vendredi 17 décembre 2010

Dualyser l'objection de philosophie


La philosophie réduit ses thèses et ses critiques contre toute non-philosophie, susceptible de la dualyser, à une série d'objections. Moyennant quoi elle trahit la véritable nature du logos, ou son usage exclusif du langage-comme-logos, dont l'essence est précisément l'objectivation. L'"objection-de-philosophie" (comme on dit l'objection de conscience) ne traduit pas seulement l'auto-défense de la philosophie mais aussi son essence d'objectivation, soit principalement la décision et la position. Pour elle tout usage du langage se ramène à cet usage-de-logos, finalement philosophique et ontologique, comme décisionnel et positionnel de l'être des choses. Cet alibi, ce retranchement derrière la nature supposée du langage constitue le cœur de la résistance et/ou de la suffisance philosophique. A l'inverse la non-philosophie postule - c'est moins postuler -, outre l'antériorité du Réel, deux usages possibles du langage ordonnés différemment au Réel, où celui (le philosophique) déniant ce Réel au profit de l'Etre ou du Logos-comme-Etre se trouve naturellement second par rapport à celui qui renonce à l'auto-légitimation et l'auto-constitution, au profit du seul Réel.

Finalement, en quoi consiste l'argumentaire de la résistance philosophique ? Ce n'est pas autre chose qu'une théorie-pratique de l'argumentation : précisément une maïeutique. Surestimation du questionnement, du dialogue, pratique de la rétorsion... L'essence auto-positionnelle de la philosophie incite le non-philosophe, inversement, à refuser toute op-position et toute ob-jection à l'égard de ses arguments, principalement ceux qui visent à la plus grande valeur théorique. Même l'"analyse" des notions et des arguments reviendrait à se placer en extériorité, en alternative et/ou en exclusion. La méthode de la dualyse permet d'éviter le piège, en refusant la disjonction qui se veut aussi injonction : "ou le logos ou pas de langage et donc pas de pensée du tout". Ce n'est pas que la non-philosophie "refuse" le dialogue "avec" la philosophie (même si cette dernière le voit ainsi) ; là encore, elle dispose plutôt de deux concepts de la communication et du dialogue, qu'ignorent le sens commun et la maïeutique la plus sophistiquée, voire le moderne consensus sur le bien "communicationnel" ; le partage ou plutôt l'ordre est radical, sans appel : l'un de ces échanges se veut auto-constituant de la réalité qu'il invoque, l'autre non.

Le questionnement reste la "religion" commune des philosophes : la validité universelle de la question, sa pertinence à l'égard du Réel n'est jamais mise en doute. Cependant - on le voit bien avec Socrate - toute question (portant sur l'être-un des choses) fonctionne comme une anticipation intervenante, et donc comme une décision fondamentale, non seulement sur le cours de la discussion, mais sur la nature même de celle-ci qui désormais se reconnaît entamée par la question et évite de conclure en faveur du Réel - elle conclura, comme Socrate, sur le réel de la question, sur l'existence du "problème"... On ne passe pas simplement, comme l'écrivait Michel Meyer dans De la Problématologie, de la question de l'être (maïeutique métaphysique) à l'être de la question (problématologie ouverte) : plus vicieusement l'on va de questions en problèmes et de problèmes en questions en s'enferrant définitivement dans le logos.

"On n'échappe pas à la philosophie", semble dire celle-ci, et d'ajouter : votre science transcendantale du Réel, qui se prétend non polémique et non dialectique, votre non-philosophie qui se veut unilatéralisante sont des philosophies qui ne s'avouent pas comme telles. Sachons que la rétorsion fait partie du système d'auto-défense de la philosophie. Il y a un mimétisme interne à la philosophie qui la pousse à ré-identifier unitairement, spéculairement, toute discipline venant mettre en cause sa suffisance et sa prétention à légiférer dans l'universel. Ceci s'explique parce que l'identité de la philosophie n'est jamais simplement donnée mais toujours posée et finalement supposée ; le philosophe est par définition sur ses gardes, il pense devoir justifier perpétuellement une existence et une vocation censément menacées ; enfin l'identité même du philosophe relève d'un processus d'identification - par décision et position - à la raison philosophique. Contrairement à l'homme ordinaire qui s'assume comme cause (du) savoir, le philosophe s'aliène dans la philosophie (soit l'antinomie : si l'on est sujet-philosophe c'est parce que l'homme est sujet à la philosophie).

Finalement le couple philosophe/philosophie constitue le mixte unitaire sans doute le moins critiqué, par delà la différence onto-théologique des contemporains, mais le plus représentatif de la pensée philosophique dans son ensemble.