dimanche 17 octobre 2010

Nouveau livre de François Laruelle : Philosophie non-standard

Editions Kimé, Bibliothèque de non-philosophie, 2010

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Le calcul dispose de l'ordinateur pour amplifier son action. La pensée, elle, ne dispose que de cette machine artisanale devenue stérile à force de répétitions, la philosophie, faite pour des savoirs anciens et que l'on tente d'adapter par bricolage et rafistolage. A bout de souffle elle se livre à la machine médiatique et communicationnelle qui est la vraie compossibilité de notre temps.
Nous renonçons à affirmer une nouvelle fois la pertinence de cette philosophie standard, nous cherchons une technologie qui lui soit non pas le double mais l'équivalent de ce que l'ordinateur a été pour le calcul, amplifiante et peut-être inventive. Dans l'esprit initial de la non-philosophie, nous construisons une "matrice", une enceinte d'expérimentation sur le modèle d'un collisionneur physique destiné ici à traiter des particules de savoir de toute nature, dont le philosophique. Et nous introduisons dans cette matérialité des manières de raisonner prises de la pensée quantique dont nous extrayons le noyau rationnel, le quantiel plutôt que le logiciel. Ce n'est donc pas à coup sûr un livre de physique. La philosophie est sans doute un corps ou un matériau à transformer, mais comme moyen à mettre au service de la défense des humains. Il reprend mais avec des modèles scientifiques contemporains la tradition des collisionneurs imaginaires ou des cornets à dés (cogito, imagination transcendentale, éternel retour, chaudron nietzschéen, chaos, etc.) pour leur donner une destination générique. La philosophie cesse de se mirer stérilement dans les miroirs du sens, du langage ou de la mathématique, d'être une machine à produire des énoncés autoritaires.
Un collisionneur pour une philosophie non-standard ? Il reste à décider si c'est là une invention viable. C'est au moins une philo-fiction.

Source : http://philosophie-non-standard.com

> La table des matière complète du livre

> Entretien filmé avec François Laruelle à propos de son livre

jeudi 7 octobre 2010

De la Psychanalyse à la Non-philosophie. Lacan et Laruelle

Il s'agit de dégager les conditions d’un discours non-psychanalytique en même temps que non-philosophique, à partir des concepts et des problèmes théoriques de la psychanalyse lacanienne. Quelle est la légitimité et la finalité d’une telle démarche, qui nous conduit à intervenir constamment sur un triple registre : le philosophique, le psychanalytique, et le domaine du “non” — non-philosophique et non-psychanalytique — qu’on qualifie parfois de “scientifique” et qui constitue notre véritable point de vue ? Ce dernier prend appui sur l’œuvre et la théorie de François Laruelle, inventeur ou plutôt découvreur de la “non-philosophie” qui utilise les doctrines (ici le lacanisme) ou les disciplines (ici la psychanalyse) comme autant de matériaux et de “causes occasionnelles”. Autrement dit le discours du “non” est identiquement théorique et pragmatique ; on ne doit pas attendre une interprétation supplémentaire de Lacan, mais bien un certain usage de Lacan. Il convient d'abord de nommer cette théorie dans son identité, puis d'une certaine façon de l'encercler en ordonnant différemment ses concepts-clefs : le Sujet, le Réel, la Jouissance, l’Un et l’Autre... Le point de départ de la “non-philosophie” est précisément le Réel (le passif absolu et non l’Etre) en tant qu’Un (immanence radicale et non Unité), soit le refoulé par excellence de la pensée philosophique, dont la psychanalyse constitue justement le symptôme historique — étant à la fois dans cette pensée et hors du discours qui la porte. 

Nous devrons passer outre (sans prétendre “dépasser”) la psychanalyse comme nous passons outre la philosophie plus globalement (on pourrait certes remplacer la psychanalyse et/ou le lacanisme par n’importe quelle autre théorie locale, comme la phénoménologie). Mais d’autre part on lui accorde ici un statut privilégié, une importance exceptionnelle en raison de l’historicité radicale de son “Sujet” et d'une posture théorique elle-même inédite. Délibérément, stratégiquement, l’on oppose au bloc de la philosophie tout entière le bloc plus restreint de la psychanalyse, le second relativisant ainsi l’empire du premier tout en faisant système avec lui. C’est en ce sens qu’est envisageable une ouverture “vers” la non-philosophie, via la non-psychanalyse qui traite philosophie et psychanalyse paritairement — du moins comme discours — et en constitue la théorie unifiée ; cela ne signifie pas que l’on “passe” linéairement, historiquement, de la psychanalyse “à” la non-philosophie. 

Nous avons tendance à identifier, certes un peu cavalièrement, Lacan et Psychanalyse, en tout cas lacanisme et théorie analytique…Cependant nous admettons que le lacanisme, comme théorie, concerne le champ entier de la culture et de la philosophie, tandis que la psychanalyse, comme discipline, balise un espace d’investigations avant tout cliniques. Mais inversement, d’un point de vue strictement disciplinaire, la psychanalyse pré-lacanienne se contente souvent de telles généralités que la "pratique" ou l'usage de Lacan, avec ses schémas et ses mathèmes, s’avère incontournable. — Quant au nom de François Laruelle, il reste attaché au signifiant “non-philosophie” (même si le terme existait déjà en philosophie) qui désigne une pensée essentiellement nouvelle, singulière et rebelle, voire franchement hérétique pour les instances philosophiques.Cependant, si Lacan fut exclu de l’Institution psychanalytique internationale et contraint de fonder une Ecole, en revanche Laruelle se permet une indifférence ou un détachement qui n’appellent pas son excommunication : la philosophie, se voulant par essence unitaire, se contredirait elle-même en pratiquant l’ostracisme. 

 Objectivement, nous aurons à traiter davantage de Lacan que de Laruelle, et sans doute davantage de “Lacan” que de la “Psychanalyse” comme telle. Notre méthode n’est jamais purement descriptive, c’est toujours si l’on peut dire le matériau lacanien qui domine et le point de vue laruellien qui s’impose. Nous devrons montrer, en particulier, comment l’approche laruellienne permet de dissoudre un chiasme typiquement lacanien entre "théorie du Sujet" et "science du Réel”. Selon nous Lacan élabora avant tout une théorie du Sujet, mais il prétendit par moment conduire la psychanalyse vers une science du Réel (soit, pour lui, l’impossible), sous la bannière de la logique, tout en reconnaissant la non-issue de cette tentative. A l’inverse, François Laruelle part d’un concept de science inédit, comme “Science (du) Réel”, c’est-à-dire à cause du Réel, ou encore une “Vision-en-Un” permettant aussi de fonder une théorie du Sujet (-de la Jouissance), mais unilatéralement et sans que la seconde finisse par rendre la première finalement impossible. 

Une ultime remarque concernant cette fois l'expression de “non-psychanalyse lacanienne”. Cela n’a rien à voir avec une quelconque psychanalyse non-lacanienne, qui serait en réalité anti-lacanienne et bien incapable d’esquisser la moindre théorie de la psychanalyse. Cette non-psychanalyse sera lacanienne de par sa matière exclusivement. 

 Peut-on discourir de philosophie en dehors de la philosophie, peut-on parler non-psychanalytiquement de la psychanalyse ? C’est finalement toute la question. Comment éviter la suffisance propre à ces modes de discours, sans tomber dans une résistance naïve et circulaire ; comment éviter de critiquer ? Car il s’agit plutôt de promouvoir une recherche pour la psychanalyse, pour Lacan, voire pour la philosophie, susceptible d’accroître leur validité à proportion qu’elle réduit leur “suffisance” (cette réduction s’assimilant à une méthode originale dite de “dualyse”).