lundi 15 décembre 2008

Neo, élu ou christ futur. Essai d'une pensée à partir de Matrix

Sophie Lesueur et Mariane Borie in Homo ex machina, l’Harmattan, 2005


Témoignage de lecture

Il n'est sans doute pas indifférent que deux femmes se soient attaquées à la "machine"-philosophie avec l'intention avouée de défendre une oeuvre elle-même aussi originale que le film Matrix. Le narcissisme et la suffisance philosophiques ayant toujours tendance à s'aggraver sous la plume masculine... A cet égard l'ouvrage collectif Matrix, machine philosophique (Ellipes, 2003) parut pratiquement au même temps que le film Revolution, dernier épisode de la trilogie. Publier une série de commentaires philosophiques à propos d'un film inachevé relevait d'une position éthique pour le moins douteuse puisque, a priori, cela revenait à priver le film de toute consistance théorique autonome. Cohérents jusqu'à l'absurde, et ne cachant pas leur dédain pour le film d'"action", certains co-signataires du livre n'hésitèrent pas à déclarer l'oeuvre philosophiquement "incomplète" ! L'article de Sophie Lesueur et de Mariane Borie n'aurait peut-être pas vu le jour sans cette provocation. D'une part l'on pouvait trouver dans cette conjoncture le motif d'une révolte légitime contre la suffisance philosophique, et d'autre part l'on pouvait entrevoir dans le film des frères Wachowski, autant que dans le trajet de Neo, une surprenante illustration de la non-philosophie laruellienne : "Quelque chose dans Matrix nous a invité à voir cette dissidence et ce cheminement rare, cette ligne de fuite théorique", écrivent les auteurs (p. 22). Inutile de commenter, à notre tour, cet article suffisamment suggestif et en tout point passionnant. Nous donnons plutôt à lire, organisées en "lexique" portatif, une série de citations représentatives - selon notre propre lecture - du contenu et de la portée de ce texte. (Ainsi isolées de leur contexte, les phrases ne sont plus textes philosophiques à expliquer ou à commenter, mais se donnent comme fragments théoriques purs, prétextes à méditation ...) . (DM)


Lexique

ASSUJETTISSEMENT - Matrix excède cette question initiale (Qu'est-ce que la matrice ?) strictement philosophique si elle est pensée pour elle seule, Morpheus demandant simplement à Neo s'il veut également savoir ce qu'elle est, la reléguant au second plan d'un propos plus profond et plus pragmatique qui porte sur ses effets plutôt que son essence : comment mettre un terme à sa fonction d'assujettissement ?

CHOIX - Dans Reloaded, le choix que fait Neo, si humainement égaré par ses songes et sa crédulité vers une Source ambiguë, est donc d'une autre "ordre" que celui dont l'Architecte lui révèle l'ironique inéluctabilité, quelque part entre la peste et le choléra. C'est un choix insensé, strictement arbitraire et donc impossible à prévoir, sorte d'utopie radicale qui ne se cristallise en aucun idéal faute de choix acceptable pour la pensée humaine.

CHRIST FUTUR - Neo nous apparaît tel ce Christ pour le monde décrit par François Laruelle. Thomas Anderson, l'autre fils de l'homme, acquiert par son acte autre chose selon nous qu'un statut d'Elu. Rebelle, hérétique, inclassable, échappant à toute tentative de (définitive) définition, n'est pas ce Sauveur dont le message est susceptible d'être repris, déformé, et institutionnalisé. Neo n'a pas de message à faire passer à l'Humanité. Son être-Manifesté suffit, c'est là tout son effet. Neo, Réelle "dernière Bonne Nouvelle" de par sa pratique sachante de la foi, tel le voyons-nous, tel nous apparaît-il, en-Un, selon le réel de la non-philosophie.

ESPRIT - Lorsque Morpheus fait découvrir la Matrice à Neo, il affirme que "c'est l'esprit qui dit ce qui est réel ou ce qui ne l'est pas". Nous reprenons ces mots en précisant : par une posture de mon esprit où théorie et pratique ne sont plus dissociés, je peux prendre la décision radicale de postuler un Réel inconnaissable et de former ainsi une différenciation entre Réel et réalité, cellec-i regroupant les symptômes visibles du Réel.

FOI - Lorsque le but est atteint, la raison d'être s'effondre. En revanche, celui qui est porté dans son action par la foi, cette foi radicale, n'atteint jamais ses limites. Il rencontre des obstacles, des jalons sur son chemin, mais reste En-Puissance-de, quelques soient les circonstances. Même la mort n'negloutit pas sa foi, qu'il a développée et transmise autour de lui : sa vie, toute entière mission et non fonction, n'a de sens que dans le choix du don.

NON-PHILOSOPHIE - La non-philosophie nous a semblé pouvoir trouver une cohérence à ce que Matrix dit et fait, sans rien exclure de ce qu'il montre, sans rien ajouter à ses silences au nom d'une contradiction ou d'une insuffisance.

ORACLE - Que peut donc savoir l'Oracle ? Ce que dit ce personnage, essentiel au récit, ne relève pas de l'énonciation d'une quelconque vérité, en dépit de la signification de son nom. - L'oracle parle à partir d'une certaine compétence de la pratique du système. Le savoir de l'Oracle n'est pas la Vérité : il semble justement de l'ordre de la pratique des rapports humains-machines au sein du système. Cette femme (ce point n'est d'ailleurs pas sans importance) suggère des possibles (...). Oui l'Oracle laisse à penser, laisse les humains penser et choisir leur chemin contrairement à l'Agent Smith qui proclame à la face de Morpheus : "Nous pensons à votre place !". L'Oracle n'intervient pas dans ce registre (...) et si elle ne le fait pas, c'est qu'elle a choisi de se comporter selon ce qu'elle connaît de la "psyché humaine" (l'Architecte, Reloaded), afin d'aider les humains dans la guerre. Configurée comme un programme au service du Système, elle n'en a pas moins choisi de rejeter cette configuration de départ pour suivre des chemins inconnus, aller à l'aventure du Réel. - L'Oracle serait ainsi parvenue à faire admettre à l'Architecte l'entrée dans le système de cette "anomalie", la possibilité du choix, sous prétexte que les sujets accepteraient mieux le programme. - Ce faisant, elle a définitivement modifié les données de base du fonctionnement matriciel, transformant chez les humains la fonction - et notamment celle de l'Elu - en mission potentielle, c'est-à-dire en conscience d'un sens et d'un but à leur existence.

ORIGINE/LANGAGE - La Source initialement pensée comme "programme principal des machines" reçoit ainsi pour premier sens celui d'une Origine vers laquelle on remonte (...). Pour l'Oracle comme pour l'Architecte, elle est simultanément une Origine qui inspire et une Fin puisque c'est là que doit, pour chacun d'eux, se terminer le chemin de l'Elu. - Or le Réel qu'il (Neo) découvre énigmatiquement (la Ville des Machines) ne renvoie à aucune origine mais à une simple cause : la guerre repose avant tout sur l'identité indivise et non-hiérarchique de l'homme et de la machine artificiellement convertie en Dualité et en Différence par le langage. - L'ordre de la Matrice, des structures relationnelles auxquelles l'Oracle et l'Architecte sont, à des degrés différents, identiquement soumis par le langage, coïnciderait ainsi avec une confusion des genres entre : le Réel non-philosophique compris comme cause universelle, apriorique de toute pensée et de toute formalisation, et cet autre Réel, philosophique, compris aussi comme origine, subtil mélange des deux.

PHILOSOPHIE - Si nous admettons cette analogie entre "La Philosophie" et la Matrice", comme deux formes-principes d'un même assujettissement de l'homme (à la machine) enraciné dans ses plus intimes structures de pensée, Matrix nous invite alors à voir : dans Neo la figure du non-philosophe et dans Smith, celle du sujet philosophique. Dans ce même contexte, le personnage de l'Architecte désignerait le principe de conservation de la philosophie (...). - Equilibrer la Grande Equation, tel a été le but de la philosophie depuis 2500 ans. - Si la philosophie a échoué dans sa volonté d'établissement d'un monde harmonieux pour le Bien de l'Homme, c'est qu'elle s'est délibérément substitué à lui pour penser à sa place.

POURQUOI - L'Oracle : "Tu n'es pas là pour faire ce choix ; tu l'as déjà fait. Tu es là pour comprendre pourquoi tu l'as fait." - Lorsque le choix de la foi est fait, reste à comprendre pourquoi ; telle est l'omniprésente problématique de Reloaded. - Le cheminement du personnage de Smith, tout au long de la trilogie, ponctue cette réflexion autour du pourquoi et du but. Smith, agent de la Matrice, qui par sa rencontre avec Neo, va pouvoir donner une autre envergure à ses ambitions : survivre à sa fonction, échapper à sa condition "d'esclave" du système pour conquérir un espace d'être à la mesure du monde. - En s'émancipant, Smith a donc gagné une part de liberté. Mais en perdant sa fonction, et n'ayant nul sens de ce que peut être une mission, il se perd ; si ce n'est dans l'engloutissement du monde qui correspond à sa seule connaissance du système : celui d'un "Tout". - "Résultante d'une équation qui veut rétablir son équilibre" selon les mots mêmes de l'Oracle (Revolutions), Smith ignore le pourquoi, la motivation profonde de son action. Même après avoir "pris" l'Oracle, après avoir envahi le Tout de la Matrice, il l'ignore encore. - Smith : "Pourquoi Monsieur Anderson ? Pourquoi tout ça ? Pourquoi vous relever ? Pourquoi vous battre ? Quel but vous importe plus que votre propre survie ? (...) Pourquoi persister ?" - Le seule réponse valable selon le Réel, selon le renoncement à la maîtrise absolue, Neo l'offre à Smith : "Parce que j'en ai fait le choix." - Il ne s'agit pas de se donner une autre fonction, où la théorie et la pratique se confondent, où le telos, la finalité disparaissent pour laisser de l'espace au potentiel, à l'aléa.

REPRESENTATION - Tout se passe comme si Matrix poussait sa cohérence jusqu'à adapter sa forme aux différents degrés de consistance ou de détermination d'"un Réel" dont il ne cesse de parler, respectant cette nuance décisive entre le Réel - Un radical - de la non-philosophie, et celui - Un en un autre sens, numérique - de la philosophie. - Matrix ne permet à aucun moment de stabiliser une vision d'ensemble de son propre décor, ni même une image dégrisée de la Matrice et de son fonctionnement précis (...). Mais cette impossibilité n'est une limite ou un handicap qu'au regard de cette autre posture vers laquelle Neo est constamment rabattu, éconduit, et dont il s'affranchit : la posture philosophique ou la Représentation.

SAVOIR - Il n'y a aucune raison dans Matrix à vouloir compliquer sa fin d'une forme ou d'une conclusion qui lui sont étrangères en vertu même de l'axiome que le film se donne à travers Neo : aucune raison n'est suffisante au regard de la décision de dire non. - C'est cette posture et ce regard, ce saut radical que suppose donc Matrix pour sa propre compréhension parce qu'il commence par se l'appliquer. Fonctionnant alors sur ce mode et permettant peut-être une identification du spectateur à Neo non par quelque affinité secrète et subjective, aléatoirement maîtrisable, mais par cette situation inédite : nous ne savons à aucun moment rien de plus et rien de moins du fonctionnement de la Matrice que ce que Neo sait lui-même. - Dès lors, il ne s'agit plus de savoir si nous sommes réellement ou non dans la Matrice, si elle nous contrôle, si nous hallucinons, mais de suspendre la tentation kafkaïenne qu'impliquerait cette question sans réponse.

UN - Matrix introduit à travers Morpheus cette nuance entre "le Monde" et "le Réel", c'est-à-dire l'Un, figure obsédante du film, non exprimé, mais dont Neo est précisément l'anagramme (One).

UNIVERS - Matrix comme trilogie réalise ainsi une prouesse elle-même articulée sur trois niveaux (théorie, représentation, posture) dont la cohérence interne donne au film l'autonomie d'une théorie et en fait, plus qu'un monde : un univers. Si tant est que l'on donne au dernier épisode la possibilité de nous le faire découvrir.

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