens et des philosophes. Mais c'est justement cette folie qui littéralement appelait au meurtre, sauf que ces fous n'étaient eux-mêmes aucunement meurtriers ; ils n'avaient rien fait ; c'est pourquoi l'Eglise devait d'autant plus les exterminer. Donc, avec Laruelle on utilise la notion d'hérésie pour essayer de retrouver ce qui n'a jamais été pris en considération, jamais pensé véritablement : l'humain « en-personne », par-delà tous les humanismes et les universalismes dont l'Occident s'est fait le héraut et le champion. La théorie laruellienne n'est pas un humanisme car l'homme n'est pas son objet, son idée, sa valeur, etc., c'est sa cause réelle, de même qu'il est la cause de l'Histoire et non sa finalité. De sorte qu'il faut distinguer nettement le « crime contre l'humain », au sens désigné ici, et le « crime contre l'Humanité », qui est un concept philosophico-juridique, un pis-aller nécessaire sans doute, mais peu efficace. Il y a crime contre l'Humanité lorsque l'on tue, lorsque l'on assassine des hommes pour ce qu'ils sont et non pour ce qu'ils ont fait (pour des raisons raciales, sexuelles, ethniques ou religieuses, donc à cause d'une différence, d'une détermination supposée et haïe). Mais le crime contre les hérétiques, réellement, historiquement, et davantage encore au sens généralisé que lui donne Laruelle, c'est-à-dire le crime contre les humains n'est précisément possible que pour une raison encore plus délirante. Laruelle soutient que c'est l'hallucination de l'humain, la vision de l'homme-en-personne dans sa nudité humaine si l'on peut dire, qui génère ce passage à l'acte criminel : le persécuteur, l'inquisiteur par exemple, accuse l'hérétique de sorcellerie ou autres méfaits surnaturels mais il le condamne surtout en tant qu'humain-rien-qu'humain, un être im-monde (littéralement) qui se prétend homme en refusant toutes les déterminations de l'homme décidées par l'Eglise, la théologie, la morale. La seule vue de l'homme, qui n'a rien à avouer, rien à renier, rien à revendiquer, s'avère proprement inadmissible, et conforte l'inquisiteur dans sa froide conviction... de voir le diable en face de lui !

Cependant il n'est pas possible de rendre justice aux hérétiques, car ce sont eux – les humains – qui déterminent la justice, en-dernière-instance, du point de vue de la victime. Et c'est pour ça que c'est impossible. Il n'est pas davantage possible de commémorer ce crime car, étant trans-historique voire an-historique, déterminant même notre mémoire en tant que basée sur un oubli radical, celui de l'humain, il se situe hors de la mémoire collective en même temps qu'il se trouve dans la mémoire de chaque homme à la manière d'un savoir indocte.

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Ce sort apparemment désespérant des hérétiques a bien sûr quelque lien de parenté avec la persécution et le génocide dont furent victimes les juifs pendant la seconde guerre mondiale. On a bien raison, contre tous les négationnismes présents, passés et à venir, de souligner le caractère inégalé, voire absolu ou incommensurable, de la Shoah. Mais enfin, ce crime inexpiable demeure jusqu'à un certain point « explicable ». Et surtout l'absolu n'est pas le radical. A cet égard, Laruelle revient sur la distinction entre différence et identité : à côté de la Shoah qui fut le crime contre l'altérité d'un peuple, un crime qui a fait trébucher l'Histoire, une seconde persécution universelle, mais oubliée celle-ci, fut perpétrée contre ceux qui revendiquèrent simplement et de tout temps leur identité : ce sont les hérétiques. Autrement dit les génocides de l'Histoire cachent un humanicide plus universel, plus radical.

Laruelle[1] dresse alors un comparatif réglé et surprenant entre le crime contre les humains, et le crime contre l'humanité, en caractérisant parallèlement ces deux types de victimes que sont l'hérétique et le juif. Le mot hérétique, à présent, semble totalement vidé de son sens historique. Bassesse et persécution se rangent clairement du côté du totalitarisme, mais le mot n'a pas le même sens dans les deux cas. La sorte de totalitarisme responsable de la Shoah est d'essence politique et idéologique, voire par ailleurs pathologique. Tandis que le totalitarisme ayant décidé d'éliminer les hérétiques, s'il a bien pris dans l'histoire la forme particulière de l'Eglise, concerne le Monde dans son ensemble, non seulement le pouvoir en général mais la forme pensée du Monde qu'il faut se résoudre à appeler la Philosophie. Le révisionnisme philosophique, en regard du crime contre les humains, contre les hérétiques, est congénital selon Laruelle. La philosophie prône certes la tolérance et le devoir de mémoire, surtout en faveur de la Shoah, ce qui est légitime, mais elle reste aveugle face aux victimes hérétiques, n'ayant même pas élevé le terme d'hérésie au rang de concept. A la limite elle reste liée à la religion dans son désir paranoïaque et déplacé de sauver l'humanité : le philosophe, ce héros ! C’est parce qu’ils restent pris dans le cercle et le paradigme philosophico-religieux que les philosophes, tous courants de pensée confondus, n’ont pas même entr’aperçu le sort inouï des hérétiques.

Comme on peut le constater, la critique à l'égard de la philosophie, jugée co-responsable des crimes contre l'humanité, est radicale, sans appel. Or du révisionnisme philosophique au nihilisme culturel et étatique, il n'y a qu'un pas. C'est ainsi qu'il faut établir clairement, désormais, la fonction de l'hérésie comme réponse radicale au nihilisme, et au terrorisme qui fait système avec lui. Et surtout écarter une confusion dramatique, autant que coupable, qui consisterait à identifier les terroristes, ou même les fanatiques avec les hérétiques. Le fanatisme se rencontre sur deux fronts ennemis mais interdépendants : celui du pouvoir institué d’une part, fanatique dans sa répression aveugle contre les hérétiques (Tuez-les tous...), celui des bandes terroristes d’autre part pourchassant et sacrifiant pour l’exemple - ou pour d’obscurs desseins politiques – ceux qu’ils nomment les « hérétiques », soit simplement les « infidèles » selon les vues délirantes de quelqu’intégrisme religieux. Une hérésie quant à elle, en tant que courant de pensée, ne devient fanatique qu'à partir du moment où elle tourne en religion instituée : mais alors ce n'est plus une hérésie.

Il ne faut pas hésiter à qualifier ce conflit d'universel. Le terrorisme est universel, d'abord parce qu'il est la continuation de la guerre – phénomène aussi vieux que l'humanité – par d'autres moyens. Ensuite parce qu'il ne concerne pas seulement l'islamisme ou telle faction de celui-ci mais bien encore et toujours toutes les religions, tous les fanatismes, ennemis de tous les hérétiques. Si les Etats négligent ce fait, c'est évidemment en raison de leur propre religiosité (nationalisme, autoritarisme, etc.), de leur profonde complicité avec l'esprit religieux. Ensuite parce que ce terrorisme universel se montre ainsi révélateur d'un mal lui même universel, rongeant la civilisation jusqu'à la moelle, nous désignons le nihilisme – soit le terrain le plus propice à une multiplication d'actes terroristes.

Le nihilisme constitue une version à la fois généralisée, laïcisée, désespérée, souvent passive et indiscernable de l'ancien fanatisme religieux, dont le terrorisme est pourtant la conséquence directe. Mais aujourd'hui, le terrorisme ne s'embarrasse même plus de causes ou d'idéologies, il devient consubstantiel au nihilisme lui-même et représente sa manifestation active. Le nihilisme, c'est le fait assumé et parfois la volonté délibérée, par absence de scrupules aussi bien que par absence d'idéologie cohérente, de détruire pour détruire, d'assassiner massivement des humains et en général de ne prêter aucune importance à la vie humaine. Apparemment, c'est donc un phénomène universel et aussi vieux que l'humanité. Pourtant la doctrine est nouvelle, récente même, elle se formule ainsi : le Mal n'existe pas. Sous prétexte que l'on pense et agit aujourd'hui « par-delà bien et mal » au sens moral de ces termes, parce qu'il n'y a pas de Bien absolu on en tire conclusion qu'il n'y a pas non plus de Mal absolu. Tout deviendrait monnayable et négociable, y compris la vie humaine. C’est à se demander si ce nouveau relativisme ne pourrait pas faire figure de Mal absolu pour des observateurs non dénués de conscience… Toutefois écartons-en l’augure, car cette « simple » critique du relativisme nihiliste et cette affirmations d’un Mal moral « absolu » reste, classiquement en Occident, la position des conservateurs religieux – celle-là même, donc, qui sert à cautionner la désignation idéologico-politique d'un « Axe du Mal » ennemi de la Civilisation. C'est pourquoi, tenons-nous en au mal radical consistant à persécuter l'humain – l’homme-en-personne – pour rien ; ce qui ne s'analyse qu'en termes de malheur radical et au passif, du seul point de vue qui compte réellement, celui de la victime. C'est pourquoi l'accusation de nihilisme doit s'appliquer en priorité aux Etats, en tant que rongés par une délinquance transnationale qui les dépasse totalement (mais avec laquelle ils complotent (in)directement via de juteux traffics d’armement), soit des réseaux mafieux qui ne deviennent finalement « terroristes » au sens idéologico-religieux du terme que par accident ou par couverture. Bien sûr le terrorisme aggrave le nihilisme et l'exacerbe ; mais il en est surtout la conséquence ou le symptôme. En effet les guerres mondiales, nationales, et même ethniques, du XXè et du début du XXIè siècles participent toutes d'un nihilisme actif : elles s'attaquent volontairement et de préférence aux populations. La politique de la terre brûlée : c'est une constante des guerres modernes. Alors, bien sûr, personne ne pourra admettre l'accusation d'Etats terroristes, surtout s'ils sont occidentaux… On dira qu'entre des armées régulières qui, certes tirent dans le tas, mais en essayant de faire le moins de victimes civiles possibles, et d'autres part des organisations terroristes qui envoient leurs kamikazes dans l'intention de faire le plus de victimes civiles possibles, il y a une barrière infranchissable, une différence de principe radicale entre la civilisation et la barbarie. Néanmoins cet argument formaliste ne pèse pas lourd face à la réalité des faits, les compromissions tactiques des états-majors et les dérapages des hommes sur le terrain. Cet argument – philosophico-juridique – pourrait même paraître obscène, en tout cas incompréhensible du point de vue des victimes. Or, répétons-le, c'est ce point de vue qui doit prévaloir pour la pensée.  

Nous soutenons que les victimes du terrorisme nihiliste, voire du nihilisme terroriste, qu'il soit d’origine étatique ou mafieuse (ou d’un composé des deux, le plus souvent), sont les hérétiques d'aujourd'hui. Il ne s’agit pas d’une constatation, encore moins d’une question, mais d’une réponse. C’est-à-dire que leur mort, malheureusement, nous la donne cette réponse au nihilisme et au terrorisme. Leur mort nous impose une théorie de l'hérésie, elle-même hérétique (c'est-à-dire sans doute non-philosophique) par rapport au Grand Conformisme de la Non-Pensée, mais une théorie qui rappelle elle-même le Nom de l'Homme comme étant irréductible et inaliénable. Dire enfin pourquoi la vie humaine ne peut être prise, non en se fondant sur des idéaux, mais parce que d'une certaine manière elle a depuis toujours été prise en otage par le Monde et ses pouvoirs, parce qu'elle est la cause du Monde, son explication, et non l'inverse. Une doctrine profane plutôt que laïque, humaine plutôt qu'humaniste, et évidemment non-nihiliste. L'hérésie n'est pas la négation du Monde mais seulement de sa forme-philosophie. Seul le terroriste veut détruire le Monde réel en répandant partout le mal, tandis que le nihiliste laisse le Monde s'écrouler en niant l'existence du mal. Seul l'hérétique prend la mesure (non-mesurable) du mal radical que l'humain peut subir. Rappelons-le une dernière fois : il ne s'agit pas du tout de faire l'apologie de l'hérésie, surtout pas des hérésies historiques et religieuses qui ne furent jamais que des sectes, mais d'en dégager un concept opératoire servant à expliquer ce qu'est finalement une victime dans sa nudité humaine.




[1] Voir : François Laruelle, Le Christ futur. Une leçon d’hérésie, Exils, 2002.

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