jeudi 10 septembre 2009

Critique du paradigme philosophico-religieux. Pour une pensée élémentaire.

Il existe quelques bonnes raisons de voir dans la philosophie une sorte de religion des Temps Modernes, une pensée-monde aussi incontournable que le Capital, aussi hégémonique et autoritaire malgré des atours libéraux. Tout d'abord la philosophie, dans son principe, inclut une foi en elle-même indéfectible, une suffisance auto-englobante que l’on peut bien qualifier de religieuse. Le Principe de Philosophie Suffisante énonce que, si tout n'est certes pas rationnel, tout est philosophable en droit, et donc rien du Réel et a fortiori de la Représentation ne peut échapper au questionnement, à la problématisation, au système ou à la critique, etc. La philosophie est une forme de pensée hallucinatoire qui se « voit » elle-même, dans son rapport à la réalité, rapport qui justement fait monde, en lieu et place du Réel. Face à l'hégémonie du Principe, le « non-philosophe » n'est pas celui qui renonce à (l'exercice de) la philosophie mais celui qui refuse seulement la foi philosophique, cette prétention à co-constituer le Réel.

Donc la philosophie, même si elle n’en a pas le monopole, est avant toute chose une croyance déniée, oubliée, transformée et dissimulée par la Raison même. De son côté toute religion, croyance « déclarée » profondément ancrée dans la culture, n’en existe pas moins sous une forme philosophique implicite. Impossible d’isoler une « pensée religieuse » sans passer par le philtre des catégories philosophiques : ce que nous appelons nous, « religion », est un ensemble de croyances et de pratiques identifiées comme telles par les gréco-romains, puis par des clercs occidentaux pétris de philosophie, capables d’opérer le distinguo entre vérité révélée et vérité rationnelle. Auparavant, ou en dehors du contexte philosophique, la « religion » se confondait avec l'« autorité » ou la « règle », elle était l’unique pensée de ce Monde, à la fois politique et morale, divination et magie, et même si la différence entre sacré et profane a toujours été marquée, il n’y avait tout simplement pas lieu de nommer la « religion » (par opposition à quoi ?).

Ce qui est vrai de toute religion, s'applique a fortiori au christianisme tel que nous le connaissons et tel qu’il s'est toujours présenté, à savoir rien d’autre qu’une construction philosophique – justement parce qu’il s’agit bien, pour le coup, d’une religion et d’une vraie, consciente de soi. De par son universalisme, son affranchissement à l’égard des mythes, il s’agit d’une religion presque immédiatement philosophique ayant su développer une authentique réflexion morale, reprise, augmentée, discutée par des générations de philosophes. En quoi Jésus lui-même est-il moins philosophe que Bouddha ou Socrate ? Assurément il l’est bien davantage, car à défaut de prôner la Libération et de manier la Dialectique, il se voue exclusivement à l'humain et à sa condition, objet perpétuel de la philosophie.

Ce que nous essayons de dégager est une catégorie mixte, un système fonctionnant « à la foi », vampirisant le cœur et la raison humaines, nous disons donc : le « philosophico-religieux ». De telle sorte qu'on pourrait dire : le religieux est la vérité implicite du philosophique, et le philosophique la vérité explicite du religieux. Si l'obsession du Bien (version philosophique de l'Un) reste un dénominateur commun indiscutable, comme l'a bien montré Nietzsche en taxant le christianisme de « platonisme du peuple », le ressort intime de ce couplage apparaît peut-être dans la messianité même, le culte du Messie/Philosophe. Etant sans-philosophie nous sommes en même temps nécessairement sans-religion, et sans-christianisme tout spécialement parce que nous refusons toute forme de messianité. Non seulement nous n’avons pas besoin d’un dieu ou d’une religion, mais nous n’avons pas besoin d’un « principe d’espérance », d’une foi ou même d’un savoir-qui-sauve. Nous sommes originairement et définitivement perdus – cela, nous le savons, et ce savoir même ne nous sauvera pas.


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De son côté, François Laruelle emploie également le terme de « non-religion » (cf. Le Christ futur) au sens d'un « non-christianisme universel » se voulant théorie unifiée du christianisme et de ses hérésies (notamment gnostiques), ce qui est encore une façon de proposer une théorie unifiée de la religion (chrétienne) et de la philosophie, voire plus restrictivement une théorie unifiée de la philosophie et de la philosophie de la religion. La non-religion au sens de Laruelle se dit de toute théorie unifiée en-dernière-identité de la philosophie avec un matériau religieux (par exemple chrétien) lui-même préalablement divisé, modélisé et universalisé au moyen d'un tiers limitrophe (par exemple la gnose). Même à ce compte, il est clair que la non-religion ne constitue qu'une discipline particulière, au même titre que la non-psychanalyse par exemple, dans le champ théorique général de la non-philosophie. Pourtant, si l’on peut parler de « foi philosophique », ne faut-il pas inclure la philosophie dans le registre général de la religiosité, quoique sous une forme encore spécifique de suffisance, justement ce Principe de connaissance suffisante ou la croyance en la connaissance-qui-sauve ?

Le principe (élargie) d’une non-religion serait de repérer, analyser, transformer et/ou éradiquer le principe de foi suffisante, comme la non-philosophie s’attaque à son niveau au principe de philosophie suffisante, c’est-à-dire proprement à la foi philosophique. L’on peut supposer que le premier est plus universel que le second, quoi qu’en dise Laruelle, et que la non-religion ne peut être considérée comme une simple branche de la non-philosophie, sauf à n’appréhender de la religion que la matière déjà interprétée et digérée par la philosophie (théologie, philosophie de la religion, herméneutique…) – ce que fait précisément Laruelle en s’en tenant de surcroît au seul christianisme. Il faudrait, plus radicalement, « unifier » philosophie et religion pour en extraire une foi commune, un principe de foi suffisante bien plus universel et plus retors que le principe de philosophie suffisante lui-même. Mais cela reviendrait à reconnaître le caractère non spécifiquement et non exclusivement philosophable du matériau quelconque, axiome qui constitue l'un des piliers de la théorie non-philosophique (avec l'Un ou le Réel de-dernière-instance, et le penser uni-latéralisant). Car pour Laruelle la philosophie est censée représenter la forme-Monde en général, toute foi et toute religion ne pouvant donc être appréhendée ou « dualysée » que sous cette forme apriorique. Evidemment, dès lors que la non-philosophie se présente comme Théorie (unifiée) de la science et de la philosophie, et plus encore comme Science première transcendantale, elle ne peut que limiter son champ d'investigation au matériau philosophique (cf. chapitre 55). Nous contestons cette assimilation de la philosophie avec la pensée-Monde dominante, alors qu'elle n'en est que le discours princier : si elle existait, cette pensée-Monde relèverait plutôt de la religion, cette « théorie générale du Monde » comme l'écrivait Marx. Certes, l'objet-matériau de la non-philosophie reste bien le discours philosophique, et sa cause, le Réel, l'Un ou l'Homme : à ce titre, elle se programme elle-même comme Discipline de pensée, Science transcendantale, ou Théorie unifiée (de la philosophie et de la science). Mais si elle a bien identifié le Principe de Philosophie Suffisante, selon nous la non-philosophie laruellienne reste victime (et complice) du Principe de Connaissance Suffisante. Son horizon reste intrinsèquement et seulement théorique, voire épistémologique, ce qui lui ferme tout accès à une pensée authentiquement non-religieuse. En effet le religieux, c'est la croyance même au salut – fût-il philosophique ou non-philosophique, quelques soient ses modalités rationnelles ou irrationnelles.

La seule pensée qui ne sauve pas – parce qu’elle est sans finalité - est cette pensée que nous appelons « élémentaire » en tant qu'elle prétend « affronter » la pensée archaïque ou « élémentale », et pas seulement ces formes élaborées que sont la religion, la philosophie, et toute forme de pensée « à-cause » et « à-fin ». L'élémentaire, c'est le contraire de l'élémental, de la croyance à l'esprit en général. Cette « pensée » qui est en fait une pratique du discours, voire de la publication comme performation (« élémentaire » cette fois au sens de la « Poésie élémentaire ») est intrinsèquement non-religieuse, justement par sa forme non-théorique à même de cloner/remplacer directement la pensée religieuse (archaïque, mythologique, etc.) et pas seulement dans sa déclinaison chrétienne élaborée... par la philosophie comme le fait, restrictivement, la non-philosophie laruellienne.

L'intérêt de la pensée élémentaire, sous sa forme non-encyclopédique (non-théorique) ou poétique brute (non-littéraire : poèmes élémentaires, performances), c'est justement de prendre le religieux à la racine (le rituel, la croyance même), là où la philosophie et même la non-philosophie n'ont rien à dire, à la base « animiste » si l’on peut dire du religieux. En termes géo-culturels, il est clair que l'axe orient /occident sur lequel se fixe l'unification non-philosophique du christianisme et de l'hérésie gnostique est totalement dépassé.

Ce n'est pas du tout comme le théorisme (cf. chapitre suivant) une rectification de la non-philosophie, mais une généralisation que nous qualifions aussi de non-religieuse. Si l’on ajoute la définition proprement laruellienne, cela fait au moins trois acceptions différentes du concept de non-religion ! Dans sa dimension théorique, la pensée élémentaire est non-philosophique, ou plutôt elle utilise la non-philosophie et ses méthodes. Mais par ailleurs elle est aussi non-encyclopédique, ce qui change tout, parce que le « sujet » de cette non-encyclopédie n'est pas du tout le sujet-théorie de la non-philosophie : il est d’emblée sujet-jouissance et non sujet-connaissance. Le dispositif non-encyclopédie inclut la non-philosophie et la non-poésie, et c'est en quoi la posture (de pensée) élémentaire est de droit non-religieuse : non seulement elle n’est pas décisionnelle (de) soi, comme la philosophie, mais elle ne choisit pas entre le poétique et le théorique. Si le discours religieux est bien l’ancêtre commun du scientifique et du poétique (de Logos et de Muthos) – bien qu’en un sens cette synthèse puisse être revendiquée par la philosophie –, de son côté le texte élémentaire non-encyclopédique remonte à la source non-religieuse du religieux.

La « pensée élémentaire » est identiquement non-rationnelle et non-religieuse, aussi bien parce qu'elle relève de la simple opinion, quoiqu'en un sens encore inouï : l'opinion de l'homme ordinaire, l'opinion comme posture individuale contre la foi et contre l'empire de la raison ! Il ne s’agit pas non plus d’un retour à la suffisance ordinaire et au règne indifférencié de « l'Opinion » (comme disent les philosophes), car c'est précisément cette opinion qui permet à tout homme de penser, par exemple philosophiquement. En l'opinion d'homme, ou depuis celle-ci, se rencontrent enfin la pensée poétique et la pensée théorique, et au sein de celle-ci s'équivalent enfin l'« esprit de géométrie » et l'« esprit de finesse »...

L'élément à la racine de l'élémentaire n'est pas un « esprit », un être (physique ou métaphysique), un principe, ou un vieux concept vaguement réactualisé. L'élément, à proprement parler, ne veut rien dire : il n'est donc pas l'« essence » de toute chose, du réel, ou de l'homme. Il n'est même pas synonyme d'Immanence radicale, d'Un ou de Réel de-dernière-instance comme dans la Non-philosophie. Encore moins il n'est assimilable avec les singularités et les multiplicités post-modernes. La pensée élémentaire n’est pas une philosophie des Multiplicités, se fondant sur l’immanence suffisante du matériau, simplement parce qu’elle n’est pas une théorie, ni une pratique d’ailleurs, mais une posture de pensée individuale parfaitement indiscernable. L'élément défie le sens beaucoup plus que la raison : son irrationalité foncièrement non-religieuse demeure inintelligible pour la réflexion philosophique autant que pour l'imagination poétique seule, surtout lorsqu'elle prétend incarner le « penser ». Car le pire des contre-sens sur la pensée élémentaire serait d'y voir une sorte de « pensée de l'être », source commune ou synthèse de la philosophie et de la poésie (ce qui est la prétention habituelle de l'une comme de l'autre).

La pensée élémentaire signifie plutôt l'équivalence ou l'égale (in-)consistance de la pensée théorique et de la pensée poétique, de la philosophie et de la littérature, de la science et de l'art... La pensée élémentaire n'est pas en tant que telle une philosophie ou une vision du monde, et elle n'est pas « nouvelle ». Par essence, elle est identiquement non-philosophique et non-poétique, parce qu'elle est avant tout non-religieuse. Son objectif est l'extirpation de la croyance même et la mise à bas du principe de foi suffisante.

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