lundi 9 février 2009

La force (de) pensée

D'après les Principes de la Non-Philosophie de François Laruelle (PUF, 1996, chapître IV)


La philosophie est "le medium universel, la forme a priori plutôt à travers lesquels l'expérience quelconque pense la forclusion de l'Un-en-Un ou participe à la résistance" (p. 168). En réalité toute expérience se donne déjà comme philosophique, de même que toute philosophie s'élabore comme expérience et empirisme généralisé. De part son indifférence radicale, l'Un-en-Un ne peut éviter cela, mais il induit un nouveau rapport de pensée à l'Un - la "force (de) pensée" - tel que la résistance soit prise en compte et devienne l'objet théorique d'une nouvelle discipline.

1) Le premier théorème de la force (de) pensée n'est autre que l'identité (de) l'Un : "L'Un est Un-en-Un ; ou encore : L'Un n'est pas mais est-en-Un ou Vision-en-Un" (p. 169). Une comparaison avec le premier principe de la Science fichtéenne permettra de distinguer clairement les trois ordres du Réel, du Transcendantal et du Logique. "Moi = Moi" reste une intuition intellectuelle qui, à l'"intérieur" d'une distance phénoménologique, se donne l'identité d'un objet singulier. Certes on ne confondra pas l'acte du représenter et l'objet de la représentation, et cependant cette intuition demeure bien une objectivation auto-objectivante : Moi = Moi exprime "la synthèse de l'intuition et de l'objet, donc une auto-intuition, le cercle d'un Moi absolu qui se résoudra dans le cercle d'une imagination transcendantale qui condense et concentre toute l'activité philosophique" (p. 170). En revanche l'Un-en-Un est une identité non-intuitive, ni une intuition ni une donation, mais un donné-sans-donation. Conséquence : la Vision-en-Un n'étant pas un cercle, elle n'enferme pas la pensée non-philosophique qu'elle détermine seulement en-dernière-instance. La philosophie ne confond pas seulement le réel-Un avec l'Etre, mais encore la pensée avec le logique. Sans même compter l'identité "vide" de la logique formelle, l'identité de la logique transcendantale (ici fichtéenne) reste semi-réelle semi-idéelle, un compromis entre l'Etre-Un métaphysique et un fait de conscience logique (Moi = Moi). Tandis que l'identité seulement réelle de la non-philosophie ne se confond pas avec l'identité transcendantale (dès lors plutôt uni-idéelle que semi-idéelle) qu'elle tolère également, siège d'une pensée (et non d'une imagination) transcendantale pure capable par conséquent de transformer l'expérience. 

2) Le second théorème de la force (de) pensée concerne le non(-Un) : "Il y a un non(-Un) ou une résistance à l'Un", que l'on inscrire face au 2è principe fichtéen : "Un non-Moi est opposé au Moi". Il s'agit maintenant de se placer du point de vue de la résistance, ou plutôt de donner les moyens de la penser. Alors que la philosophie est absolument contingente depuis l'Un, elle devient relativement contingente et acquiert un sens nouveau par rapport à la pensée selon l'Un. Cela donne toute sa signification à la "force (de) pensée" en tant qu'organon non logique mais purement transcendantal, chargé de déterminer la résistance puisque l'Un ne peut le faire directement. (Ecartons la possibilité, encore philosophique, d'une détermination unilatérale par l'immanence elle-même, ou d'une identité directement unilatéralisante, qui aurait pour effet de nier la résistance (et donc la philosophie) en la dissolvant.) La force (de) pensée, seule, détermine unilatéralement la résistance philosophique comme identité transcendantale, notamment l'identité constituante du logique et du philosophique. Il fallait pour cela partir de la solitude irréductible de l'Un-en-Un, pour dégager l'identité de la philosophie comme résistance (à l'Un ou plutôt à la pensée selon l'Un), et permettre le déploiement d'un non(-Un) sous de nouvelles conditions qui sont précisément celles de l'organon. 

3) Venons-en enfin au troisième théorème : "L'Un-en-Un est l'identité de-dernière-instance de la dualité unilatérale de l'Un indivisible et du non(-Un) divisible et indivisible ; cette identité est l'organon de la pensée ou force (de) pensée, comme solution au problème de la détermination du non(-Un) par l'Un." Ceci est la version non-philosophique du principe fichtéen : "J'oppose dans le Moi, au Moi divisible, un non-Moi divisible". Entre l'Un et le non(-Un) il n'y a qu'une apparence de contradiction qui n'appelle cependant aucune solution synthético-analytique ou même dialectique, la Vision-en-Un interdisant tout survol et toute relance indéfinie d'un problème d'ordre philosophique. L'Un-en-Un détermine une logique des identités réelles-transcendantales (et non logico-transcendantales) qui, étant radicalement indivisibles, ne demandent pas non plus à être réunifiées dans un Même. La force (de) pensée est l'organon d'un traitement purement transcendantal des contradictions logico-transcendantales. Elle possède la "force" de combiner l'Un et l'Etre selon un vecteur d'unilatéralité, sans division ni synthèse, et sans même se poser comme "milieu" ou "entre-deux", car si elle fait bien office de "médiation" entre l'Un et les Dyades philosophiques, elle n'est jamais elle-même auto-médiatrice ou auto-déterminante. "La force (de) pensée n'est pas le concept synthétique du Réel et de l'idéal, mais l'identité transcendantale qui articule sans synthèse mais par clonage le Réel et l'idéel, (...) l'identité-en-dernière-instance de l'Un et de l'Etre" (p. 184). Elle se contente de rapprocher, par une double relation non circulaire, l'indifférence de l'Un et la résistance de l'Autre. Rappelons enfin que la force (de) pensée reçoit d'abord son essence du réel-Un, et ensuite elle reçoit de la transcendance son ingrédient a priori, donc l'essence de la transcendance, sous forme d'une Distance non-phénoménologique ou non-autopositionnelle. 

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