lundi 29 décembre 2008

Non-phénoménologie de la Souffrance

Variations
à partir d'un article de Laurent Nadot, "Du rire aux larmes" (in Non-Philosophie, le Collectif, Discipline hérétique. Esthétiques, psychanalyse, religion. Kimé, 1998) 


Il en va peut-être du destin de la souffrance de ne jamais être reçue comme telle par la science, la philosophie ou la poésie, sinon comme symptôme mondain faisant droit d'abord à sa donation par le langage (selon les trois modalités citées) plutôt qu'à sa réalité de donné. Sans compter le sens commun qui tient le domaine de l'affect pour irreprésentable et impensable, le livrant d'autant mieux au dictat de la pensée normalisée. La première mise en scène de la souffrance, symptomatique par elle-même, nous est offerte par la poésie. Quelle pensée pourrait mieux revendiquer l'ineffable de la souffrance, son étrangeté et son inadéquation radicale au monde pour la reverser au dépouillement d'une parole rétive à toute objectivation ? Irreprésenter la souffrance, la désenkyster du monde ; parler depuis le fond-sans fond de la souffrance comme l'événement même qui déchire la parole, tel est le but de la poésie. Comme une plongée en apnée, l'Ego s'y présente (en s'irreprésentant) comme souffrance massive, donnée d'un bloc. La poésie et l'apnée offrent cette caractéristique commune d'être une épreuve de soi irréfléchie, la rencontre de soi dans cette souffrance là, simplement donnée. La poésie ne fuit pas vers l'être en négociant les chicanes de la vie comme le fait le roman, genre volontiers totalisateur : son moteur demeure la réflexion, y compris formelle quand elle dépasse le subjectivisme. Le poète oeuvre plutôt avec le ciment noir de son identité, creusant et consacrant l'espace indivis d'une souffrance réelle, et cependant immanente au langage. En effet si la poésie tend vers l'évanouissement de la pensée dans le réel - au même titre que l'idiotie, la folie et l'enfance -, cet espace demeure celui d'une pensée colonisatrice du réel, confondant son immanence et celle du réel, sa propre souffrance et le donné de la souffrance. La pensée souffre de ne pouvoir arracher l'homme à sa finitude, et ainsi même la poésie, subissant l'effet rétro-actif du Monde (comme extériorité subsistante), finit par céder à l'éclat de la transcendance et recueillir - croit-elle - le dire de l'Etre. La poésie n'a pas d'autre destin que de s'auto-réaliser comme absolu, intérieurement dans l'unité jamais démentie de l'affect et du dire, extérieurement dans la "vie" comme unité du penser, du sentir et du faire.

La philosophie semble proposer une suture, une résolution "plus haute" de la souffrance dans et par la transcendance, même si sur ce point la dénégation l'emporte. Témoin, la phénoménologie de Michel Henry, qui insiste pourtant sur la phénoménalité proprement immanente et "auto-affective" de la vie, à laquelle l'homme participe précisément dans la souffrance. Mais l'éprouvé de celle-ci est thématisé par le philosophe comme une épreuve, dépassement vers la joie et venue à soi de l'Etre, et l'on assiste bien à un déni du souffrir comme donné au profit de sa donation (ou de son apparaître). Certes, selon Michel Henry, l'homme n'est affecté par la transcendance que depuis l'affectivité - sorte de souffrance ou passivité originelle -, il n'empêche que celle-ci étant confondue avec la donation et l'apparaître, l'extériorité (tant honnie) rétro-agit sur elle. De sorte que la souffrance, ne ressortissant pas au départ de la transcendance, s'enchaîne à cette impossibilité même qui l'aliène rétroactivement au monde. Plus généralement, l'auto-affection apparaît elle-même comme un mode limite de la réflexion. Le "tremblement" de la pensée en vient à suturer le tremblé de la souffrance, confondu une fois de plus avec ses occurrences mondaines.

Qu'en est-il alors de la psycho-pathologie, posture renonçant par principe à rendre compte d'une pure phénoménalité au profit d'une cartographie objective de la souffrance ? L'appareillage à la fois langagier et technologique de cette science se justifie en dernier ressort par un argument de type onto-phénoménologique : l'impossibilité d'éprouver la souffrance de l'autre, l'autre souffrance en général, ne laisse pas d'autre recourt que l'usage de l'objectivation. Se refusant à toute pensée d'essence - même si elle renonce dûment à penser l'être - la science ne dépasse guère la philosophie ; de son côté la poésie faisait droit à l'essence non médiatisable de la souffrance, se tenant au plus près du massif intérieur inavouable, mais finissait par la vouer à un manque à dire surdéterminant le vécu lui-même.

Le projet non-philosophique d'un "traitement" de la souffrance exige donc de prendre pied sur le "non-terrain" (non-lieu, ut-utopie ?) de l'immanence radicale : "il implique un travail sur la donation en fonction du donné de la souffrance vécue en elle-même" (p. 130). Il faut s'abstenir de donner un contenu quelconque à l'immanence, fût-ce celui d'une souffrance ou d'une solitude plus ou moins importées du Monde, en opposition avec celui-ci ; toute donation se doit d'être relativisée en fonction du donné lui-même (même si logiquement il n'existe pas de donné sans donation). Même l'immanence deleuzienne n'est pas conforme à ce schéma et reconduit l'autorité de la philosophie, finalement la suffisance d'une souffrance philosophique sur le souffert nu. Deleuze assimile bien la souffrance à un impensé chaotique faisant sortir le philosophe de ses gonds, jusqu'à incarner l'événement sur un mode où prend part le concept : pour lui, c'est l'immanence. De la souffrance, il faut bien en dresser le concept pour la vivre ou y survivre : retrouver l'événement, inventer le concept pour le dire, revient à déjouer les conséquences du vécu intérieur par une "contre-effectuation" vouant, à la périphérie de l'Ego, la souffrance à une destinée aléatoire, une errance à même un "plan d'immanence". Celui-ci emprunte d'autant plus les traits de la transcendance qu'il s'ouvre et se propose comme travail philosophique destiné à relancer et/ou dépasser la souffrance. L'autorité philosophique du principe de donation, son antériorité sur le donné ne sont nullement remises en cause ; en l'occurrence, c'est la donation de la souffrance elle-même - ou la souffrance comme donation - qui se voit surévaluée, afin d'être transvaluée philosophiquement. Au lieu d'être donnée une fois - comme donné seulement -, elle est donnée deux fois sur le mode de la donation (l'affect intérieur, puis la pensée). A l'inverse, travailler sur la donation en fonction du donné, revient à supposer que la souffrance est indivise comme vécu, et immanente plutôt qu'intérieure. De ce fait elle cesse d'être surévaluée, divinisée, refoulée, etc. Elle cesse surtout d'être une "fatalité" humaine (dont se repaissent les philosophies politiques), elle n'est que la conséquence d'un souffert humain qui, lui, n'est en rien philosophable. Impensé réel à partir duquel il convient de rendre pensable, et bien sûr traitable cliniquement (psychologiquement, médicalement, etc.) la souffrance.

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