mardi 28 décembre 2010

Le christianisme futur de François Laruelle

Le Christ futur sera non-chrétien

François Laruelle a décrit le Christ Futur (2002) comme le sujet d’une science hérétique et « non-chrétienne » du christianisme, un organon pour une explication et une pratique nouvelles du phénomène religieux chrétien. Le non-christianisme défend et illustre un christianisme recentré sur son identité humaine radicale, condition pour qu’il cesse enfin d’être une religion-monde, autoritaire et suffisante. Le non-christianisme réclame une cause occasionale et une cause nécessaire. La première, conjoncturelle, pourrait être indifféremment la persistance du christianisme ou au contraire son déclin, voire son éradication. La seconde, cause nécessaire mais non suffisante (justement puisqu’une cause occasionale est requise) n’est autre que l’Homme-en-personne, cet être a-religieux et non-métaphysique par excellence. L’occasion d’un Christ Futur n’est autre que le Christ-monde (celui de la religion) comme synthèse du Christ et de l’Anté-Christ, paire infernale à laquelle on substitue la dualité unilatérale du Christ Futur et du Christ-monde. Le Christ Futur est un nom possible du sujet en lutte contre l’Eglise – l’ancienne, idéologique, comme la nouvelle, économique –, c’est-à-dire la forme-monde en général.
D’une part la généralisation/radicalisation de la foi chrétienne dans le cadre d’un programme …non-religieux, implique la primauté de l’élément mystique sur la tradition externe et sur toute conjoncture religieuse. Toutefois un « non-christianisme » impose de prendre en considération, prioritairement, la mystique chrétienne. Par rapport à la théologie rationnelle, la mystique est comme en situation d’hérésie interne. Du point de vue non-chrétien, le matériau mystique condense (ou convertit) idéalement les données de la foi religieuse et celles de la spéculation philosophique.
Mais d’autre part la généralisation non-religieuse du christianisme, voire son universalisation hérétique plutôt que catholique, conduit à utiliser entre autres matériaux celui de l’hérésie gnostique, laquelle fait valoir une triple primauté quasi non-religieuse : celle du savoir sur la foi, celle de la séparation hérétique sur l’unité ecclésiale, et surtout celle de l’Homme sur le divin. La gnose historique a fait une première expérience, quoique incomplète et donc potentiellement vicieuse, de la dualité unilatérale. En effet étant allergique au Monde plutôt que réellement séparé, le gnostique cède bien souvent à la triple tentation du théoricisme, du sectarisme et de l’angélisme.
Ainsi préparé le matériau chrétien s’avère lui-même double, et le non-christianisme peut célébrer l’identité en-dernière-instance, l’identité humaine du christianisme et de la gnose, de la religion et de l’hérésie. C’est cette ultime Bonne Nouvelle qu’annonce le Christ Futur en tant que Fils de l’Homme.
Cette conception implique la mise en place d’une théorie – pour le moins – originale du clonage

D’une chair future. Petite (non-)théologie du clonage

Comprenons bien que le mystère théologique – en bonne orthodoxie – participe de l’essence de la dialectique – l’unité elle-même plus ou moins « mystérieuse » des contraires – sous la forme d’une convertibilité ultime de Dieu et de l’Homme. Le mystère n’excède pas la dialectique, il la résume. L’Incarnation, mystère des mystères, parfaite coïncidence de l’Homme-Dieu et du Dieu-Homme par la guise de la Trinité, relèverait donc d’une synthèse de type philosophique ! Or il faut considérer l’ensemble biface de la dialectique (rationalisant le mystère) et du mystère (structuré par la dialectique) comme un symptôme mondain du clonage.
En effet la vraie pensée mystique étant unilatérale et non synthétique, témoignant de la Solitude de l’Homme et de son Indifférence même à Dieu, elle implique le clonage du Sujet-Fils comme unique alternative à l’Incarnation mystico-philosophique (confusion non seulement du Sujet et de l’Homme mais de l’Homme et de Dieu). Lorsque l’Homme-en-personne (non présent au Monde) voit le Monde en-Un, il existe Sujet-Fils. En tant que clone, il est lui-même dualité unilatérale, soit Identité-sans-synthèse de l’Un immanent et du Deux/Trois transcendant ; en conséquence le Sujet-clone n’est plus l’image de Dieu ni même celle de l’Un (sur le modèle théologique de la créature image de Dieu). 
Le clonage dans son essence n’est pas une action transcendante ou une instrumentalisation, mais une dif-fusion ou même une in-fusion d’humanité en direction du Monde. La mission de l’Homme via son Fils, et par la grâce du Fils, pour sauver le Monde de son infernale suffisance… L’être-né sans-naissance et sans-consistance qu’est l’Homme-en-personne transmet, au moyen du clonage, sa pauvreté radicale (de chair et d’esprit) au Monde. La mystique-fiction substitue à l’Incarnation suffisante et au fantasme mondain du Tout-chair le réel du Corps Glorieux comme uni-carnation de l’Homme-en-personne. L’uni-carnation correspond à la Venue de l’Homme comme dernière chair ou chair future, en passant par la critique et la dualyse de l’Incarnation suffisante. Ce clonage par le Corps Glorieux de la chair naturelle s’effectue à travers le sujet-Christ, par le passage à la chair-Christ qui est archi-carnation.

Le fils de l’Homme

Pourquoi le clonage ? Cette phase spécifique, qui correspond théologiquement à celle du Verbe et du Fils, est nécessaire pour envisager enfin l’adoption du Monde par l’Homme. L’Homme peut cloner un fils, non pour se sauver lui-même mais pour sauver le Monde. Le Christ Futur est ainsi le Fils de l’Homme, c’est-à-dire le sujet donné-en-Homme, plutôt que donné-en-Monde. Le clonage en général représente un démenti de la production réciproque et un effet de la détermination-en-dernière-instance. Déterminé en-dernière-humanéité, cloné à partir de ses figures historico-mondaines, le sujet-Christ ne reforme pas avec l’Homme ni même avec Dieu une unité vicieuse ou circulaire. Dans la mystique non-chrétienne, l’axiome de la convertibilité de l’Homme et de Dieu (et en soubassement celle de l’Homme et du Monde) n’a plus cours. Le sujet-Christ ne se fait pas lui-même Un, il reçoit son unition mystique de l’Homme comme Uni-sans-unition. Dépourvu de transcendance, incapable de mimesis, l’Homme ne « sort » pas de sa Vision-en-Un ; c’est pourquoi le clonage du sujet-Christ comme Fils de l’Homme a valeur de Mission auprès du Monde.

La messianité du Sujet et l’hérésie future

Qu’elle soit attente d’un événement réel et résolutoire, comme chez les mystiques du désert, ou bien plus intériorisée comme tension et imminence chez certains philosophes, la venue du Christ est toujours conçue selon une temporalité double, précisément comme un retour. Or les hérétiques n’attendent pas le retour du Christ dans le temps pour produire le Christ Futur, d’autant que c’est le Christ qui imite l’Homme et non l’inverse. Le temps cloné (Futur) par le temps-cause (Passé) rabat le double temps de la temporalité et de la temporalisation du côté du présent, invalide le doublet historico-historial structuré comme une métaphysique. La proclamation du Christ futur s’entend comme un ultimatum fait par l’Homme à la pensée d’avoir à assister le Monde, plutôt que d’en chercher le Sens et, faute de résultat, d’avoir à le détruire. L’hérésie est future seulement de par sa structure minimale et unilatérale, sans but ni téléologie, tournée vers le Monde. Le sujet est cloné pour faire face au Monde et pour lui porter assistance, non pas sur le mode d’un face-à-face réciproque et duel mais sur le mode d’un en-face indivi-duel, propriété qu’il tient du sans-face de l’Homme-en-personne et grâce auquel il ne peut se tourner que vers le Monde. La messianité du sujet est donnée par la nudité, la non-intentionnalité radicale de l’Homme-en-personne. Cette structure unifaciale du sujet change enfin le statut de la messianité : l’assistance pratique pour un nouvel usage du Monde remplace la recherche d’une béatitude ou l’annonce d’une parousie.

Temps humain et temps messianique

Les trois instances du temps humain sont : 1) le passé radical comme temps-en-personne, qui correspond au savoir indocte de l’Homme, 2) le présent comme temps-Monde (théo-)chronologique, 3) le futur qui n’est pas la « fin des temps » mais clone du temps-Monde et possibilité d’émergence pure. L’Homme-en-personne se distingue par son refus du Monde et du temps, si ce n’est qu’il fait corps avec le Temps-en-personne, soit ce passé radical hors du temps et hors du Monde qui définit tout humain comme vécu individual. Mais par ailleurs, l’homme est également accaparé par le présent, soumis corps et âme à la loi du temps. Le christianisme futur offre à l’homme une nouvelle expérience du temps : la possibilité d’émerger comme sujet-Futur ou sujet-Christ. La venue du Messie n’est plus projetée à la Fin des Temps, le Messie arrive littéralement (du) Futur en clonant le temps-Monde pour se manifester, tout en assumant prioritairement la primauté radicale de l’Homme sur le Monde. Le Messie chrétien était conçu dans la transcendance pour sauver les hommes ; le Christ Futur existe en chaque homme pour sauver le Monde seulement.  La Dernière Bonne Nouvelle ou Dernier Futur n’est pas une attente extatique car elle est purement pragmatique ; Christ-en-pratique et en-Personne, elle n’annonce qu’elle-même ; elle est dernière en tant que performation pure (après il n’y a plus rien). C’est pourquoi il faut interpréter cette Dernière Bonne Nouvelle et la proclamation d’un Christ Futur comme un ultimatum, tout le contraire d’une attente extasiée. Clairement cela signifie une mise en demeure pour la pensée (notamment philosophique), au nom de l’Homme-en-personne, d’avoir à porter assistance au Monde et pas seulement de lui donner à espérer… La foi dans le Futur et dans le Christ ne peut être qu’une pratique du Futur, à cause du Monde et à l’occasion du présent certes, mais surtout en fonction du temps réel humain qu’est le passé radical, hors de la Loi du temps et du Monde.

Aucun commentaire: