mercredi 1 septembre 2010

De l'éthique psychanalytique à l'éthique ordinaire

L'éthique psychanalytique, lacanienne, axée sur la prise en compte du réel impossible (à dire), soit une éthique du dire, mérite d'être questionnée. Le réel, pour peu qu'on le déleste de ce qualificatif d'« impossible » (il est encore moins que cela), n'initie aucune éthique particulière, ni aucune théorie qui voudrait statuer sur lui en retour. Telle est l'hypothèse non-philosophique (non-éthique…) de François Laruelle. Selon lui, le réel, c'est-à-dire le réel-homme n'est pas éthique par essence. L'éthique divise l'homme comme sujet de la Loi, et qu'il soit sujet du devoir ou sujet du désir ne fait pas une grande différence. François Laruelle oppose à l'éthique philosophique – incluant la psychanalyse – une éthique « ordinaire » qui part de l'indivision absolue de l'homme plutôt que de l'autoposition de la Loi, et qui ne met pas l'homme à ses ordres mais au contraire se met au service de l'homme.

L'éthique n’a pas à se dire de l'Homme-en-homme, ou du réel comme immanence radicale, mais d'un sujet, et encore d’un sujet qui reste philosophique, qui n'épuise pas l'essence-de-jouissance du sujet auquel fait droit la non-philosophie et l’occurrence la non-psychanalyse. La thèse de Laruelle se laisse résumer ainsi : « l'éthique ne sera radicalement humaine qu'à la condition que l'essence humaine de l'éthique ne soit plus elle-même éthique »[1]. Plus précisément, selon le niveau de causalité où l'on se place, on dira que la cause de dernière instance de l'éthique est le réel-homme, lui-même d'essence non-éthique, ou bien que le sujet de l'éthique (de la philosophie, comme de la psychanalyse) est enté sur le sujet de la jouissance (concept non-philosophique et non-psychanalytique) dont il n’est qu’une version sous contrainte.

Au fond il s'agit de reprendre, mais beaucoup plus radicalement, le projet kantien d'une science des conditions de possibilité de toute éthique possible ; mais alors que le projet kantien était lui-même éthique, c'est-à-dire auto-fondé philosophiquement, la science non-philosophique de l'éthique consiste à chasser toute primauté et même toute priorité de l'éthique, en écartant a priori toute transcendance possible et toute auto-fondation (-position, -supposition, etc.). « Dans la philosophie, écrit Laruelle, l'éthique supposée est plus qu'un matériau, c'est une cause ou une codétermination de la philosophie elle-même. Dans la non-philosophie, l'éthique supposée est réduite à l'état de simple matériau ou d'occasion » (ibid. p. 76). De sorte que le problème de l'éthique ordinaire n'est plus d'édicter des règles pratiques ou même des conditions pour en édicter, mais de donner les règles permettant de faire avec le donné des règles éthiques, philosophiques, pour les utiliser à nouveau une fois désactivée et stérilisée leur prétention à co-constituer réel humain (principe d'éthique suffisante). Que faire de la violence de cette éthique qui prétend s'armer contre la violence ? L’éthique du dire elle-même d'obédience psychanalytique, n’est pas absolument non-violente, car le dire « fait acte » ou équivaut à un « trans-faire » : lui aussi a le « génie » de l'auto-position. L'éthique du dire, depuis l'éthique ordinaire, ne saurait être davantage qu'un matériau ordinaire ; quant au sujet de cette nouvelle donne, de ce nouveau dire éthique, il ne connaît d'autonomie réelle qu'à s'en tenir à la priorité absolue du dit de l'homme ordinaire – ceci étant dit pour écarter toute illusion d'une méta-éthique.



[1] François Laruelle, « Le concept d'une éthique ordinaire ou fondée en l'homme », in Rue Descartes n°7, 1993, p. 72.

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