lundi 2 février 2009

Le génie ou la création en-Un

Résumé de l'article de Laurent Salbert, "Le génie en exil", in Non-Philosophie, le Collectif, Discipline hérétique. Esthétiques, psychanalyse, religion. Kimé, 1998.


On a beau dire que le génie à l'oeuvre est son propre biographe, la philosophie n'a cessé de vouloir démontrer le contraire, et ainsi exiler le génie de lui-même. Les théories du génie l'ont renvoyé tour à tour à l'extra-ordinaire d'une nature intuitive et d'une nature intellectuelle, ou bien en ont établi la synthèse à la manière kantienne. Il est possible de mettre un terme à l'exil ontologique du génie, d'un triple point de vue. 1) Au plan phénoménologique d'abord, la vision du génie par lui-même, ou plutôt à partir de lui-même, prime sur les explications déduites de son oeuvre, de sa biographie ou de ses affects. La surestimation de l'oeuvre conduit notamment à la surenchère interprétative, à l'enquête ininterrompue sur le mystère de la "création", etc. 2) Au plan théorique ensuite, la non-philosophie permet d'identifier les discours autoritaires basés sur la position d'une double transcendance. Par exemple le génie se décline sur le mode du "dedans" ou sur le mode du "dehors", deux figures qui servent la suffisance philosophique et masquent l'identité du génie. La psychanalyse est l'exemple d'une démarche interprétative qui tente d'expliquer le génie par la sphère intérieure, et présente classiquement son travail comme le résultat d'un dépassement (une sublimation). L'approche sociologique fait de même en surestimant les facteurs historiques et sociaux, et réduit encore le génie à son discours. Seule la non-philosophie approche le génie en fonction de son identité réelle, précisément parce qu'elle maintient une distance unilatérale entre réel et symbolique. La création géniale se définit d'abord et rigoureusement comme création en-Un, c'est-à-dire création réellement immanente, indifférente à ses formes, résultats et autres motifs. Le génie ne possède pour tout "don" ou disposition qu'une passivité radicale, une disponibilité ou passibilité antérieure à toute pathologie, de sorte que son agir est d'abord un subir. "Ce qu'il faut bien voir ici, c'est que la seule passivité dont fait preuve le génie, n'est en réalité que l'écho de sa propre immanence à lui-même" (p. 179). 3) Au plan historique enfin, il convient de "situer" le génie dans un exil qui soit histoire radicale d'une découverte, dépourvue de tout horizon et dégagée de toute transcendance, plutôt que celle d'une promesse liant le génie à ce marchand d'avenir qu'est le philosophe.

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