jeudi 24 juin 2010

Fuir la France ?

Dans un texte bref écrit au vitriol, définitif et (im)pertinent, J.-C. Milner (Existe-il une vie intellectuelle en France ?, Verdier, 2002 - déjà !) veut en découdre avec le préjugé selon lequel la France abriterait "naturellement" une vie intellectuelle intense, serait même la référence obligée de toute activité intellectuelle à l'échelle européenne et mondiale. Sa thèse prétend exactement l'inverse, à savoir que l'existence d'une vie intellectuelle en France a toujours été une exception, le produit d'un concours de circonstances lié à une stratégie politique de légitimation du pouvoir. Témoin, la Troisième République. Il s'agissait, comme le rappelle Milner, d'établir une République dans un pays qui lui était naturellement hostile. Contre les préjugés et privilèges des classes possédantes, contre les forces réactionnaires d'obédiences diverses (orléanisme, bonapartisme, etc.) elle dut forger de toutes pièces une classe d'experts capable de gouverner selon un programme ambitieux et inédit. Le modèle intellectuel de la Contre-Réforme, basé sur le conservatisme du sens commun, fut ébranlé au profit de valeurs empruntées aux nations réformées, en particulier la liberté des études et des savoirs, la réflexion personnelle maîtrisée et informée (la "dissertation"), bref tout le bâti de ce qui s'appelait et s'appelle encore "Université". Une nouvelle bourgeoisie apparut, lettrée et salariée, entièrement dévolue à la République. Il n'empêche que ce corps nouvellement constitué ne reflétait en rien la réalité sociale de la France, encore largement catholique et anti-républicaine. C'est cet écart, cette non-expression de la société par le Pouvoir qui précisément fit naître et justifia une "vie intellectuelle" intense, celle-ci servant d'appoint - volontiers critique, mais avec un accord de principe - à celui-là. Le travail intellectuel était politiquement soutenu, justifié, alors qu'il ne l'est jamais naturellement par la seule utilité sociale.
 
Aujourd'hui, en France, nous sommes revenus à une situation beaucoup plus défavorable aux intellectuels, tout simplement à cause du consensus voulu entre l'Etat et la société, le fait que le premier tend à refléter la seconde ou du moins le prétend ouvertement (symptôme Raffarin, à l'époque du texte). D'abord la forme République n'est plus soumise à discussion, elle fait partie des meubles. Ensuite, à cause des grandes peurs que représentèrent la 2è guerre mondiale, la guerre d'Algérie et enfin Mai 68, le thème (mittérandien) de la réconciliation fit suite à la conviction (giscardienne) que "la France veut être gouvernée au centre". Mais plus radicalement, "est désormais admis l'axiome politique : tout dispositif de gouvernementalité peut et doit refléter la société" (p. 27), faute de quoi il se condamne à l'illégitimité et s'expose à la contestation populaire. La "démocratie" prête volontiers son nom de cette relation de reflet qui fait figure de doctrine politique. D'où la conclusion de Milner : là où la société française règne, toute vie intellectuelle meurt. Si les intellectuels ne servent pas à soutenir la République (puisqu'elle est désormais, unanimement, soutenue par la société - du moins en apparence), alors à quoi servent-ils ? A quoi bon même soutenir les études, les Lettres, la Philosophie, les Sciences, si ce n'est dans une perspective éducative-conservatrice (Ferry) ou formatrice-progressiste, bref comme service rendu et dû à la société ? Maintenant que la société "s'exprime" ou se berce de cette illusion, rien ne viendra réfréner en France la haine de l'intelligence, le refus du savoir abstrait et "inutile", la condamnation de toute solitude intellectuelle. Il faut faire Corps ! La République et/ou la société ne sont-elles pas devenues accueillantes ? Dans cet esprit se construira également l'Europe. La conclusion de Milner est donc impitoyable : "A qui oserait s'intéresser aujourd'hui aux choses de l'esprit, je n'ai, appuyé d'une expérience déjà longue, qu'un seul conseil à donner : fuyez l'enseignement et la culture tels qu'ils se proposent à vous en France. N'en devenez jamais les agents ni les patients. Ne croyez pas que rien demeure des légendes du siècle dernier. Comprenez que la société française a toujours été la plus ennemie du savoir et de la pensée. Comprenez que désormais rien ne s'oppose à ce qu'elle donne libre cours à ses penchants" (p. 25).

Il ne reste, pour ceux qui désirent encore savoir et se vouer au savoir, qu'à se considérer comme des étrangers en France, voire plus radicalement comme étrangers à toute société. Cependant nous ne prônons pas la solitude. Etranger ne veut certes pas dire exilé : il n'y a pas d'autre lieu pour vivre et se mouvoir que la société, et peut-être pas d'autre lieu pour étudier que l'Université ! Fuir ? Mais pour aller où ? Quant à la France et sa Capitale, Cioran n'écrivait-il pas : "Paris, la seule ville au monde où il fasse bon désespérer" ?... Peu nous chaut les attitudes de désespérance ou de résignation, les stratégies de révolte ou d'obéissance feinte, rien ne peut entamer notre conviction que nous n'avons jamais été français sinon par occasion, par intérêt distant pour la langue et la culture (philosophique, littéraire, etc.) de ce pays, mais que, pour l'essentiel, le seul fait d'écrire de penser ou de créer nous constitue comme des étrangers définitifs.

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