jeudi 22 janvier 2009

Non-philosophie de la micropolitique

par Sylvain Létoffé

Projet de Mémoire


MOTIVATION


Nous voudrions confronter la micropolitique de Deleuze et Guattari à l’épreuve d’une autre pensée contemporaine, la non-philosophie de François Laruelle. L’objectif est de comprendre cette dernière, la manière dont celle-ci se constitue, dont elle se pratique dans l’écriture et la pensée. C’est pour cette raison qu’il faut, pour son exercice, un matériau sur lequel travailler, une théorie philosophique sur laquelle on exécutera un certain nombre d’opérations. Il s’agira pour ce travail de mettre en évidence ce qui distingue la non-philosophie de la philosophie, de montrer les traits essentiels de cette théorie, mais aussi de tenter de la mettre en œuvre. C’est par la tentative de mise en œuvre de la non-philosophie qu’on pourra peut-être mieux cerner sa spécificité. En tentant de penser non-philosophiquement il sera permis de mesurer l’écart qui sépare cette pensée de la philosophie. Cela permettra de penser les modalités d’un passage à la non-philosophie. Cela devrait constituer une expérience au terme de laquelle nous pourrons, de la micropolitique, extraire une connaissance d’un autre ordre que celle qu’on dégage dans un cadre philosophique.


 

La micropolitique devrait faire l’objet d’une connaissance, notamment d’une description. On sera capable de montrer comment la micropolitique se structure ainsi que les opérations successives qui l’auront constituées. Il faudra aboutir au concept d’une décision micropolitique : d’après la non-philosophie, la philosophie est une pensée décisionnelle, elle est une décision sur le Réel. La micropolitique, comme philosophie, doit aussi prendre part au cadre de la décision, elle doit elle aussi, à sa manière décider du Réel. Pour décider du Réel, la philosophie mobilise un certain nombre d’opérations (auto-position et auto-donation principalement). On doit pouvoir cerner ces opérations dans la micropolitique, les mettre en évidence. L’idée d’un passage au non-philosophique s’accompagne de l’idée qu’il n’est pas nécessaire à la pensée de poursuivre ce telos philosophique sur le Réel : autrement dit on veut aboutir à une théorie non décisionnelle du Réel. Penser le passage de la micropolitique à la non-philosophie de la micropolitique, c’est décrire les motivations de cette première sur le réel pour étudier les moyens qui permettraient de suspendre cette prétention. On utiliserait la micropolitique mais de manière à ne plus décider du Réel, à ne plus tenter de l’atteindre, ni même le transformer. Pour cela, il faudrait que se dégage du Réel une pensée qui le considère comme forclos à la pensée. Le réel, suivant cette conception, ne pourrait faire l’objet d’une intuition. Le réel déterminerait la pensée sans que celle-ci le détermine à son tour. Et si une pensée du réel est alors possible hors philosophie, alors les représentations qui découlent du réel doivent être d’un type spécial : elles doivent être non-thétiques. C’est ainsi que pour ce qui concerne la micropolitique, on étudierait les modalités de transformation de cette pensée en représentations non-thétiques du Réel. On cernerait le moment propre de la décision, on isolerait ce qui fait le caractère décisionnel de cette théorie, et l’on tenterait de l’utiliser comme d’un matériau pour une pensée débarrassée de toute ambition sur le Réel.

Dès lors, ce que nous envisageons de travailler, c’est la thèse micropolitique suivant laquelle notre vécu est « segmentarisé » et agencé. La théorie des agencements machiniques et la théorie de la segmentarisation débouchent sur une pragmatique visant à opérer des effets de libération. La libération escomptée surgit dans le devenir, capacité qu’a l’humain de changer les rapports caractéristiques de lui-même et de son milieu, sa transformation évolutive consistant en une sorte de fuite où il lui est alors loisible d’actualiser des réalités qui lui permettront de résister d’une manière générale à tout ce qui concours à sa disparition. D’un point de vue politique maintenant, cette théorie abouti à proposer une alternative aux deux tendances politiques : le conservatisme ou le réformisme. Si la réforme est possible, et elle l’est, elle doit s’actualiser dans la vie des individus ou des groupes. Nous devons être en mesure de modifier notre vie. Mais la transformation escomptée par Deleuze et Guattari est pour ainsi dire révolutionnaire dans la mesure où elle est inattendue, non prévue ou non programmée par ceux à qui est dédiée cette tâche : les politiciens. Avec la micropolitique et la théorie des agencements, semble émerger la possibilité pour les hommes eux-mêmes de transformer leur vie où leurs conditions d’existence sans attendre l’intervention des Etats. C’est de cette thèse que nous voulons traiter dans ce mémoire, je veux maintenant l’étudier avec l’outil non-philosophique pour cerner son caractère décisionnel. L’ambition de ce travail est de conduire ou tenter de conduire une non-philosophie de la micropolitique, de là, il sera alors peut-être possible d’aborder une éventuelle critique de la non-philosophie.



ETAT DE LA QUESTION



Des travaux concernant la non-philosophie de la micropolitique, il n’en existe pour l’heure aucun. Le travail que nous voudrions mener doit donc plus ou moins se référer aux travaux d’Erik Del Buffalo sur la schizoanalyse de Deleuze et Guattari. Il propose non pas un modèle d’interprétation de la schizoanalyse mais un modèle non-philosophique de la schizoanalyse, une non-schizoanalyse. Mon travail semble complémentaire du sien dans la mesure où il s’attache à un domaine plus restreint de la schizoanalyse, il tentera de proposer un modèle non-philosophique de la micropolitique.

Par rapport aux travaux plus traditionnels d’exégèse des textes et d’explication des thèses, le travail présent se distingue dans la mesure où il ne s’agira pas de proposer seulement une interprétation des thèses de Deleuze, mais de travailler à partir d’elles pour formuler une théorie non-philosophique de la micropolitique et qui tend à se formuler de manière non décisionnel à l’égard du réel. Il s’agira donc d’une contrainte que ne connaissent pas les commentateurs de Deleuze qui restent dans un cadre strictement philosophique. L’idée d’un passage à une non-micropolitique n’a donc pas encore été expérimentée et il est difficile de comparer cette tentative avec les résultats des commentaires traditionnels. La critique qui est faite par la non-philosophie à l’égard de la micropolitique ne ressemble pas à la critique intra philosophique dans la mesure où elle met en évidence les prétentions de la micropolitique sur le réel et elle conteste cette prétention. Il ne s’agira donc pas de proposer une meilleur thèse sur le réel en déclarant que la micropolitique échoue à nous présenter une conception cohérente. Il s’agira de montrer comment est à l’œuvre la décision micropolitique et comment elle se manifeste en mobilisant des opérations de natures diverses.



PROBLEMATIQUE



Plusieurs points doivent dès maintenant retenir notre attention. Il s’agira de s’interroger sur la nouveauté de la non-philosophie par rapport à la philosophie en tentant de montrer quel type de travail elle entend produire à l’égard des textes philosophiques. On peut se demander avec légitimité ce qui distingue ce travail d’écriture non-philosophique du commentaire d’œuvres philosophiques, d’un travail herméneutique par exemple : comment la non-philosophie aborde-t-elle les textes philosophiques et quel traitement en fait-elle ? Cette question est très importante dans la mesure où elle permet d’appréhender la spécificité de la non-philosophie. Si elle n’est pas posée, il est facile de confondre la non-philosophie avec une méthode d’interprétation des textes, ce qu’elle n’est bien évidemment pas. La difficulté que je rencontre en proposant ces travaux, est de présenter un travail de la pensée qui ne relève plus seulement de l’interprétation d’une thèse et de son explication mais qui mette en évidence les mécanismes cachés d’une décision philosophique et les moyens de les neutraliser pour, du Réel, avoir une théorie non-décisionnelle.

Dans ce contexte, la micropolitique doit se présenter comme une philosophie qui mobilise des mécanismes pour atteindre et décider du Réel : le Réel comme agencement d’agencements ou Plan d’immanence de tous les agencements. Si nous caricaturions nous pourrions proposer la thèse suivante : dans la micropolitique, il est décidé que le Réel est un Plan d’immanence. Cette décision n’est pas une décision tout à fait arbitraire elle est fondée sur des raisons. Pour soutenir une telle thèse, pour soutenir toute thèse philosophique sur le Réel, des opérations sont nécessairement mobilisées : autoposition, autodonation. Ces opérations sont inévitables dans ce cadre. Est-il possible de penser à partir des énoncés de la micropolitique, suivant une autre configuration, sans entrer en conflit avec la micropolitique pour lui dénier l’accès au réel ? Est-il possible de faire usage de la micropolitique autrement que celle-ci a programmé ses propres usages ? Il semble en effet que la micropolitique se soit conçue elle même dans le but de constituer une pragmatique. Plus précisément, il s’agit pour le micropoliticien de constituer ce que Deleuze et Guattari nomment une cartographie des agencements machiniques, cartographie nécessaire selon eux puisqu’elle permet de repérer la configuration précise d’une situation, la manière dont les agencements sont conçus, en vue de créer la dynamique propre à modifier les agencements eux-mêmes en leur fonctionnement. Modifier l’agencement c’est être en mesure d’y produire de multiples effets, effets qui pourront concourir à solutionner les problèmes que rencontrent les individus ou groupes au cours de leur vie, de leur vie politique. C’est dire si la micropolitique s’envisage elle-même comme une pratique et qu’il est vivement recommandé par elle de procéder à un travail de cartographie du réel d’agencement pour pouvoir conduire une action adéquate, c’est-à-dire transformatrice. Si un autre usage de la micropolitique est possible en dehors de celui-ci, une non-philosophie doit le rechercher et elle le fera dans la mesure où elle aura constitué la micropolitique comme un matériau pour la pensée, pour la pensée seulement. Il ne s’agit plus, ayant désactivé au préalable la prétention politique, de viser à une transformation du réel. Il s’agira de transformer de la micropolitique, des pensées micropolitiques, comme on transforme un matériau. Et la règle de transformation n’est pas définie auparavant, c’est à dire qu’on ne se contente pas d’une transformation restreinte, mais qu’on envisage de multiples transformations, pour que l’usage soit le plus étendu. Il s’agit donc, pour caractériser la non-philosophie de la micropolitique, d’un usage expérimental du texte micropolitique.

La micropolitique recommande une expérimentation, mais cette expérimentation non-philosophique n’est pas programmée par la micropolitique. Pour la micropolitique l’expérimentation est toujours extra-philosophique, elle se fait sur un autre terrain, dont la philosophie se charge en dernier ressort de tirer le bilan. Ici, l’expérimentation non-philosophique conduit à une transformation des thèses, comme nous l’avons dit. Mais une autre question se pose : que pouvons nous bien obtenir de nouveau à partir d’un tel usage du texte ? Et de quel manière conduire cette expérimentation, pour que cette expérimentation ne conduise plus à reproduire le geste philosophique de détermination du réel ? Si en effet nous voulons passer au non-philosophique, il faut qu’à un certain moment, nous ne reconduisions plus les gestes traditionnels, ceux qu’on peut détecter dans toute l’histoire de la philosophie, de décision sur le réel. La plus grande difficulté qu’on rencontrera sera de transformer la pensée pour que celle-ci, explicitement, affirme l’autonomie absolue du réel par rapport à la pensée. Cette tâche est difficile dans la mesure où il faut prendre des précautions dans la constitution du discours lui-même pour éviter par exemple les circularités (réel-pensée) que nous pouvons rencontrer dans la philosophie. C’est pourquoi en même temps cette expérimentation permet la description de la micropolitique, la mise en évidence des gestes et opérations multiples conduites pour décider du réel. Penser sans décider du Réel, voilà l’objectif que nous devrons tenir si nous voulons cerner la théorie de Laruelle, si nous voulons tenter de l’appliquer. Nous pourrions nous demander pourquoi absolument vouloir appliquer cette théorie : or, il semble très difficile de mener cette critique si nous ne tentons pas l’expérience de pensée qu’elle préconise. Il est différent dans la mesure où s’il existe encore une sorte d’interprétation, elle est généralisée, elle est en quelque sorte multipliée. C’est qu’on ne tient plus seulement à une interprétation du texte par rapport à une autre jugée moins fidèle au texte. On fait usage du texte en développant plusieurs modèles interprétatifs, les mettant sur le même plan, en tentant au final de désactiver la décision pour parvenir à un mode d’énonciation non-décisionnel c’est-à-dire qui au final ne prétend plus affecter le réel d’une façon ou d’une autre (directe ou différée comme dans la philosophie de la différance). 

Il faut, d’une manière, garder dans la non-philosophie, une certaine « conception » du Réel. Quelle est la « conception » non-philosophique du Réel qui soit telle qu’elle se distingue vraiment de celles qu’on peut rencontrer dans la philosophie ? Cette question devra être retenue comme l’un des fils directeurs de ces travaux. Comment écrire et penser d’une manière telle que nous ne nous trouvions plus en contradiction avec cet axiome non-philosophique d’un Réel indécidable ? Cette autre question suit la première. Ce que nous pouvons noter pour le moment, c’est que non-philosophique, cela ne signifie pas l’abandon pur et simple de la pensée, ni la négation de la philosophie au sens où l’on voudrait comme nuire à cette tradition. Il est peut-être possible de nier cette découverte de Laruelle, selon laquelle toute philosophie est décision sur le réel. Reste qu’il devient difficile de critiquer la mise en évidence de cet invariant si l’on ne tente pas l’expérience de pensée sur laquelle elle débouche. Et la critique sera toute extérieure si nous n’essayons pas de comprendre cette construction théorique. On se demandera ce qui permet à Laruelle d’affirmer dans un axiome que le réel (est) indécidable. On se demandera si cela ne constitue pas, d’une manière détournée et finalement, une autre forme de décision. Le réel de la non-philosophie, quoiqu’il en soit, est conçu comme déterminant toute pensée sans que d’une manière ou d’une autre la pensée ne l’affecte à son tour. C’est la détermination-en-dernière-instance ou détermination unilatérale du réel sur la pensée. En somme , en non-philosophie, on pense que le Réel détermine ce que nous pensons, ce que nous pensons du réel, sans que cela n’affecte le réel en retour. Le réel reste donc identique, il est l’Identité en personne, Un. Le Réel (est) en-Un-en-dernière-instance. Ce que met en évidence la non-philosophie, c’est la permanence dans la philosophie de deux conceptions suivant lesquelles le réel correspond à l’Être ou à l’Autre. Quand bien même un philosophe comme Plotin affirme que la plus haute réalité se trouve dans l’Un, l’Un dont il est question est conçu comme transcendant, non immédiat, réalité qu’il faut atteindre au moyen d’une conversion. Notre travail devra aussi aborder la question de l’immanence de l’Un tel qu’il est conçu par Laruelle. Nous devrons montrer comment cette conception d’un réel immanent n’est pas justement celle que l’on peut encore trouver chez Deleuze et Guattari qui prétendent eux aussi à l’immanence.






PISTES PRINCIPALES DU DEVELOPPEMENT



Nous devrons ici examiner plusieurs points : d’abord il faudra expliquer comment mener une expérimentation de la micropolitique, ensuite comment nous pourrons passer à la description de la décision micropolitique, enfin nous pourront plus traiter du passage à la non-micropolitique, l’établissement d’une théorie non-micropolitique.

Nous devrons passer d’abord à une expérimentation de la micropolitique. Cela ne signifie pas que nous suivrons la micropolitique dans un cadre extra-philosophique. Il n’est pas question, pour reprendre un terme de Deleuze et Guattari, d’envisager d’expérimenter des processus de déterritorialisation, nous ne pouvons pas reprendre cette terminologie ni décrire l’expérience au moyen de tels concepts. Il s’agira de reprendre les énoncés de la micropolitique et de travailler à partir d’eux pour produire d’autres énoncés. Pour comprendre cette première approche de la non-philosophie, il faut se rappeler qu’avant de constituer cette discipline comme telle, Laruelle envisageait d’élaborer une herméneutique mineure ou herméneutique générale, et qui considérait l’exercice de la pensée à partir de textes comme une production d’interprétations. Ceci était conçu dans l’optique d’expérimenter une pensée en la poussant jusqu’à ses limites, en radicalisant les interprétations, en les exacerbant pour la contraindre à la mutation. Or, il est possible ici de commencer le travail à propos de la micropolitique dans cette optique. Il est possible d’opérer à partir de ses énoncés, des travaux d’écriture voire de réécriture susceptibles de constituer une épreuve pour cette philosophie. Dans la première conception de Laruelle, il s’agissait de concevoir la pensée comme une machine d’écriture dont on pouvait faire varier le régime ainsi que la fonction des pièces de cette machine. En cela, cette conception se rapprochait de la conception de Deleuze et Guattari qu’on trouve dans l’anti-oedipe, la pensée n’y est plus conçue comme un outil servant à interpréter mais véritablement comme une machine dont le propre est de se détraquer. Justement, il est possible de conduire une pensée jusqu’à un seuil critique où elle est susceptible de se détraquer, créer une telle tension où ses fonctions premières se voient peu à peu remises en cause. On peut passer d’un régime signifiant de la pensée où il s’agit encore d’interpréter, pour repérer des structures, à un régime a-signifiant où la pensée n’est plus conçue que du point de vue d’un fonctionnement, où elle fonctionne : le résultat, il n’y a plus à interpréter une pensée, mais il faut tenter de cerner avec quoi elle est susceptible de fonctionner et comment elle fonctionne. Si une expérimentation de la micropolitique est susceptible d’être mise en place, c’est dans la mesure où ses thèses et ses énoncés peuvent être réutilisés dans des séquences d’écritures multiples où d’autres énoncés sont susceptibles de surgir. Il s’agit de travailler à la limite d’une thèse de philosophie pour faire surgir des énoncés qui n’auraient pas pu apparaître autrement. Dans un premier temps, le résultat qu’on peut attendre d’un tel traitement, c’est l’apparition d’énoncés nouveaux susceptibles de nous fournir non seulement les clés pour une nouvelle intelligence du texte, mais aussi pour envisager une transformation, à force d’exacerbation, de la pensée initiale. Les énoncés nouveaux sont susceptibles de prolonger cette philosophie ou alors de faire rupture avec elle. Il est intéressant de procéder ainsi dans la mesure où nous nous inscrivons dans une optique de découverte, la découverte d’énoncés, voire d’une variation dans la syntaxe propre d’une philosophie.

Il s’agit d’une épreuve pour la pensée, pour la philosophie elle-même. Ce procédé pourrait paraître quelque peut barbare et contrevenir à toutes les règles d’usage dont on se sert traditionnellement. L’énoncé n’y est plus pris que comme une séquence quelconque dont on peut faire usage en envisageant d’inventer d’autres pensées. Ce même énoncé n’est plus pris seulement comme simple matériau pour une seule interprétation qu’on mettra en valeur par rapport à d’autres, on privilégiera l’épreuve de la pensée et on veillera à ne pas l’arrêter trop tôt à une interprétation intermédiaire. D’un autre côté, ce qu’on peut voir, ce sont les perspectives nouvelles qu’on peut tirer d’une telle pratique. Ici, on pourra l’illustrer à partir de la micropolitique. La thèse par laquelle débute cette philosophie est la suivante : « On est segmentarisé de partout et dans toutes les directions. L’homme est un animal segmentaire. La segmentarité appartient à toutes les strates qui nous composent.Habiter, circuler, travailler, jouer. Le vécu est segmentarisé spatialement et socialement. » Ce texte est susceptible de faire pièce dans un travail de pensée qui ne vise pas seulement à produire une plus value de sens. Il ne m’est pas encore permis de montrer concrètement les résultats que peuvent produire une intervention dans le texte et cela est l’objet du prochain mémoire. Toujours est-il qu’on ne le laisse pas intact. Mais cela ne signifie pas non plus qu’on le détruit ou qu’on détruit la thèse philosophique dans un simple jeu de casse. Il ne s’agit pas de s’amuser avec des énoncés philosophiques comme on s’amuse avec des jouets d’enfant. Dans le travail présent, il s’agit de constituer une véritable expérience d’écriture par laquelle d’autres énoncés pourront être découverts. Mais pour que cela puisse se faire, il faut que l’on neutralise l’autorité que le texte philosophique a sur lui-même. Dans le texte, nous sommes susceptibles de repérer les énoncés qui commandent un certain usage du texte, usage qui semble presque toujours extra-philosophique, usage du texte pour décrire de l’empirique, des expériences hors écriture. Mais nous pouvons en quelques sortes passer outre cette limite d’emploi qu’impose le texte pour faire un usage spéculatif ou hyperspéculatif du texte. Et si nous conduisons une certaine expérience du texte à partir des énoncés qui le jalonnent, nous pouvons également décrire l’expérience que nous menons. Nous pouvons décrire les opérations que nous tenterons, nous pouvons les expliquer également ainsi que celles que le philosophe emploie pour sa propre expérience de pensée. Ainsi nous est-il possible de mettre le doigt sur les fonctionnements et expliquer une pensée. Et ceci parce que nous avons conduit de notre côté un certain nombre d’opérations que nous savons maintenant décrire et que ces opérations sont proches de celles du philosophe.

Seulement, et nous approchons d’un passage à la non-philosophie, le philosophe conduit son expérience de pensée en vue d’atteindre ou de dire ce qui est Réel, ce qu’est le Réel, comment fonctionne le réel. Dans la théorie de Laruelle, est remise en doute l’idée selon laquelle la plus haute tâche de la pensée est de penser le réel tel qu’il est. Cette idée serait profondément ancrée dans la tradition occidentale et donnerait lieu à la forme de pensée par décision. En définitive, il s’agit pour la tradition d’amener toujours un complément d’intelligibilité de ce qu’elle considère comme un objet à atteindre. Il faudrait manifester ou re-manifester le réel, dire ce qu’est le réel, le penser. Si une non-philosophie entend mériter ce nom, pour Laruelle, il faut être en mesure de mettre en évidence les invariants à l’œuvre dans la tradition et l’invariant à mettre en évidence concerne le dispositif de la pensée qui procède par décision. Une non-philosophie devrait ensuite examiner par quels moyens nous pourrions éviter de penser par décision. Il s’agirait de penser les précautions à prendre pour que la pensée évite de répéter ce mécanisme et qu’elle accède à d’autres manières de procéder. Dans cette perspective, travailler un texte philosophique de manière non-philosophique conduira à lever peu à peu en les mettant en évidence tous les dispositifs conduisant à décider du réel. Du coup, la pensée ne se limite plus à cette seule tâche. Plus, elle l’abandonne. L’expérimentation du texte philosophique conduit à lever peu à peu la tâche initiale de décision sur le réel, c’est en cela que peu à peu, l’expérimentation que nous entendons mener se démarquera d’une interprétation des thèses. Cela doit aboutir à penser selon un autre régime de pensée qui n’est plus commandé par la forme décisionnelle.

Il nous faut donc présenter les paramètres à prendre en compte et selon lesquels nous conduirons un expérimentation non-philosophique de la micropolitique : une expérimentation qui ne soit plus philosophique parce que finalement elle abandonne le télos de cette dernière. Le premier paramètre que la pensée doit prendre en compte, explicitement concerne le réel lui-même . Dans un premier temps, le réel sera dit déterminer la pensée de manière unilatérale, sans que celle-ci le détermine à son tour. Cela signifie que l’expérimentation conduite sur la micropolitique ne changera rien à l’identité du réel. Impossible dans ce contexte de dire que le réel aura changé, de quelque manière que ce soit, au terme de cette expérimentation. Ni d’ailleurs qu’il sera demeuré le même : nous continuerions de décider en disant qu’il serait demeuré le même. Ceci parce que nous supposerions que ce même est même par rapport à ce qu’il était avant. Nous déciderions parce qu’en définitive nous affirmerions que le réel dans le temps demeure le même. Nous poserions le réel et le temps comme une dyade où les deux termes se co-déterminent l’un l’autre. Nous reconduirions un geste philosophique d’autoposition. L’expérimentation ne sera pas dite entraîner, comme dans la micropolitique, un processus de déterritorialisation qui affecterait le réel lui-même. C’est le réel qui détermine toute expérimentation sur la micropolitique qui sera considérée comme matériau. Ce matériau est une philosophie qui pense la codétermination du réel et de la pensée. On doit pouvoir faire usage de ce matériau en repérant cette tendance de la philosophie, puis en cherchant les moyens de repenser à l’aide de celle-ci, à l’occasion de celle-ci, une autre syntaxe qui n’articulerait plus le Réel à un autre terme dans une relation bilatérale. On doit pouvoir penser selon l’unilatéralité du Réel sur la pensée, selon son Identité et son immanence à l’occasion d’un matériau. Penser ainsi c’est envisager le passage à une non-philosophie.

Ce que nous aurons à travailler, ce sera cette thèse de la micropolitique suivant laquelle le vécu est segmentarisé, c’est-à-dire divisé, comme fractionné. Cette thèse selon laquelle le vécu peut lui-même faire l’objet d’une cartographie analytique, cartographie qui facilite l’émergence, pour l’humain et son vécu, d’une issue ou d’une parade à tout ce qui le fige ou le stratifie. La solution pour Deleuze et Guattari est dans la fuite et dans le flux, dans la fluance de l’humain par rapport à ce qui tente de lui assigner un lieu, une place, un corps définit une fois pour toute, des fonctionnalités à ce corps et à ses parties, fuite qu’ils nomment déterritorialisation. L’expérimentation micropolitique est en fait aussi cartographie des agencements qui opèrent sur le vécu, qui agissent sur lui, cartographie ou déchiffrage qui provoque la libération de virtualités, leur actualisation. En effet, ce vécu à qui l’on avait assigné des fonctions et des buts et qu’on avait enfermé dans ces fonctions et ces buts, par l’expérimentation, on est en mesure de lui découvrir d’autres « fonctions » qui lui étaient virtuelles et qui n’étaient en quelques sorte pas prévues. Il y a une dimension sur laquelle ouvre l’expérimentation qui est celle du virtuel et de son actualisation. Mais pour cela, on doit pouvoir réunir les conditions propres à déclencher ce processus. C’est pourquoi la micropolitique envisage la transformation des agencements : transformer les agencements dont on dépend et qui nous font, c’est modifier ce qui résulte de ces agencements, c’est produire d’autres effets, c’est ouvrir le champ de la découverte. C’est par là concevoir effectivement des alternatives aux situations politiques, c’est être en mesure d’en modifier la donne, avec bien entendu tous les risques que cela comporte. La micropolitique dresse en même temps la liste des risques encourus par celui qui expérimente pour que cette expérimentation puisse déboucher sur l’émergence d’une alternative politique. Si la micropolitique peut en quelque sorte être encore qualifiée de réformiste, c’est dans la mesure ou elle entend réformer réellement l’existence et ses conditions. Plutôt que réformiste elle s’entend plutôt comme révolutionnaire : elle envisage de transformer radicalement les situations.

Comme nous l’avons dit plus haut, la micropolitique considère son champ d’investigation, son champ d’expérimentation à l’extérieur de la philosophie. Et cette pensée se charge de dire l’expérience menée du point de vue de l’agencement et de sa transformation. Mais nous voulons maintenant que l’expérience conduite se fasse sur le matériau que constitue cette philosophie de sorte que ce soit le Réel qui conditionne cette pensée qui émergera de cette pratique. Il ne s’agit pas de se demander si la théorie des agencements est erronée, mais de ce qu’on peut bien faire de cette théorie dès lors qu’on adopte le point de vue non-philosophique. Cette théorie peut faire l’objet de multiples usages et de transformations que l’on peut ensuite décrire. Mais c’est le réel qui détermine ces usages et le sujet déterminé par le réel qui conduit ces opérations et qui les constitue. L’appareil micropolitique semble en fait peut-être trop lourd et il faudrait le simplifier de sorte que pour penser l’expérimentation nous ne soyons pas tenus de nous appuyer sur une décision philosophique sur le réel comme si l’expérimentation et la pensée devait d’abord connaître le réel pour ensuite envisager l’expérimentation comme un acte possible. Au contraire, l’expérimentation peut être conduite sans cet appareil en se servant de lui comme un matériau. La micropolitique considère que le vécu est segmentarisé pour montrer comment on peut, peu à peu se déprendre de cette organisation de la vie pour vivre des expériences qui n’étaient pas possibles en raison de cette organisation/ segmentarisation de cette même vie. Dans le cadre de cette organisation, les conditions ne sont pas réunies pour que quelque chose de nouveau puisse émerger et c’est pourquoi il faut conduire une expérience propre à changer cette situation. Le vécu est conçu à la fois comme déterminé et déterminant. Déterminé par les agencements, produits complètements par ces agencements, mais aussi déterminant à son tour ces agencements. En somme, la micropolitique présuppose que pour mener une expérimentation sur les agencements, il faut prendre connaissance de l’ensemble du réel et de son fonctionnement pour le redécouvrir et le voir émerger selon une nouvelle configuration. Il semble que nous soyons face à un paradoxe ou à une impossibilité de penser. L’objet de la micropolitique est de produire des expériences. Par ces expériences il est permis de se libérer des organisations qui structurent ou figent le vécu. Il faut être en mesure d’ouvrir le champ d’expérience pour que puisse advenir la réponse aux situations politiques. 

Quand le réel fait l’objet d’une décision, celle-ci connaît la tendance à s’imposer comme la seule décision permise et comme la plus adéquate au réel. Il faudrait n’admettre pour valide que celle-ci, il faudrait admettre son autorité. Avec la non-philosophie on en vient à penser que c’est le réel qui permet toute décision et que toutes ces décisions de pensée s’équivalent du point de vue du réel que ne transforme pas ces décisions. C’est l’idée même de non-philosophie que l’on peut comparer au modèle non-euclidien dans la géométrie. La géométrie non-euclidienne ne reconnaît plus pour valide certains axiomes d’Euclide et en formule d’autres qui ont une plus grande généralité. La mutation non-euclidienne dans la pensée philosophique consisterait à rendre équivalentes pour le réel toutes les décisions, ce qui permet d’abandonner la décision comme seule forme de pensée pour entrer dans une phase d’expérimentation où l’on tente de préserver d’un point de vue théorique l’indifférence du réel par rapport à toute décision. De la micropolitique, on tentera de libérer la pensée de la décision. L’expérimentation ne sera plus conçue comme une phase externe de la pensée, elle sera la conduite de la pensée elle-même. Elle n’affectera pas le réel : on ne considérera pas qu’elle constitue un processus de déterritorialisation de ce réel lui-même. On ne considérera pas qu’au terme de cela, le réel sera atteint ou rendu plus clair ou manifeste puisque d’emblée on le pose comme manifeste et donné. Il est manifeste sans opération de manifestation, et donné sans opération de donation. Par contre on considérera qu’il est possible de penser selon son immanence. La non-philosophie de la micropolitique devra être une pensée selon le réel et selon son immanence radicale. Elle devra découler de lui ou plus précisément des axiomes de son identité.

Il y a une grande difficulté à concevoir qu’on puisse penser selon l’immanence du réel. Si l’on prend ce vocable au sérieux on est amené à penser que les philosophies de l’immanence comme celle de Deleuze ne sont pas parvenues à ce point. Et ce pour des raisons théoriques : le mode de la décision ne permet pas d’accomplir ce point. Et ce, parce qu’à un moment on a tenu à penser l’intrication du réel et de la pensée, du réel dans la pensée, de la pensée dans le réel. Lorsqu’on isole (par la pensée) un terme conçu comme le Réel, on ne peut plus envisager, d’une manière ou d’une autre qu’il soit déterminé par un autre terme conçu comme pensée. Ce terme conçu par la pensée comme Réel devra être conçu comme une identité inaliénable et indivisible : cela nous permet d ‘éviter de reconduire le geste décisionnel. Il ne pourra plus entrer dans un mixte avec un autre terme, il ne pourra plus faire l’objet d’une quelconque relation à un autre terme ou être co-déterminé par lui. Par contre il sera considéré comme déterminant en dernière instance la pensée. Parler/penser selon l’immanence du réel au moyen d’un matériau philosophique, ne reviendra pas à fournir un supplément d’intelligibilité par rapport au réel conçu comme immédiatement donné. Ce sera par contre déployer un certain nombre d’énoncés successibles de valoir pour lui dans la mesure où ils ne seront plus décisionnels. Et ces énoncés ne peuvent qu’être découverts, et ce au cours d’une phase de préparation du matériau ultérieure à celle qui consiste à lever l’autorité de la philosophie sur le réel. Ces énoncés ne seront pas à proprement parler des représentations du réel bien que nous pourrions le penser. C’est ce que nous devrons montrer au cours de ces recherches. Il n’y a pas en non-philosophie un abandon total de toute pensée par rapport au réel, il s’agit d’une conception selon laquelle il est possible de penser selon le réel sans avoir à en décider.

Nous devrons tenter de découvrir des énoncés tels qu’ils n’appartiennent plus au style de la décision philosophique. C’est ce que nous enjoint de faire une non-philosophie de la micropolitique. Pour l’heure, il est encore trop difficile pour nous d’exposer dans toute sa cohérence cette théorie, et nous pourrons d’autant mieux le faire que nous nous exercerons à partir de la micropolitique. C’est en concevant cette expérience de pensée que nous pourrons mieux l’énoncer, que nous serons aptes à décrire dans chacune de ses phases les opérations qui permettent un passage au non-philosophique. Cette tentative devrait nous amener à mieux comprendre la non-philosophie en tentant de la mettre en œuvre, et de mieux décrire les phases de décision de la micropolitique. Peut-être s’agira-t-il de prendre acte d’une certaine avancée de la micropolitique lorsqu’elle préconise une expérimentation transformatrice. Mais ce qu’on transformera, ce seront des pensées, et transformant des pensées, cela nous rendra capable de décrire la manière dont nous les transformons. Nous serons mieux à même de décrire une philosophie, et s’il s’agit vraiment d’une décision illusoire voire hallucinatoire comme l’avance Laruelle, alors il nous sera permis de lever cette illusion et de la mettre en évidence. Nous serons alors à même de définir ce que peut, politiquement, la non-philosophie. Abandonnant la prétention au réel, abandonnant une quelconque prétention à transformer le réel, peut-être serons-nous malgré tout plus à même de reconsidérer les problèmes et situations politiques. Peut-être pourrons nous mieux les travailler, plus librement et plus généralement. C’est ce que le mémoire prochain devra éclaircir.

La micropolitique tente de transformer les situations politiques.Plutôt entend-elle fournir la théorie qui permet d’envisager la transformation des situations politiques, de transformations effectuées par les individus minoritaires et qui procéderons par expérimentation. Cette expérimentation est conçue comme susceptible de modifier et la configuration d’une situation et les effets que produit cette configuration.En agissant à même la configuration d’un agencement, on est susceptible d’agir sur les effets que produit un agencement. Le résultat est l’apparition d’une nouvelle configuration. Le sentiment d’impuissance que peuvent ressentir les individus par rapport à ce qu’ils considèrent comme le réel et sa construction se voit largement atténué par le dispositif de Deleuze et Guattari qui trouve à ces individus un nouveau champ dans lequel ils peuvent s’exercer. Mais peut-être ce champ n’est-il encore pas suffisamment délimité et si nous pouvions maintenant ne plus nous en tenir qu’à l’expérimentation de pensée nous découvririons peut-être de nouvelles possibilités. Les expérimentations qu’envisage la micropolitique sont nombreuses voire infinies, elles sont susceptibles de provoquer des bouleversements puisque la vie ne se voit plus définie une fois pour toute et qu’elle est susceptible de se voir modifier. Entrevoir une expérimentation dans l’écriture, dans la pensée maintenant sans poursuivre le télos de la philosophie par rapport au réel pourrait avoir également une incidence politique dont nous ne savons rien. Et cette incidence n’est-elle pas ce qu’il y a de plus essentiel. Elle n’est qu’un effet de plus dont le principal est l’usage de la pensée et de la philosophie, un usage inventif. Mais cet usage inventif a aussi besoin de sa théorie. Aussi n’est-il pas seulement une combinaison hasardeuse de pensée mais une transformation accompagnée d’une théorie dont il nous reste bien évidemment à rendre compte. Tous les aspects de la théorie de Laruelle ne nous sont pas pour le moment bien connus, aussi ce mémoire fait-il le pari que nous pouvons les appréhender dès lors que nous tentons de le mettre en œuvre. Les mettant en œuvre, les aspects qui ne nous paraissaient pas clairs ainsi que les précautions prises par cet auteur pour ne pas reproduire un geste philosophique seront comprises dans leur nécessité. Et c’est à ce moment que pourrons éventuellement émerger des critiques. Mais la critique, hors de la tentative de mise en œuvre risque d’être réductrice et traduire plutôt la réticence à une expérience nouvelle. Ce mémoire devrait être un parcours de l’expérimentation conçue comme extra philosophique à l’expérimentation de la pensée elle-même à partir d’une théorie philosophique conçue comme matériau ainsi que l’exposé et le compte rendu de cette expérience. Exposé qui aura une forme transcendantale dans la mesure où nous devrons considérer le lien de la pensée et du réel tel que le réel détermine sans réciprocité cette pensée.

Une expérimentation de la pensée dont le matériau est un énoncé philosophique comme celui que l’on trouve dans la micropolitique. Cet énoncé qui stipule que le vécu est segmentarisé c’est-à-dire organisé pour remplir un certain type de fonctionnalités dont il peut s’échapper pour se connaître autrement. Il nous reste à nous demander comment nous allons conduire cette expérimentation. Mais comment dire quelle va être cette expérience si nous ne l’avons pas encore menée ? La difficulté ici réside en ce que nous ne pouvons énoncer pour le moment que ce que nous envisageons de faire. Nous ne pouvons encore dire les résultats de cette expérience. Mais on sait que l’énoncé peut faire l’objet d’une manipulation, voire d’une déformation. Qu’il peut être varié et modulé. Ce que nous ignorons, c’est comment nous parviendrons au seuil où cet énoncé prendra une tournure différente. Reste que cet énoncé n’est pas seul dans la micropolitique et qu’il est relié et connecté à d’autres. Ces énoncés fonctionnent ensemble. Ce sont des thématiques auxquelles nous pouvons relier l’énoncé que nous prenons pour base de cette expérimentation. En partant de la segmentarisation nous sommes amenés à penser la thématique du corps-sans-organe, type de concept dont l’enjeu est de se défaire de l’idée que le corps a une finalité au travers de ces organes. Et cette thématique est elle-même reliée à celle du langage de l’expérience, langage nécessairement adapté aux nouvelles expériences d’un corps qui se vit comme sans-organe. On sent bien qu’il s’agit de se créer une échappatoire par rapport à ce qui semble nous programmer. La mise en relation de ces thèmes ainsi que la variation de ces thèmes devrait nous amener à mettre à jour le système de la micropolitique. Nous opérerons une sorte de va-et-vient entre les diverses thématiques qui ne sont plus conçues hiérarchiquement mais qui constituent une sorte de rhizome comme thématisé dans toute la schizoanalyse. Travailler chacune de ces thématiques de manière à établir un maximum de connexions, des unes par rapport aux autres. Ces thématiques sont liées mais il nous reste à mettre en évidence ce qui les relie. De plus, nous avons à les travailler pour les enrichir et les développer : il doit être en effet possible de reprendre chacune des séquences conceptuelles ou textuelles pour les faire évoluer, pour les faire varier, de manière à ce qu’elles atteignent un certain seuil au delà duquel une autre est susceptible de jaillir.

La conduite des opérations de pensée se voit ainsi quelque peu modifiée par rapport à un schéma plus classique et en quelque sorte, on peut faire le pari que de ce désordre apparent pourra certainement émerger des résultats tout aussi intéressants. Il s’agira de traiter expérimentalement la micropolitique comme elle-même préconise de le faire, sauf qu’elle le préconise en dehors de la pratique philosophique. A un autre endroit de la schizoanalyse, il est aussi préconisé de produire l’inconscient plutôt que de l’interpréter aussi pourrions nous reprendre à notre tour cette tournure de pensée, comme une sorte de mot d’ordre ou plus exactement de guide pour une lecture productrice et créatrice du texte. Le texte se voit à nouveau inséré dans un procès de production dont nous sommes, à ce qu’il semble pour le moment, libre de décider. Mais nous ne légitimerons pas cette pratique dans le cadre d’une ontologie de l’immanence comme peuvent encore faire Deleuze et Guattari. Ou peut-être pouvons nous l’accepter dans la mesure ou nous savons que cet appareil théorique est susceptible de bouger lui-même. Et en réalité nous savons qu’il bougera et qu’il devrait être plus proche de la non-philosophie qui est capable de légitimer une telle pratique sans décision sur le réel sur laquelle elle devrait s’indexer pour exister. On testera surtout la capacité de transformation de la micropolitique : elle était de déchiffrage des situations ou agencements, elle envisageait la transformation des agencements pour que puisse sortir de ces agencements ce qu’on peut bien appeler l’Inconnu, une toute nouvelle configuration jusque là simplement virtuelle, elle pouvait être conçue comme un instrument politique pour qui n’avait pas abandonné tout espoir et qui ne s’était pas complu dans le fatalisme, elle mettait en garde contre les dangers de l’expérimentation qui pouvait tourner en fascisme et à l’auto-abolition de l’expérimentateur, elle laissait entendre que la vie n’était pas une fois pour toute définie, que les expériences que nous serions susceptibles de vivre pourraient être conçue par nous. La question est maintenant de savoir où nous pouvons encore la mener en agissant la pensée sur elle, ou plutôt la force de pensée.

Comme il a été dit, nous retravaillerons chacun des éléments ou énoncés de la micropolitique. Plus exactement, on les fera travailler pour les insérer dans un autre procès de production de pensées, qui devraient, à terme se traduire en une non-philosophie de la micropolitique. Mais peut-être, à un stade intermédiaire, faudra-t-il envisager de transformer la micropolitique en une théorie de la problématique politique avec comme concept clef celui d’agencement. Nous explorerons ce que ce concept peut permettre en terme de mise à jour des situations politiques et de là, en terme de formulation de ces situations et esquisse d’issues à ces situations. Le mémoire visera à établir dans un premier temps que le déchiffrage de chaque situation peut nécessiter le concept d’agencement. Celui-ci peut intervenir dans la mesure où il met à jour, toujours dans le cadre philosophique, les dispositifs de production matérielles de réalités. Une situation est issue d’agencements c’est pourquoi mettre à jour un agencement relève ou semble relever d’une tâche politique élémentaire. Nous pouvons concevoir qu’une solution à une situation est envisageable à partir du moment où nous savons exactement comment est construite cette situation. A partir de ce moment, on se situe sur le terrain de la pratique politique et de la proposition. Il y a proposition dans la mesure où il y a production d’une carte micropolitique qui mette à jour les ressorts cachés d’une situation. La proposition est à prendre au sens où elle s’entend d’une problématisation de cette situation. Ayant problématisé la situation on peut envisager des réponses appropriées. Et cela est fait par celui qui est concerné par cette situation, celui qui la vit pleinement. De sorte qu’on peut dire qu’il n’y a pas de problème unitaire susceptible de convenir à tous. Il semble plus utile de concevoir un outil qui permette à chacun de formuler ses propres problèmes.

Aussi ce mémoire s’interrogera dans le cadre préparatif à la non-philosophie de la micropolitique à énoncer les moyens que l’on peut mettre en œuvre pour détecter les agencements. Les détecter pour les mettre en évidence, les clarifier. Peut-être faut-il mettre à jour une méthodologie de l’agencement, pour qu’enfin nous sachions découvrir un agencement. La micropolitique et plus généralement la schizoanalyse trouve ses sources dans la littérature, notamment dans les romans de Kafka. Pour Deleuze et Guattari, la littérature a une pertinence qui n’est pas seulement esthétique mais tout entière politique. Elle nous aide non seulement à penser, mais elle est susceptible d’éveiller en nous l’intelligence des agencements. Si l’on s’interroge concernant une méthodologie des agencements, on essaiera de se demander s’il existe une méthode sûre, voire infaillible de déchiffrage des situations. Dès lors il nous est loisible de répertorier certains procédés utilisés à cet effet et de les généraliser. On les généralise en passant par une phase de réélaboration. 

Autant dire que cette théorie intermédiaire renonce à prendre le seul et unique point de vue de l’Etat ou du Maître. Il semble que dans de très nombreux cas, à chaque fois qu’une situation est exposée, elle le soit du seul point de vue de l’Etat. Il nous reviendra dans ce mémoire de mettre à jour ce qu’est ce système de la pensée de l’Etat en l’espèce d’une analyse des situations. On voudrait plutôt que cette théorie puisse permettre l’émergence d’un autre point de vue, celui des individus qui vivent concrètement les situations. En ce sens elle se présenterait déjà comme une critique de ce qui s’annonce comme des alternatives politiques et qui ne font que refléter le point de vue de l’état vu qu’elles ne s’occupent pas d’agencements. Elle critiquerait également une pensée dite politique et qui ne s’occupe que d’idéalités : la laïcité, l’Etat, la solidarité, la fraternité etc. On parle d’idéalité dans la mesure où ce discours s’éloigne de ce qui est directement vécu par chacun, qui traite d’un problème d’une manière toujours très générale et, justement, du seul point de vue de l’Etat. Toujours dans l’idée d’un stade intermédiaire vers une non-philosophie, on peut dire que l’Etat n’est pas le seul producteur de réalité. Les individus disposent peut-être d’un pouvoir inouï, peut-être bien plus puissant que celui de l’Etat. Cette idée pourrait faire songer à une rêverie révolutionnaire mais nous voudrions un instant la prendre au sérieux. Dans ce mémoire, ce qui s’esquisse en un premier temps, c’est l’idée selon laquelle la réforme de l’existence n’est pas une tâche impossible. Peut-être est-elle facilité par la mise à jour des agencements et le traitement des problèmes, agencement par agencement. Ce qui s’esquisse aussi, c’est l’idée selon laquelle on ne produira pas de réponses unitaires et que la réponse dépend de la configuration particulière de chaque situation. Mais nous ne prenons ces idées que dans la mesure où nous savons qu’elles devront encore faire l’objet d’un traitement en vue d’un passage à la non-philosophie car il semble qu’un tel passage nous garantisse vraiment une rigueur nouvelle.

Cette phase intermédiaire de travail semble se passer sur deux plans : un plan expérimental dont le matériau est la micropolitique, plan où l’on s’attache à insérer cette micropolitique dans un procès de pensée ; et un autre plan issu du second où l’on formule une esquisse de théorie politique, esquisse seulement puisqu’il s’agit en dernier lieu de penser d’une manière non-philosophique. Peut-être qu’aucune pensée théorique n’est-elle, en définitive neutre politiquement quand bien même elle ne semble pas du tout aborder le domaine politique ou quand elle s’y désintéresse complètement. Il s’agit maintenant de tenter d’articuler les deux plans, celui de la pensée transcendantale, ou de la théorie pure et celui de sa perspective politique. Lorsqu’on lit de la non-philosophie, on ne croit pas avoir affaire à un traité politique : peut-être que les plus éminent traités de politiques sont-il ceux qui mettent à jour un outil de pensée. Aussi s’agit-il maintenant d’investir cet outil dans la tâche dont en apparence elle ne semble pas se préoccuper. Mais pour le moment, nous ne pouvons encore envisager qu’une tentative d’investissement. Il s’agit d’un essai par lequel on tente d’appréhender cette pensée et de faire fonctionner ses procédures. On ne les connaît pas encore avec toute la précision qu’il faudrait, on délaisse encore des points qu’il faudrait prendre en compte, on travail encore d’une manière tâtonnante. Les livres de non-philosophie nous serve ici de plan ou de mode d’emploi. La seule tentative de mise en pratique nous permettra d’appréhender véritablement ce dont il s’agit et d’avancer d’un pas plus sûr à l’avenir. Quant à la question susceptible de surgir concernant la philosophie : « faut-il l’abandonner pour ne plus que se consacrer qu’à la non-philosophie ? » cette question n’est-elle peut-être pas la plus pertinente. Car ce qui est sûr, c’est qu’on ne renonce pas à penser, bien au contraire. Il y a continuité dans la pensée de la philosophie à la non-philosophie. Il y a seulement une différence dans la mesure où l’on ne tente plus de penser le réel, mais d’après une formule encore énigmatique, penser selon le réel ou penser du réel.

Et si les théories politiques n’avaient-elles jusqu’à maintenant que tentées de penser le réel…pour déduire de là l’action la plus adéquate. En abandonnant ce paradigme nous pourrions peut-être trouver de nouvelles ressources. En pensant, déterminés-en-dernière-instance par le réel, s’ouvre certainement à nous d’autres perspectives encore imprévues par la tradition. Or, il serait absurde de ne pas tenter d’explorer ces perspectives dès lors que nous en avons pris connaissance. Ce mémoire tente de savoir ce que signifie penser en-dernière-instance à l’occasion d’un matériau comme la micropolitique et de découvrir les perspectives qui en découlent. Le réel détermine la pensée : il est la condition de toute pensée. On en déduira que la pensée n’a pas besoin de savoir ce qu’est le réel pour penser. Une pensée déterminée par le réel a cependant besoin d’un matériau occasionnel sur lequel s’exercer. Peut-être s’agit-il d’un usage libre de cette pensée à cette précaution près que cet usage est déterminé par le réel. Sur ce matériau dira-t-on qu’on laisse agir le réel ? C’est peut-être risquer de reconduire un geste philosophique ou le réel et le matériau se co-déterminent. On dira plutôt que le réel détermine un sujet qui agira sur ce matériau. Nous devrons bien évidemment revenir sur cette problématique du sujet qui traverse la non-philosophie. Elle est une pièce importante de ce dispositif. Nous ne faisons que l’évoquer ici pour l’annoncer dans le prochain travail. Quoiqu’il en soit, on doit bien dire qu’il y aura un agir spécifique qui s’exercera sur une pensée philosophique. Quant à savoir s’il s’agit du réel qui agit directement sur de la pensée nous devrons reconsidérer ce point plus tard. 

Cet agir sur la pensée micropolitique n’est pas prédéfini. C’est pourquoi nous nous approchions précédemment de l’idée qu’on pouvait tout à fait concevoir l’idée d’une déformation de la micropolitique. Cette expérience de la déformation de la micropolitique ou de ses énoncés amènera des résultats positifs. Peut-être s’agira-t-il d’obtenir d’abord des écarts de sens multiples dont on pourra ensuite sélectionner les éléments les plus pertinents. A la déformation on peut aussi envisager d’ajouter une opération d’enrichissement de la décision micropolitique qui pourra permettre d’opérer des déplacements de la théorie elle-même dans la mesure où elle est susceptible, de cette manière de s’ouvrir à d’autres domaines de l’expérience. Déjà, la théorie de Deleuze aborde des domaines multiples comme par exemple celui de la machine de guerre nomade. Peut-être, un enrichissement, consiste-t-il, au préalable à chercher puis trouver d’autres expériences susceptibles de servir de modèles. Il s’agirait d’appliquer un procédé Deleuzien de sélection d’expérience, puis de le multiplier en le variant. Cette manière de faire nous permet de cerner puis de comprendre le procédé pour l’expliquer ensuite. La théorie peut se voir singulièrement prendre de l’ampleur dans la mesure où divers champs viennent l’illustrer. Mais cette pratique a surtout pour raison d’être de rendre plus intelligible le geste même par lequel on en vient à fabriquer un tel mode de pensée, pour en venir à esquisser un autre capable d’expliquer le précédent.

Un aspect important de la micropolitique concerne ce que les auteurs appellent la linéarité du vécu. Celui-ci doit aussi faire l’objet d’une expérience par laquelle on le déformera puis l’enrichira mais pas seulement. Pour le moment on s’en tient à ces deux opérations tout en sachant qu’au cours du travail nous seront en mesure de les expliquer davantage. Les lignes dont il est question dans la micropolitique constituent un point sur lequel insistent plus Deleuze et Guattari. Nous ne pourrons pas l’interroger d’une manière trop avantageuse pour la micropolitique. Ni d’ailleurs d’une manière désavantageuse comme si nous avions à prendre parti pour ou contre cet aspect de la décision. On pourrait bien se demander si le vécu est vraiment constitué comme les schizoanalystes l’avancent, de trois sortes de lignes dont nous trouverions parmi elles, une qui serait dure et l’autre plus souple ainsi qu’une troisième encore différente. On pourrait avancer des éléments qui permettent d’attester ce point de vue, d’autres qui permettent de le nier. Mais nous ne comprendrions pas plus la manière dont est constituée cette décision. Comment mettre à jour le procédé de décision reste un aspect difficile à appréhender dès lors qu’on ne se livre pas nous-même à des expériences où le geste est repris. C’est pourquoi on pourrait se livrer à un travail de décision mais à un travail se sachant comme tel. Et cet aspect mystérieux de la micropolitique devrait s’éclaircir.

Pour avancer dans la compréhension de cet aspect de la micropolitique on peut tout d’abord songer à que ces lignes correspondent à divers aspects du vécu. Le vécu subirait l’influence du milieu dans lequel il existe. Au cours de son existence, un individu éprouverait au plus proche de lui, sur lui, en son vécu intime, l’épreuve qu’exerce sur lui un milieu environnent, milieu social et politique. A l’époque où nous vivons, époque de l’avènement du capitalisme, la configuration du terrain dans lequel se déroule une vie est telle que de multiples influences viennent s’ajouter par rapport à ce qu’aurait pu connaître un homme vivant dans une civilisation précapitaliste. Si bien que le vécu est organisé de manière différente et que sur lui, à chaque instant, s’enregistre des facteurs supplémentaires qu’on n’aurait pas pu prendre en compte auparavant. Cette influence sur le vécu s’exprime d’abord en fonction d’un code. Un code s’exerce sur un individu, sur les individus appartenant à un groupe particulier. C’est la première influence qu’on est susceptible de mettre à jour, qui s’exerce sur l’individu et qui organise son vécu. Le deuxième facteur intervenant sur le vécu est celui émanent en propre de l’appareil d’état. Il s’agit plutôt d’un aspect du vécu en tant qu’il est influencé par un appareil d’Etat. Enfin, l’autre aspect du vécu est en quelque sorte la part qu’il lui reste lorsqu’on a ôté de l’analyse les facteurs précédemment évoqués. Cette part restante, c’est son immanence propre d’où est susceptible d’émerger ce que Deleuze et Guattari nomment une ligne de fuite. Pour le moment, nous en restons à une analyse très succinte résumant rapidement les énoncés de la micropolitique. Il s’agira de les retravailler de manière distincte, comme des chantiers, d’où sont susceptibles de sortir d’autres énoncés.

Il ne faut pas croire que ce travail ait quoi que ce soit d’un bricolage hasardeux. Il ne s’agit pas de faire une théorie avec des éléments pris de-ci de-là qu’on agglomérerait au petit bonheur pour donner l’illusion qu’on a affaire à de la théorie. Chaque élément est en quelque sorte autonomisé et travaillé de la sorte pour qu’on obtienne une bonne saisie de ce qu’est un geste philosophique. De la sorte on pourra décrire avec précision la décision. Et ce parce qu’on aura pris soin de la reproduire dans des conditions artificielles pour la mettre en évidence. Ces conditions sont d’une écriture expérimentale qui peut prendre des formes multiples : poétique, conceptuelle, littéraire, aphorismes. Bien entendu, ce travail d’élaboration ne pourra pas être exposé dans le mémoire, ou seulement à titre d’annexe. Le but est de faire un exposé précis de la décision micropolitique lorsqu’on pense déterminé en dernière instance du Réel. Encore, cela ressort en quelque sorte d ‘un libre usage de la pensée et de ses opérations à la dernière instance près. Usage dont on ne pourra jamais dire qu’il est le seul possible de la micropolitique. Nous ne présenterons qu’un modèle et plusieurs modèles sont susceptibles d’être tirés de la micropolitique. On voudrait faire un usage de la micropolitique, un usage de pensée comme on pourrait faire un usage du marxisme ou un usage de la phénoménologie. C’est ainsi qu’existent selon le matériau utilisé un non-marxisme, une non-phénoménologie ou une non-esthétique.

Si l’on prend le cas de la phénoménologie, ce qui paraît bien difficile au premier abord, pour quelqu’un qui voudrait l’étudier, c’est de constituer une écriture phénoménologique, de pratiquer par exemple la réduction transcendantale. Il paraît encore bien difficile de penser de manière non-philosophique, d’opérer le passage d’une lecture philosophique de la micropolitique à sa non-philosophie. Nous devrons présenter les diverses notions qui s’imposent pour que puisse s’opérer ce passage, comme celle de sujet que nous avons évoqué plus haut, mais aussi celle de dualyse unilatérale ainsi que celle de clonage transcendantale. Ce sont des opérations plus spécifiquement non-philosophiques et qui permettent d’assurer le passage à ce genre de pensée. Elles sont conçues en vue de s’assurer qu’on ne reproduit pas un geste philosophique, que le réel soit préservé dans son identité et qu’il soit conçu comme déterminant sans retour. Au cours de ce travail, nous devrons montrer comment la non-philosophie se thématise comme une axiomatique transcendantale. Des axiomes, on déduit des théorèmes en fonction du matériau dont on use. Il y a axiomes transcendantaux dans la mesure où ceux-ci expriment un rapport au réel, ou un non-rapport dans la mesure où le réel détermine ces axiomes.

Toutes les procédures de la non-philosophie devraient s’éclaircir lorsque nous aurons effectué plusieurs tentatives, des sortes de tests par lesquels nous approchons peu à peu d’une écriture ou d’une pensée respectant les critères de celle-ci. L’un des critères essentiels à respecter consiste à lever toute prétention de déterminer le réel. Si nous énonçons des thèses, dans un cadre expérimental, nous savons que ces thèses ressortent de la philosophie, ce sont des thèses sur le réel. Le sachant, nous pouvons tenter de lever peu à peu cette prétention d’atteindre le réel. Au départ, nous pouvons encore, dans le cadre d’une écriture, feindre de penser le réel comme plan d’immanence de tous les agencements. Nous travaillerons cette visée du réel, cette thèse de sorte d’en comprendre toutes les articulations. Comment cette thèse mobilise les opérations élémentaires de la philosophie. Nous la connecterons avec les autres thèses de la micropolitique, celle d’un vécu segmentarisé, celle d’une forme de linéarité du vécu, celle des mouvements de déterritorialisation, celle du corps-sans-organe. Nous les joindrons ensemble, non dans un modèle statique ; nous les ferons fonctionner de manière dynamique. Les parties ne sont pas accolées bout à bout mais se complètent et répondent elles aussi à une certaine nécessité. Elles sont développées pour assurer une certaine cohérence de la décision. Le fait de reprendre la décision par l’un de ses points, par l’une de ses parties, devrait nous amener progressivement aux autres points. Nous la remobilisons dans l’un de ses aspects pour appeler les autres. Peut-être aussi pourrons nous explorer ce qu’on nomme une part de non dit dans la philosophie micropolitique. Partir d’un des éléments ou de l’ensemble permet certainement d’ajouter un sens supplémentaire, esquisser de nouvelles perspectives qui prolongent la décision et la font croître dans diverses dimensions.

On peut tenter ainsi une sorte de prospective visant à prolonger la micropolitique, la complexifier, continuer ce qu’elle amorçait. Ce qui nous conduira à nous demander comment une philosophie peut se générer à nouveau en explorant éventuellement des questions qu’auparavant elle ne traitait pas. Ainsi, comme exemple, nous pourrions tenter de nous demander si un gouvernement, ou théorie de l’Etat est susceptible d’être élaborée à partir de la micropolitique. Plutôt que de dénoncer chez Deleuze et Guattari l’absence de théorie du gouvernement, ne pourrions-nous pas nous demander si un état est possible et qui serait régit par les principes micropolitiques. Il semblerait qu’au premier abord, une telle position soit contradictoire avec les orientations de Deleuze et Guattari. Mais il est possible de lever cet obstacle. Mais bien entendu, lever un tel obstacle ne constituerait pas une fin en soi, en tout cas tant que nous resterions dans le cadre d’une décision. On peut ainsi dans un premier temps avancer quelques pistes : l’Etat en question ne se préoccuperait plus que d’une manière marginale des grands découpages administratifs ou les redéfiniraient de sorte que les découpages correspondent plutôt à la géographie des agencements. Encore une fois, cela n’est qu’une hypothèse de travail dont nous ne savons encore que peu de choses. Elle doit donner lieu à toutes sortes de difficultés qu’on devra tenter de clarifier. Non pas pour les suivre comme telles, mais plutôt pour les produire et les produisant commencer à esquisser une description du geste philosophique. L’Etat en question serait peut-être conçu comme état alternatif aux formes que nous connaissons maintenant. Ses décisions émaneraient justement de l’étude scrupuleuse des agencements plutôt que de la prise en compte des découpages macropolitiques traditionnels. Modifier sensiblement notre appréhension du Monde, modifier notre manière de le lire nous amènerait peut-être à prendre des décisions d’un autre ordre et qui seraient plus adéquates et peut-être plus justes. Cette modification de notre manière d’appréhender le Monde, émanerait d’une saisie des agencements. Il n’y aurait plus d’entités biens définies, mais des agencements, ou micro-entités qui se redéfiniraient à chaque fois. Et penser le Monde comme Monde d’agencements c’est déjà le penser d’une manière singulière. Reste qu’il faut étudier cette option théorique, la travailler, la produire et la développer. La développer ne consiste pas à abandonner une ancienne pour embrasser celle qui se présente, c’est surtout apprendre le geste de la concevoir pour pouvoir l’expliquer.

Un autre registre que l’on peut étudier de la micropolitique, c’est un aspect qui concerne le droit, les droits de l’homme. On sait que Deleuze a critiqué les droits de l’homme sans pour autant étendre cette critique dans des développements importants. Peut-être y-a-t-il en germe, dans la micropolitique, une manière de considérer cette question et qui constitue une critique. La critique prendrait pour cible cet homme abstrait à qui l’on attribue des droits abstraits en théorie, puis prendrait appui sur les faits qui illustrent l’impuissance de cette juridiction. Encore une fois, nous pourrions établir qu’il existe une toute autre conception du droit émanent de la théorie du Monde comme plan d’immanence. La position Deleuzienne, consisterait, elle, à privilégier l’examen précis de chaque situation d’oppression pour une réponse adaptée. Il ne s’agit donc pas tant de se plaindre que les droits de l’homme soient continuellement bafoués, réclamer sans cesse qu’ils soient enfin appliqués, que de montrer, qu’aussi, le système capitaliste s’accommode tout-à-fait d’une certaine injustice, et qu’il est même susceptible d’en vivre. De tels développements ne constituent pas encore une critique satisfaisante du mode de fonctionnement de notre société. Ils constituent une pièce de l’ensemble théorique qu’on voudrait mettre en place, pièce qui devrait elle aussi être transformée au fur et à mesure que le travail d’écriture est mené. Une critique vraiment radicale consisterait peut-être à montrer que c’est notre manière de penser qui conforte le capitalisme, ou qu’il existe une connivence entre la pensée et le capitalisme. Ces développements sont notamment étudiés par François Laruelle dans son introduction au non-marxisme. Il y a peut-être un penser capitaliste qui s’il n’est pas décelé ne peut être remis en cause ni donc être réformée.

Dès lors, si l’idée d’un autre Monde, régit cette fois par des règles enfin équitables, a quelque chose de séduisant, ne peut-être au final qu’une ultime manœuvre d’un penser qui se manifeste d’une autre manière mais qui ressort dans son geste de la même matrice. C’est pourquoi, penser radicalement relève d’un objectif difficile car nous risquons toujours de retomber dans ce que nous critiquons sans même nous en apercevoir. Pratiquer la pensée dans des conditions expérimentales en menant des procès multiples peut nous aider à éviter ce risque. La pratique de la théorie, la pratique théorique est susceptible de corriger cet écueil vu qu’elle ne se contente pas d’arrêter une pensée. Au contraire, elle vise, dans un premier temps, à conduire cette idée aussi loin que possible dans le procès de pensée pour atteindre un seuil de transformation de cette pensée. Les pistes que nous venons d’évoquer, qui pourraient constituer à eux seuls des sujets de recherches à part entière, risquent bien évidemment ici d’être survolées un peu trop rapidement. Pourtant, sachant quelle tâche il nous faut conduire nous pouvons éviter cette faute.Il semble tout à fait possible d’étudier les points mentionnés plus haut et de les travailler comme des matériaux d’une étude sur le penser non-philosophique. Il est possible d’étudier ces points à fond, non pour eux-mêmes, mais suivant l’objectif d’une conduite de la pensée vers un terme nouveau, vers sa transformation.

Ce qui pourrait émerger de ces recherches, ce sont des développements sur la théorie, la conduite de la théorie. S’ « emparant » des procédés philosophiques que nous reproduisons, répétons, nous en obtenons une connaissance, comme il a été dit plus haut puisqu’il devient possible de les décrire. Mais reproduire ou répéter ces opérations ne pourra pas constituer un terme satisfaisant puisque nous avons opté pour la tentative d’écriture non-philosophique. Il s’agit à ce moment là de penser selon l’immanence du réel en déjouant les velléités d’un retour à l’emploi des procédés philosophiques. C’est pourquoi les répéter d’une manière « consciente » ou plutôt artificielle devrait nous prémunir de ce danger. Et si nous optons pour une tentative d’écriture non-philosophique, c’est que la théorie de François Laruelle s’annonce comme une mutation de la pensée, pour les raisons que nous avons évoquées et qu’il y avait tout lieu d’aller voir cela de plus près. Et de plus près, cela signifie que nous ne pouvions pas nous en tenir à une simple lecture critique du texte à laquelle risquait d’échapper l’expérience de pensée qui accompagne cette théorie. On a voulu ici prendre au sérieux le mot expérience lorsque ce mot s’applique à la théorie. C’est-à-dire non pas simplement en parler mais la produire et la conduire vers un autre terme. Bien entendu, on sait maintenant qu’il ne s’agit pas d’un procès dialectique de pensée.

La pensée, comme dit plus haut, est déterminée par le Réel ou par l’Un. Plus exactement, la pensée sera dite force de pensée. Elle ne se réduira donc plus à un énoncé ou plus seulement. Il faut qu’elle garde un certain rapport au Réel. Ce rapport sera en réalité un non-rapport dans la mesure ou le réel détermine la force de pensée : c’est son côté transcendantal. Mais cette force de pensée est en même temps tournée vers les matériau ou la philosophie, ici la micropolitique qu’elle transforme. De cette manière, elle manifeste l’agir du Réel sur la philosophie. C’est son côté apriorique. Ce n’est pas le réel qui agit directement sur la philosophie, c’est la force de pensée qui manifeste l’agir du réel. C’est pourquoi cette force de pensée est obtenue par clonage. Le clonage n’est pas une duplication d’un terme, pour en obtenir un autre identique. Il n’est pas une prétendue duplication du réel : il est la manifestation de l’agir du réel sur un matériau ou une occasion. Cet aspect est important dans le dispositif de la non-philosophie et il devra faire l’objet de développements plus conséquents. C’est la manière de rester cohérent avec l’esprit de cette discipline, pour ne plus prétendre co-déterminer le réel. Et si nous travaillons sur la micropolitique, le clone obtenu constituera un reflet non-thétique du Réel avec des termes pris de la micropolitique. Pour obtenir un clone, il faudra passer par toute une série d’étapes qui constituent une pragmatique non-philosophique. Ces étapes seront explicitées bien entendu.

Concernant maintenant la non-philosophie elle-même. On aurait pu faire le choix de tenter de l’exposer mais on a préféré tenté de la mettre en œuvre. On aurait pu lui contester le caractère de nouveauté, manifester des réserves, mais serions nous bien certains de l’avoir comprise si nous n’avions pas tenté de la pratiquer. Et encore, tenter de la pratiquer ne nous assure pas encore de l’avoir bien comprise. Toujours est-il que l’objectif de ce mémoire est aussi de montrer une « méthode » de pensée récente issue d’un travail de recherche sur la philosophie, les philosophies contemporaines de la différence. Il ne consiste pas à faire l’historique de la non-philosophie, ou a parler d’une manière historique des rapports ou liens qui ont pu exister entre la micropolitique et la théorie de Laruelle, bien qu’un certain dialogue ait pu avoir lieu. On s’est surtout intéresser à l’idée d’un passage d’une pensée qui décide du réel à une pensée qui ne décide plus du réel. Là encore, cette manière de considérer la philosophie, comme pensée décisionnelle, peut faire l’objet de contestation. Pour le moment, on ne peut pas vraiment statuer sur cette question. On ne peut pas tenter encore de trouver un invariant encore plus « évident ». Peut-être cela reste-t-il un mystère que de savoir comment on a pu trouver dans la philosophie une telle constante. Cette description de la philosophie a le mérite de donner des perspectives de travail.

Ce travail s’avère peut-être difficile dans le cadre d’une recherche se déroulant dans une faculté de philosophie. Particulièrement lorsqu’il s’agit d’annoncer comment vont se dérouler, lors d’un projet, les phases de passage vers une non-philosophie. Se lancer directement dans un travail purement « laruellien » aurait pu être plus facile mais cela était inconcevable. On aurait voulu se lancer tout de suite dans la phase d’écriture, expérimentale, pour plus de commodité et annoncer ensuite les résultats. C’est que, pour l’heure, avec cette phase manquante, bien des points nous sont encore obscures, qui devront être découverts progressivement. Il est difficile aussi d’annoncer avec une grande précision comment va être effectuée l’expérimentation, étape par étape. La planification des tâches que l’on va effectuer ne peut être vraiment annoncée dans un premier travail sur la non-philosophie. Il faut d’abord les faire concrètement au moins une fois pour être en mesure de les annoncer par la suite. C’est que nombre d’essais ne seront pour ainsi dire pas prémédités et se découvriront au moment d’écrire. C’est au moment d’écrire que nous découvrirons les perspectives, et ce, peut-être plus que si nous traitions d’un sujet plus classique. Il y a donc une dimension d’imprévu - non pas par rapport à une absence de résultats possibles, des résultats il y en aura- lorsqu’un texte de philosophie est pris comme matériau. Les énoncés sont susceptibles, du fait de leur modification systématique, de leur transformation, de livrer encore plus de sens que si nous nous livrions à une interprétation en laissant l’énoncé tel quel. Si nous laissions l’énoncé intact et que nous tenterions d’en déchiffrer le sens, nous pourrions prévoir les issues. Mais dans une expérimentation pure, la part d’aléatoire est plus importante. Cela ne veut bien entendu pas dire que nous laisserons les résultats indéterminés vu que finalement nous espérons produire une description de la micropolitique.

On va donc procéder à plus qu’à un déploiement du texte. Peut-être va-t-il s’agir de risquer une prolifération de sens, au moins dans un premier temps. On peu partir du texte initial, et tenter une première interprétation. Déformer ou manipuler l’énoncé pour produire une interprétation, même plusieurs de ce second texte. Produire une seconde déformation et réinterpréter à nouveau etc… Seulement à partir du premier énoncé. Mais il faudra aussi reproduire la même opération aux autres énoncés. Comme bien entendu on ne va pas produire à l’infini un tel procédé, lorsque nous aurons répété les opérations de manière concluante, nous pourrons enfin produire un modèle. Et ce ne sera qu’un modèle possible. Et ceci ne constitue pas la seule manière de préparer le matériau, d’autres procédés sont tout-à-fait concevables. Préparer le matériau permet ensuite une description de celui-ci. Plus la préparation est aboutie et raffinée, c’est-à-dire conduite suffisamment loin, plus nous avons des chances de comprendre le fonctionnement de la décision philosophique, plus nous sommes en mesure de ne plus reconduire les gestes décisionnels. Dans ce mémoire, aussi, nous reviendrons sur les développements conçus par Laruelle au sujet de la décision philosophique et de sa théorie. L’inventeur de la non-philosophie a surtout illustré cette théorie à partir de la description des philosophies de la différence dont celle de Deleuze. Cette description visait à mettre en évidence la ou les syntaxe(s), c’est-à-dire l’articulation particulière que mettait en œuvre ce courant, articulation du réel et de la pensée. Cette articulation donnait lieu à divers dispositifs variables suivant les dosages choisis par chaque philosophe, diversité qui ne devait cependant pas cacher une matrice identique, justement la matrice décisionnelle. Ces philosophies constituaient déjà une tentative de critique de la philosophie et de son penser, une critique par exemple de l’onto-théologie chez Heidegger, ou du logocentrisme chez Derrida, mais restées enfermées dans le cadre de la décision.


TABLE DES MATIERES DU PROJET


I. Présentation générale de la non-philosophie

A. De l’herméneutique générale à la non-philosophie
B. Le sujet ou la force de pensée
C. La philosophie comme matériau.

II. Micropolitique et non-philosophie

Première section : dispositif de travail

A. La micropolitique comme matériau.
B. Exposé de l’expérimentation

Deuxième section : expérimentation proprement dite

A. Les rhizomes de la micropolitique.
B. Micropolitique et Etat
C. Les droits de l’homme et la micropolitique.

III. Vers la non-philosophie de la micropolitique

A. Le dispositif du clonage transcendantal
B. La dualyse unilatérale de la micropolitique
C. La décision micropolitique.

Aucun commentaire: