mardi 1 décembre 2009

Des hérétiques, des victimes, et des étrangers…

Pourquoi les hérétiques, pourquoi ressusciter ces vieilleries appartenant à l'histoire des religions ?
Ce que représentent les hérétiques, par-delà leur émergence historique et religieuse, c'est d'abord le statut de victimes radicales. Victimes du pouvoir religieux, selon telle ou telle circonstance, mais aussi victimes du pouvoir intellectuel qu'exerce la philosophie dans la mesure où celle-ci n'a pas daigné les reconnaître comme telles (à la différence des victimes de la Shoah). L'impensable même, donc. Pour quelles raisons ce crime, qu'on pourrait dire trans-historique ? 

Pour le comprendre, commençons par définir plus précisément l'hérésie. Le mot vient du grec hairesis qui veut dire "choix", "opinion", donc étymologiquement il signifie le choix d'une opinion différente, voire opposée à une opinion qui, elle, est dominante. Historiquement, le mot a surtout été employé dans un contexte religieux, de sorte qu'il s'oppose proprement à orthodoxie - l'orthodoxie de l'Eglise. Toutes les grandes religions ont connu des hérésies (étant elles-mêmes au départ des hérésies, des sectes qui ont "réussi" en quelque sorte), mais je m'en tiendrai au monothéisme et plus particulièrement aux hérésies chrétiennes. 

Le problème qui obsède littéralement les hérésies, en particulier celle des Gnostiques, c'est l'opposition du haut et du bas. Trois caractéristiques de l'hérésie sont à retenir pour traiter cette question du haut et du bas. 

1) Leur spiritualisme radical, en vertu duquel le haut caractérise l'esprit divin, jusqu'où l'homme peut et doit normalement se hisser, tandis que le bas est la matière. Je ne développe pas cet aspect, trop classiquement religieux ou métaphysique pour nous intéresser vraiment ici.
2) Leur dimension de révolte ou de rébellion : c'est un des aspects les plus intéressants pour nous, par quoi le terme d'hérésie peut devenir un levier pour former justement une théorie de la révolte. Sous cet angle, le bas caractérise le Monde, pas seulement la matière, mais le Monde des hommes en tant qu'assujettis à des maîtres usurpateurs : hommes d'Eglise et d'Etat, théologiens et philosophes, etc. Les hérétiques reprochent aux orthodoxes en tous genres de se complaire dans la bassesse et la corruption et revendiquent une hauteur, une pureté fantasmée comme originelle. La pureté même de la révolte, ou la révolte comme pureté. Les hérétiques manient (sans jeu de mot...) l'opposition du haut et du bas, du pur et de l'impur, avec une telle radicalité, avec une telle intransigeance qu'on peut qualifier cette opposition d'unilatérale. En effet, contrairement aux idées de rédemption et d'incarnation qui caractérisent l'orthodoxie chrétienne (ce qui en philosophie s'appelle la dialectique) en vertu de quoi la matière, le corps, la chair (avec leur chariot d'ignorance, de maux et de péchés) peuvent être rachetés, les hérétiques affirment que le haut n'a rien à voir avec le bas. Cela les conduit à épurer toujours davantage l'idée de la divinité, synonyme de pureté (même le Dieu des chrétiens sera considéré comme impur, car coupable d'avoir créé un monde débile). Bref le monde est écarté par les hérétiques, et il faut savoir que cette critique radicale du monde a toujours été considérée comme une provocation dangereuse par le Pouvoir (Eglise, Morale, Politique). 
3) Le troisième thème est celui de l'autonomie du savoir humain. On remarque une tendance générale chez ces hérétiques à attribuer à l'homme les qualités et l'esprit que l'orthodoxie attribue à Dieu seul. Cette thèse est plus originale qu'il n'y paraît. Certes, bien des philosophes ont commencé par placer l'homme au centre de leur réflexion, Descartes en premier, en en faisant le principe même de la connaissance, mais il s'agit toujours de l'homme en un sens universel : la raison, la conscience, l'esprit universels, etc. Les philosophes ne parlent pas de l'individu en tant que tel. Les hérétiques si. Chaque homme sait, au fond de lui, tout ce qu'il y a à savoir. L'homme sait, l'homme dit vrai, tandis que l'Eglise ne sait pas, et ment. Même si les arguments restent souvent spiritualistes et religieux, l'homme parvenant à la divinisation selon toutes ces doctrines, les hérésies contestent radicalement l'hétéronomie du savoir (le fait que le savoir vient d'un autre autorisé, et le principe d'obéissance) au profit d'une immanence (intériorité) du savoir humain. En ce sens les hérésies préfigurent un humanisme et un individualisme radicaux, un humanisme individualiste que la philosophie universaliste n'a jamais su trouver. 

Préfigurent seulement. Malgré le fait que les hérétiques se positionnent du côté du savoir plutôt que de la foi, de l'individu plutôt que de la collectivité, il faut admettrent que historiquement, toute hérésie se situe encore dans une tradition religieuse, et donc : 1) elle est le fait de croyants, de fidèles : c'est la trahison/rébellion d'une partie du troupeau. Elle ne concerne donc pas les… infidèles ; 2) elle est toujours collective ou a vocation à le devenir car, individuellement, la trahison/rébellion est une… apostasie. Je fais cette double remarque pour signaler que ces hérésies religieuses ne recouvrent donc aucunement le sens original que je donne ici à l'hérésie, dans le sens d'un athéisme radical et d'une théorie de l'individu. On admettra donc que les hérésies religieuses sont des hérésies restreintes, généralisables uniquement au moyen du concept – développé ailleurs - de "non-religion". 

On sait maintenant qui étaient les hérétiques. Explicitons les raisons de leur condamnation et de leur extermination. Pourquoi ce crime envers les hérétiques, pourquoi furent-ils exterminés sans reste, sans que l'on s'encombre à leur égard du moindre "devoir de mémoire" ? On peut distinguer trois niveaux de réponse à la question de leur extermination. 1) Parce qu'ils ne croyaient pas comme les autres, refusant l'autorité morale et spirituelle de l'Eglise, qui s'est bien vengée d'eux. 2) Parce qu'ils prétendaient savoir et pas seulement croire, à l'enseigne des Gnostiques tout spécialement. 3) Enfin c'est la conclusion logique : on les a assassinés parce qu'ils n'avaient rien fait, parce qu'ils étaient innocents. Ce qui définit bien la victime en général : il n'y a de victime qu'innocente, absolument. Il faut s'attendre à ce que l'innocence soit châtiée, impitoyablement, ou plutôt sacrifiée par toute espèce de Pouvoir, qu'il soit religieux ou laïque. On se rappelle la célèbre phrase du légat chargé de réprimer l'hérésie Cathare : "Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens" ! Car enfin leur châtiment ne sanctionne aucun crime, aucun délit, aucun acte prohibé au sens juridique du terme si ce n'est une revendication de savoir et d'identité immédiatement condamnée "par principe". Donc littéralement ils ont été persécutés pour rien. Mais ce rien a néanmoins une certaine épaisseur puisque leur unique faute est celle de la séparation, l'individualité, et le fait de penser que l'homme en tant qu'homme (en tant qu'individu) possède un savoir générique, une vérité non conforme à celle d'une Eglise ou d'un Etat, d'un Pouvoir quelconque. 

Donc l'hérétique est une victime, d'une certaine façon il épuise la définition de la victime. Mais il nous intéresse aussi pour une autre raison : en tant qu'il est précisément un Etranger. Comme je l'ai déjà dit, les hérésies historiques que l'on voit fleurir à partir du IIè siècle jusqu'à la fin du Moyen-Age, dans leur opposition au catholicisme triomphant, se révoltent en réalité contre un ordre mondain et pas seulement contre une orthodoxie de pensée ou de croyance. Qu'ils soient gnostiques, manichéens, ou cathares, ils se considèrent surtout en tant que tels comme Etrangers. Si l'Eglise n'avait sanctionné que leur différence d'opinion ou de croyance, elle les aurait proprement rappelés à l'"ordre", et ponctuellement condamnés à mort. Mais elle les a exterminés, tous, de préférence par le feu, afin qu'il n'en restât plus aucune trace : c'était bien normal, puisqu'ils se considéraient eux-mêmes comme Etrangers au Monde ! Peu importe la naïveté, voire la dangerosité des thèses hérétiques, exagérément spiritualistes ou ésotériques. Peu importe que la plupart des hérésies se soient immédiatement constituées en sectes, voire, pour certaines, en Eglises. Des hérésies nous ne gardons que le geste initial : celui de la séparation. Leur destin historique et séculier ne nous intéresse pas. Ce que nous retenons, c'est la radicalité de leur rébellion contre un ordre se voulant déjà mondial, mais aussi leur refus de s'opposer aux Autorités, car ils ne s'opposaient pas, ils ne combattaient pas. Ce n'étaient pas des terroristes (et les terroristes ne sont certainement pas des hérétiques, eux qui se veulent intégristes, justement – simples produits/symptômes d'un pouvoir Mondial nihiliste). Leur crime consistait seulement à s'exclure eux-mêmes de cet ordre, à se retirer. 

J'avance une sorte de théorème universel : ce qui est châtié depuis toujours le plus sévèrement, le plus radicalement, partout, et depuis toujours dans l'Histoire, c'est l'individualité, la singularité, non pas le fait qu'il y ait "des" différences (on s'accommode en général fort bien de cette idée), mais le réel de chaque individualité. C'est un fait aisément constatable : si vous commettez un acte interdit par la loi, vous serez jugé, puni, puis réhabilité, pardonné. Si vous ne faites rien comme les autres, et surtout si vous ne pensez pas pareil, je veux dire pas du tout comme les autres, cela veut dire si vous refusez de vous expliquer, si vous prétendez posséder un savoir irrationnel comme dans le cas des hérétiques religieux (étant donné que la religion officielle est un minimum "rationnelle"), ou tout simplement un savoir immanent comme tout homme en tant qu'Un, alors vous serez condamné, massacré, exterminé, brûlé, et enfin oublié. Et je suggère que notre époque s'y entend bien, peut-être mieux que les autres, pour exterminer de préférence ceux qui n'ont rien fait, ceux qui ne sont littéralement coupables de rien : les fous, les étrangers, les sans-papiers, tous ceux qui ne forment aucune communauté et ne sont que ce qu'ils sont, c'est-à-dire des humains. 

On vous pardonnera tout, finalement, n'importe quel forfait ou n'importe quelle rébellion, pourvu que vous puissiez rendre compte, rendre raison de ce qui vous fait agir. Or les hérétiques qui avaient donné congé à ce monde n'avaient pas de comptes à rendre, pas plus que les Etrangers ne peuvent justifier leur situation d'Etrangers, spécialement s'ils sont – comme on dit - "en situation irrégulière"...

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