samedi 3 juillet 2010

La gnose non-philosophique ou la pensée-en-Un

Cet article doit beaucoup, non seulement à la pensée de François Laruelle dont on s’inspire continuement, mais aussi plus ponctuellement au livre de J.-L. Rannou « François Laruelle et la gnose non-philosophiqe », paru en 2003.
 
1.

Le terme de "Gnose" n'est pas ici employé dans son acception religieuse-hérétique, mais simplement au sens originel de connaissance, et de connaissance qui s'apprend. La non-philosophie mérite d'être appelée "gnose" puisqu'elle nous apprend à reconnaître ce que chaque-Un sait de façon seulement immanente, à savoir justement qu'il est Un. En effet, la philosophie résiste à ce savoir et fait obstacle à ce que ce qu'il soit effectivement conscient en l'homme. Cependant la nécessité d'apprendre n'implique pas une progression sur l'échelle hiérarchisée des connaissances, qui mobiliserait une faculté supérieure et déboucherait sur la métaphysique, comme le voudrait Aristote. Par elle-même la connaissance ou la Gnose reste immédiatement en-Un, et s'applique à la solitude fondamentale de l'homme. D'autre part, on ne peut ignorer que la gnose désignait historiquement une doctrine du salut fondée sur l'expérience humaine comme exil ou étrangeté fondamentale au monde. La philosophie a d'ailleurs exploité ce thème de l'exil au titre de la déréliction, qui en dénature et déshumanise le sens. La non-philosophie débouche à son tour et sans contradiction sur une théorie de l'Etranger, soit ce que chaque homme ou chaque-Un représente par rapport au monde. Se penser comme Un revient donc également à se penser comme Etranger.


La philosophie fait autorité sur les puissances mondaines, et c'est parce que celle-ci se caractérise comme "oubli de l'Un" qu'il revient à une non-philosophie de rappeler l'essence en-Un de l'homme. Le monde, qui est aussi puissant et dominant que l'homme-Un est faible et minoritaire, se trouve de part en part contrôlé par la philosophie. Mais à la différence de la philosophie qui tente de faire barrage à son avancée, la non-philosophie laisse exister les philosophies, toutes les philosophies dans lesquelles elle ne voit que des variantes égales de La philosophie considérée dans son identité (et non son unité), mais aussi dans ses propres limites. Or la philosophie préfère envisager son infinie diversité plutôt que son identité, pour la raison que nous venons d'évoquer, et résiste de toutes ses forces à ce qu'elle considère comme une agression. La non-philosophie ne cherche pas à écarter la philosophie, bien au contraire puisque celle-ci constitue son unique matériau. Elle ne prétend pas non plus la dominer comme le ferait une méta-philosophie, car en vérité elle n'est pas de même nature ni de même facture que la philosophie - pas plus que le botaniste n'est parent biologiquement avec les plantes qu'il étudie ! Ne s'autorisant que de l'Un, le non-philosophe n'entre pas dans la guerre intestine que se livre les philosophes, il introduit plutôt la démocratie dans la pensée dans la mesure où l'essence de la démocratie n'est autre que l'homme-Un, le régime où chaque-Un est reconnu comme Un (le despote étant celui qui se croit unique Un).

Qu'est-ce que la philosophie ? Un mode de pensée qui confond la pensée et le réel, et qui en tant que pensée ultime se veut co-constituante du réel. Mais en non-philosophie, le réel reste en-Un et ne fait advenir la pensée qu'en second lieu. Dans ce nouveau régime, ce que la pensée perd en suffisance (à l'égard du réel), elle le gagne en "force" (-de-pensée). La matrice fractionnaire à 2/3 termes est le trait invariant le plus universel de la philosophie, par lequel elle se donne ensemble une immanence et une transcendance destinées à prédominer alternativement. Cette structure mérite donc le nom de "Décision". Par exemple la décision parménidienne consiste à joindre la Pensée et l'Etre sous la guise d'une Justice qui signe l'intervention transcendante du Philosophe.

Il doit être possible d'énoncer une matrice non-philosophique ou gnostique, telle que le réel ne soit plus déterminé par la pensée. Il faut commencer par lever la confusion de l'Etre et du Réel, puis du Tout-Un et de l'Un simplement Un, qui résulte de l'intervention justicière et autoritaire de la pensée. Le Réel n'est que l'en-soi ou l'im-manence radicale, l'expérience (de) l'Un dont chaque-Un fait l'expérience, justement de façon immanente. Après avoir posé la signification sans-mélange de l'Un, que signifie alors le Deux ou le monde ? Trois caractères le définissent : 1° il bénéficie d'une autonomie relative, 2° se rapporte à l'Un en-dernière-instance seulement, 3° n'affecte pas en retour l'Un dans sa solitude radicale. En tant que déterminé par l'Un, l'ordre de la causalité se dira "unitaxe" plutôt que "syntaxe", puisque la logique selon-l'Un unilatéralise le monde mais en aucun cas ne rassemble le réel.

Depuis sa faiblesse constitutive, l'Un exerce une force-de-pensée mettant en place la philosophie comme simple matériau. Dans son immanence, l'Un solitaire ne sait pas grand'chose sinon qu'il est seulement Un. Mais ce savoir détermine à son tour toute prise de connaissance du monde, via notamment la philosophie. En tant qu'il est sollicité par le monde, placé dans la transcendance du monde, et puisqu'il y a du monde, chaque-Un éprouve aussi la nécessité d'apprendre, nécessité qui se vit d'ailleurs comme liberté depuis l'Un puisque la cause réelle de la science se trouve en l'Un (comme savoir immanent). Aucun déterminisme ne peut toucher l'Un, et c'est pleinement en liberté que chaque-Un peut avancer et effectuer son voyage dans l'être.

Paradoxalement, la philosophie se plaint de la liberté comme de la subjectivité et tente de freiner l'avance du monde et des sujets dans le monde. Sous couvert d'historicité et de temporalité, elle historicise, temporise, retarde la production des possibles. Bien pire, toute philosophie se pose comme métaphilosophie par rapport à ses concurrentes et travaille en général à la mort de la philosophie, reconduisant un parricide originel. La gnose non-philosophique, au contraire, laisse exister voire encourage les possibles philosophiques. Non seulement elle exclut toute position métaphilosophique, mais encore toute domination politique sur la philosophie.

Même si le "concept" d'Un-Réel relève seulement d'une "hypothèse théorique explicative" (Laruelle), la non-philosophie n'en produit pas moins un organon capable de transformer effectivement le matériau philosophique. Elle se conçoit même comme un instrument de transformations multiples, ou mieux, de philosophie-fiction : en effet, priver une philosophie de la suffisance meurtrière qui lui tient lieu ordinairement de télos, revient à libérer les multiples développements réprimés ou laissés en souffrance dans sa version autoritaire ou "officielle". Il ne s'agit pas de dresser les unes contre les autres diverses interprétations d'une philosophie donnée, comme l'histoire s'en charge couramment, mais plutôt de dresser la carte des possibles et nouveaux usages de cette philosophie et d'instaurer entre eux une démocratie réelle. La philosophie n’est qu’une sorte d'"état de nature" de la pensée conceptuelle où règnerait la guerre de tous contre tous. De ce point de vue la non-philosophie, en appelant tout à la fois à la faiblesse de chaque-Un et à la force-de-pensée, dispose de vertus civilisatrices...

2.

De l'Un, on dira seulement qu'il n'est rien-qu'Un et qu'il ne se tient pas dans le Monde. Chaque homme est l'Un et en tant que tel Etranger au Monde. L'Un est le donné-sans-donation, ce qui n'a jamais été donné "par" (transcendance) mais seulement "en" (immanence). C'est une identité radicale, jamais transformée par le Monde auquel il s'ouvre pourtant, en raison de son insuffisance non moins radicale. Depuis toujours déjà-imprimé, il n'a pas besoin, ni le pouvoir, de s'exprimer. Il ne connaît pas la position, qui l'obligerait à un dédoublement interne. Sa finitude, qui se dit "absolue et intrinsèque", n'est pas celle de l'étant, marquée par l'extériorité et le manque. L'Un ou le Réel ne manque de rien même s'il est "pauvre", car sa finitude sans partage ne s'établit nullement par rapport au monde.

Pas plus qu'il ne procède du monde, l'homme ne provient de la Vie, fût-elle pensée comme immanence. Chez Michel Henry, l'origine transcendante de l'homme ainsi que son salut sont reversés au don originaire de la Vie, la vie sacrifiée et ressuscitée dans le Christ pour l'homme. La gnose, connaissance pure de la Vie-en-Un, refuse cette croyance d'une Vie-en-l'Autre, certes auto-révélatrice, mais seulement concédée/révélée à l'homme au mérite de sa foi. Pour Henry, la vie humaine n'est donnée et révélée que via le premier-Né, ou "l'archi-Fils transcendantal", qui seul donne à l'homme la révélation de la Vie. La vie biologique (le vivant) est donc dévaluée comme inauthentique, la science est critiquée comme étant incapable de penser la Vie. La gnose, quant à elle, reconnaît à la science une forme de légitimité, d'abord en ce qu'elle révèle l'insuffisance des philosophies de la Vie.

La provenance réelle de chaque-Un n'est pas une archi-naissance transcendantale, parce que l'Un ou le Réel n'est pas un principe originaire. Elle justifie en revanche le libre voyage que chaque-Un doit accomplir dans le monde, non parce qu'il serait affranchi des contraintes et des accidents de la vie, mais parce qu'il ne dépend pas d'une origine absolue lui assignant une fin unique et transcendante. La migration de chaque-Un est bien unique, mais seulement parce qu'il est Un et non parce qu'il est homme fils de Dieu. De même, la singularité du trajet de chaque-Un ne s'analyse pas en terme d'identité personnelle ou de "Soi" : le concept d'ipséité ne fait que refléter l'aporie d'un Soi qui serait d'abord l'Autre de Dieu avant de pouvoir conquérir ou mériter ce "même" Dieu. Le concept (philosophico-religieux) de Vie originaire prive l'homme de son Identité réelle - seulement Une -, mais aussi de toute originalité et de toute singularité effectives. L'identité personnelle repose classiquement sur le concept de conscience de soi, lequel suppose l'instance mémoriale et historisante, formant et garantissant l'identité comme mêmeté. L'identité réelle au contraire se connaît comme déjà-donnée à tout instant de la "vie" et n'a pas besoin de s'énoncer comme "même" au plan de l'existence. L'amnésique ou le fou ne sont pas moins Uns que l'homme sain d'esprit, et ils ne le "savent" pas moins immédiatement et à tout moment.

En tout cas l'Un surgit une fois-chaque fois de manière intemporelle (en immanence) et sans même former le projet d'un ek-sister (dans la transcendance). Il n'y a aucune nécessité, ni même aucun devoir d'être ou d'exister : c'est là tout ce que dit l'Un. L'Un ou l'homme déjà-donné ne se reconnaît aucune vocation, pas même celle de "laisser-être" le déjà-donné. Déterminer la donation ? Le déjà-donné ne s'en charge qu'en-dernière-instance seulement, laissant à la transcendance de l'être une autonomie relative. Conditionner la possibilité du rapport à l'être ? Ce n'est pas non plus son fait, il le laisse à son "agir" ou à sa "causalité" proprement transcendantale. L'agir ne s'explique que par l'Un (qui ne s'explique pas), et c'est l'agir qui justifie, par la force-de-pensée et la force-de-pratique réunies, qu'il y ait de l'action dans le monde.

3.

Si l'on traduit tout ceci en termes de "théorie du sujet", nous dirons que l'Un est un terme-sans-relation, ou plus exactement un ego-sans-verbe. La théorie cartésienne du sujet exprime avant tout, on le sait, une thèse sur l'Etre : l'ego en tant que cogito, autrement dit le sujet qui pense, est un être absolument dépourvu de non-être. Si le cogito indique et réalise en quelque manière le telos de la philosophie, c'est parce que celle-ci pensant le réel comme être de la pensée ou pensée de l'être se définit avant tout comme une onto-noologie, dont la conséquence n'est rien d'autre que l'oubli du réel-Un.

L'identité de l'être et de la pensée doit se faire ou se penser, mais pas au niveau du réel lui-même puisque celui-ci est déjà-Un. Ce déjà apparaîtra hautement problématique pour la philosophie, qui exigera sans doute une preuve de l'existence du réel, voulant ramener le réel au pensable ou, à défaut, à quelque impensable pour la pensée (ce qui revient presque au même). Mais il est vain de chercher à prouver ce qui, précisément, n'existe pas.

C’est pourquoi  la non-philosophie admet aussi une pensée de l'Etre, dont le sujet n'est pas directement l'Un mais son agir, appelé aussi "force-de-pensée". Le concept de "force" libère la pensée de devoir se penser elle-même, comme dans sa version onto-noologique, pour l'impliquer dans un connaître véritable qui ne soit pas seulement de description (cf. Aristote pour qui connaître = décrire l'être) mais aussi d'invention et de découverte. Autrement dit la force-de-pensée produit du pensé et pas seulement du pensable, d'abord parce que celui-ci possède son autonomie propre qui est celle de l'être, ensuite parce que le sujet comme force-de-pensée n'est pas relié constitutivement avec son objet pensable. Ceci d'autant moins que la force-de-pensée n'est que l'a priori transcendantal de la connaissance, pas la connaissance elle-même, au sens où elle ne suffit évidemment pas à produire son objet. La force-de-pensée n'est qu'un effet de l'Un s'exerçant comme sujet à l'occasion de quelque sollicitation mondaine. Par son insuffisance ontologique même, la force-de-pensée indique que toute connaissance dérive en-dernière-instance de l'Un et de sa "faiblesse" constitutive. Contrairement à Descartes qui déduit la véracité de l'idée de perfection divine, on déduit la possibilité du connaître de l'imperfection radicale de l'Un.

Pour que la pensée puisse s'effectuer selon-l'Un et dans les conditions de la Gnose, "force" est de penser la "théorie unifiée de la science et de la philosophie", même si la Gnose se veut plutôt (dans le langage de Laruelle) "science première" ou "science transcendantale". L'unification ne concerne en effet que les datas de ces deux disciplines, science (effective) et philosophie, dont elle tire son unique matériau. Par conséquent la source de ce matériau - pensé comme tel - se trouve en l'Un, et c'est de l'Un qu'il tire sa "raison" d'être en-dernière-instance. On notera sans doute un paradoxe, du moins en apparence : si la Gnose désigne comme objet privilégié la pensée-science (puisqu'elle se dénomme elle-même science) plutôt que la pensée-philosophie, elle ne décrète pas moins l'égale dignité de tout matériau. C'est précisément parce que le matériau, en tant que tel, ne se confond pas avec la pensée : la Gnose se déploie essentiellement comme pensée-science car, contrairement à la philosophie, la science ne prétend pas penser la pensée elle-même, et d'autre part ne se pose pas comme législatrice des autres modes de pensée. Simplement la pensée-science autorise à penser les sciences comme la philosophie, les vraies comme les fausses sciences (lesquelles "pensent" aussi), etc., parce qu'elle n'est pas corrélative d'une position particulière dans l'être. Ce n'est pas dans l'être, qui identifierait a priori pensée et vérité, mais dans la solitude et l'inscience première de l'Un que s'origine tout savoir - erreur et vérité confondues. Et c'est parce que l'Un n'est adéquat qu'avec lui-même que, s'effectuant dans l'être, de multiples positions de pensée sont possibles. La pensée joue une partie chaque fois différente, à la fois partielle et particulière, parce que la force-de-pensée elle-même n'est limitée par aucun horizon.

La force-de-pensée offre donc à la Gnose (pensée-science) un champ inédit de phénoménalité radicale, dépourvu de tout horizon, dont le bénéfice est d'instaurer une véritable démocratie dans la pensée : le respect de l'autonomie de la science et de l'autonomie de la philosophie. La différence du global et du local, ou du général et du régional, relativement pertinente épistémologiquement, n'est qu'un effet de la localisation nécessaire de toute pensée en tant qu'impulsée par l'Un. Non que la force-de-pensée soit par elle-même localisée, mais elle découvre et explore indéfiniment de nouvelles régions. Sa générosité apparaît sans bornes, et c'est pourquoi la pensée-science dont elle est proprement l'objet, la non-philosophie, se dit d'un "non-" à l'exclusion et d'un "non-" à la guerre (entre la philosophie et la science, entres les bonnes et les mauvaises philosophies, les vraies et les fausses sciences...). Instaurer la démocratie dans la pensée revient à civiliser, rigoureusement, la philosophie ; ce qui revient, peut-être, à sauver l'Homme.

Mais contrairement à ce qu'affirme la Gnose traditionnelle, ésotérique et élitiste, le salut doit être démocratique. En effet si 1) toute pensée-science s'avère individuelle ou plus précisément biographique, en tant qu'utilisation adéquate de la force-de-pensée, c'est à dire conformément à chaque Solitude, alors 2) chaque-Un doit trouver son propre salut, non dans la pensée même de l'Etre (philosophie), mais depuis sa Solitude Une et en fonction de son propre itinéraire dans l'Etre.

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