vendredi 9 janvier 2009

Une pédagogie pour la non-philosophie ou une non-pédagogie pour la philosophie ?

Variations
à partir d'un article de Virginie Patoz, "Pédagogie et non-pédagogie"
in Non-Philosophie, le Collectif, Discipline hérétique. Esthétiques, psychanalyse, religion. Kimé, 1998



Entre les philosophes et les non-philosophes, "le courant ne passe pas"... Faut-il l'imputer à un manque de pédagogie de la part de F. Laruelle, dans la mesure où celui-ci préfère utiliser la résistance philosophique plutôt que tenter de la réduire, en réduisant ses propres exigences ? L'ennui, c'est que la non-philosophie s'avère incompatible avec ce qu'on appelle la "pédagogie", et ceci pour des raisons essentielles.

I. La philosophie est en prise avec le monde qu'elle s'attache à rendre plus intelligible. Elle utilise le langage de "tout le monde", qu'elle se rapporte directement au contenu du Monde (en quoi elle reste intuitive) ou qu'elle en dégage la forme et le sens par des moyens plus conceptuels. Ce double rapport au Monde qui la constitue fait de la philosophie, presque naturellement, une pédagogie plutôt qu'une théorie. Le passage de l'abstrait au concret s'effectue classiquement par le recours à l'imagination, c'est-à-dire concrètement par l'exemple.

II. Ce procédé n'est plus possible dans la non-philosophie, qui refuse cette sorte de continuité, d'homogénéité entre la réalité sensible, l'imagination, et le discours conceptuel. De plus, elle dénie à la philosophie une double prétention : celle d'exprimer le réel (ou sa vérité), d'une part, celle de le dire par la seule raison et sans le secours de l'imagination, d'autre part. En fait la philosophie se vautre dans le sens commun qu'elle tente seulement de "raisonner" et de "relever", mais sa dialectique ne fait qu'emprunter les dyades et les dualités spontanées que charrie le langage ordinaire. Elle est une technologie transcendantale utilisant à des states divers le redoublement discursif : prélevant une représentation quelconque, elle commence par la diviser pour en extraire le "bon" côté ou la vérité, puis redouble une nouvelle fois cette partie, la dialectise pour la rendre congruente avec le Monde. Elle part d'un réel qu'elle divise, au-lieu de le laisser à son identité, puis produit une synthèse (plus ou moins ouverte) qui sera l'"être philosophique" de cette réalité. Pareil pour l'homme : elle part d'une représentation de l'homme et non de l'homme seulement, développe cette métaphore, consolide, objectivise, problématise, etc., tout en gardant un potentiel expressif, essentiellement imaginaire, pour les besoins de communication et de pédagogie...

III. La non-philosophie renonce a priori à penser le Réel puisqu'elle pense selon le Réel, c'est-à-dire en excluant toute relation, toute expression possible du réel par le langage. Il faut accepter l'indivisibilité du réel, son être-donné avant toute donation ; il faut oser contrer l'évidence philosophique selon laquelle la représentation philosophique de l'homme impose sa loi à l'homme, et rétablir celui-ci comme condition réelle (non comme objectif) de la philosophie. Dans l'usage qu'il est encore possible de faire de la philosophie et de ses concepts, Sur la base de ce réel comme cause immanente passive, les "mots de la philosophie" acquièrent un sens nouveau ne devant plus rien à l'expérience, et donc à l'intuition, si ce n'est précisément une nouvelle expérience de la philosophie (comme matériau et occasion). D'un côté il y a une "Vision-en-Un" une posture mystique selon le réel qui exclut toute pédagogie, de l'autre une invention conceptuelle et philosophique libérée qui prend le contre-pied du rapport pédagogique, ancré de façon autoritaire sur le Monde.

IV. L'Un est inenseignable à proprement parler à cause de sa pauvreté ou de sa minimalité - totalement irrationnelle pour un philosophe - qui n'autorise justement qu'un usage axiomatique, lui-même rigoureux mais minimal, de la raison. N'étant aucunement une "thèse", l'Un n'est pas non plus discutable : il se constate à ses effets "unidantifiants" dès lors qu'a été suspendue la foi philosophique, c'est-à-dire la foi en l'expérience. Ni le Réel, ni l'Un, ni l'Homme ne sont des concepts, même si une force-de-pensée en découle ainsi qu'une pratique théorique consistante, et même si des mots empruntés à la philosophie peuvent servir sans dommage à leur description (car leur portée ontologique est devenue fictive ou virtuelle). Reste à savoir comment transmettre la non-philosophie et faire accepter au moins son existence par la philosophie.

V. Celle-ci n'y voit jamais qu'une philosophie particulière pratiquant l'auto-dénégation ! Pour un philosophe, la non-philosophie est en état de résistance (vaine) à la philosophie ; tandis que pour le non-philosophe, la philosophie résiste plus gravement à l'Un ou plutôt à sa force-de-pensée. Et cela d'autant plus que cette force-de-pensée n'aurait pas lieu d'être sans l'existence de la philosophie (= le Monde) pour lui résister. (L'Un comme tel est indépendant de la philosophie ou du Monde, étant simplement (l') Indépendant et (l')Indifférent, y compris par rapport à sa propre existence - puisque c'est seulement l'existence-résistance de la philosophie, éventuellement, qui en décide.) A cause du concept de résistance, on peut se demander légitimement si une forme de parallélisme n'est pas pensable entre la résistance du patient en psychanalyse et la résistance du philosophe à l'Un. Laruelle parle bien d'un "oubli de l'Un" par la philosophie, qui manifestait ainsi sa résistance par le biais de son discours, un refoulement/retour du refoulé ayant valeur de symptôme. D'autre par le statut du Réel en psychanalyse est spécifique et ne recouvre pas celui la philosophie : il n'est plus la référence essentielle du langage mais sa conséquence éventuelle, la produit d'une parole "libératrice". Cependant, en non-philosophie, la performativité réelle du langage paraît plus essentielle et plus immédiate, car elle dépend de la causalité immanente du réel lui-même.

VI. Autre différence : la finalité subjective de la cure psychanalytique est étrangère à la non-philosophie (même si elle connaît un "Sujet"), laquelle vise plutôt la mise en place de la pensée selon l'Un. D'autre part, l'implication de la psychanalyse dans la pensée philosophique, et l'existence d'une "non-psychanalyse plaide plutôt en sa défaveur. La non-philosophie ne peut guère gérer des compromis, ménager des espaces intermédiaires entre la philosophie et elle-même. A cause de la théorie de la résistance précisément, qui ne peut être qu'entière : soit on résiste à l'Un en philosophie, soit on pense selon l'Un en non-philosophie : pas de moyen-terme, et impossible de jouer les "agents doubles".

VII. C'est pourquoi la fin du texte de Virginie Patoz surprend, un peu comme si, nous faisant part de ses doutes ou plutôt de sa frustration devant l'absence de toute pédagogie philosophique chez Laruelle, elle souhaitait ménager une sorte de "zone neutre" ou intermédiaire où pourrait s'exercer encore l'esprit critique... Tout d'abord il convient peut-être de rectifier : l'absence de pédagogie philosophique n'implique pas le refus d'une pratique théorique "non-pédagogique". Mais cette discipline n'est pas véritablement l'objet de cet article, axé sur les rapports éventuels entre "pédagogie et non-pédagogie" (c'est son titre). Il semble bien que des rapprochement soient recherchés ou souhaités en cette fin de texte. D'autre part, il faut s'entendre sur le domaine d'application d'une non-pédagogie et même sur la nature du problème envisagé : est-ce pour assurer la formation des non-philosophes et pour lancer un "dialogue" avec les philosophes qu'une telle discipline est invoquée, ou bien est-ce comme méthode de traitement de la pédagogie philosophique, donc en vue de l'appliquer au seul matériau philosophique ? Dans l'optique laruellienne, au regard des autres disciples esquissées telles que la non-psychanalyse ou la non-religion, par exemple, c'est bien la deuxième option qui s'impose. Car s'il est entendu que la "pédagogie de la non-philosophie" forme un contre-sens, une non-pédagogie de la non-philosophie paraît un inutile redoublement, voire une construction réfléchissante douteuse : comme s'il manquait quelque chose au "système" de Laruelle, une non-pédagogie qui aurait enfin des vertus pédagogiques, qui permettrait éventuellement de démocratiser la non-philosophie (jugée trop "élitiste" et "ascétique", p. 59) ! On voit bien que cela nous fait retomber dans l'obsession philosophique de la justification, d'un accord obligé entre théorie et pratique, bref tout à fait en dehors de l'esprit non-philosophique. Si l'absence de pédagogie non-philosophique est vécue comme un manque ou comme une angoisse (Lacan dit plutôt que l'angoisse est la manque d'un manque...), c'est que la foi philosophique et son corollaire de toujours, le doute, demeurent vivaces chez le sujet "en attente" de pédagogie... Cette double interrogation de l'auteur me paraît significative : "Existerait-il une non-pédagogie qui apprendrait à percevoir selon l'Un ? Ne pouvons-nous être que philosophes-aveugles ou non-philosophes visionnaires ?" (p. 62). La réponse à la première question est connue par l'auteur : il faut et il suffit de pratiquer la non-philosophie, d'appliquer ses axiomes élémentaires à la spécificité de chaque matériau, pour se trouver de plain-pied dans l'invention non-philosophique : il n'y a pas d'école du Réel ! Quant à la deuxième proposition (interrogative), elle mérite d'être carrément inversée, tant il est vrai que c'est plutôt la pédagogie philosophique qui se veut "visionnaire", et pas seulement depuis les Lumières, tandis que le non-philosophe oeuvre "dans-le-Noir", dans l'obscurité et l'immanence d'une pratique que la méconnaissance extérieure n'affecte ni d'ailleurs ne conforte en rien. La question de l'impact social de la non-philosophie n'a aucun intérêt ; le développement de la doctrine est seulement fonction de l'ampleur et de l'intensité du travail qui s'accomplit en interne.

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