mercredi 29 décembre 2010

La causalité négative du réel

La philosophie ne connaît que la détermination réciproque et les modes d'une causalité ontologique en général, soit la convertibilité entre l'être et la pensée. Au contraire avec François Laruelle, on appellera "Détermination-en-dernière-instance" la causalité spécifique du Réel en vertu de son immanence et de sa primauté radicale sur la pensée.
La philosophie se caractérise par la toute-puissance déclarée du rapport, de la détermination comme rapport et même du rapport auto-déterminant officiant comme cause réelle. Comme si, décidément, aucune pensée des termes en tant que termes n'était recevable pour une intelligence incapable d'imaginer la Cause autrement que sous la forme idéalisée du rapport, d'une cause donc déjà rapportée elle-même et représentée par ce qu'elle est censée causer...
Le rapport différentiel fonctionne comme un absolu, dominant ou englobant tout, par exemple dans le structuralisme le rapport discret. Le différentiel n'est rien d'autre qu'une version idéalisée et auto-positionnelle du continu empirique. Pourtant la cause du continu n'est pas elle-même continue, la cause du différentiel n'est pas elle-même une différence ; et la coupure engendrant une nouvelle continuité n'est pas elle-même relative à, elle est déterminée par soi passivement et, par là-même, réellement déterminée. La cause réelle est une détermination non médiate et réciproque mais au contraire unilatérale, non synthétique mais au contraire passive absolument (sans synthèse passive). Ce qui peut sembler une impossibilité logique n'est au fond que le pouvoir propre de l'immanence, qui est d'une part l'impouvoir de s'aliéner et d'aliéner quoi que ce soit, mais aussi la capacité de trouver en soi, dans l'immanence, les déterminations qui seront en-dernière-instance celles des rapports et des divisions de l'Etre, de la transcendance en général.
Comme causalité immanence radicale, la Détermination non-réciproque ou Détermination-en-dernière-instance n'est jamais 1° divisée sur deux termes, 2° déterminée par son occasion, 3° à double sens (elle va à sens unique de l'immanence vers la transcendance, ou du Réel vers l'effectivité), 4° une continuité aliénante entre la cause et son effet (n'étant que condition négative universelle, elle suppose une instance transcendantale "intermédiaire" pour agir : c'est le "Sujet"). Le Réel n'agit pas de lui-même, il n'est pas Sujet et n'a aucune raison d'agir. La causalité du Réel suppose donc une extériorité occasionnelle (le monde de l'effectivité). A son tour toute pensée conséquente est par définition extérieure au Réel mais reste depuis toujours affectée par lui, c'est-à-dire causée par lui "en-dernière-instance" en tant que seule cause réelle. Cause irréductible et inobjectivable, de sorte que le Réel et un donné = X quelconque ne sont jamais le Même mais identiques en-dernière-instance seulement.
Etant donnée une décision philosophique, quelle qu'elle soit – une thèse, une question -, son mode propre de donation sera celui de l'auto-donation. Il en résulte non seulement des effets nécessaires mais la connaissance quasi-simultanée de la cause et des effets ; de sorte qu'il y a toujours, en droit sinon en fait, une explication philosophique à tout. L'adéquation de la pensée avec le réel, justement parce qu'elle est présupposée comme problématique, constitue la limite indépassable du champ philosophique. Qu'est-ce qui pourrait empêcher une pensée, par essence problématique, de s'"accorder" avec un réel énigmatique et fuyant ?
Au contraire une cause "déterminante en dernière instance", quoique nécessaire à la production de tout effet réel, ne sera suivie d'un tel effet que si et seulement si une cause occasionnelle se présente également. Si la connaissance de la cause de dernière instance enveloppe celle de l'effet, il n'en est plus de même réciproquement, car une connaissance vraie ne s'accorde qu'en dernière instance (seulement) avec le réel. Autrement dit, l'essence et l'existence ne s'enveloppent plus mutuellement.
Au fond qu'est-ce que la Détermination ? Cela définit d'abord l'impression nécessaire mais "négative" (non-consistante et non-suffisante) laissée par le Réel sur tout état possible du matériau mondain. Elle ne peut être qualifiée de "cause première" (métaphysique) puisque le Réel ne détermine aucun objet qui n'ait été donné en même temps via une cause occasionnelle.
La causalité négative du Réel n'est pas assimilable davantage à une causalité par le "manque", une "différance" ou une altérité agissante qui viendrait inverser mais finalement relayer dans ses fonctions la "présence" métaphysique. Le Réel ne manque de rien et, bien que dépourvu de toute positivité ou auto-nomie ontologique, il n'est pas dans une relation d'opposition, d'exclusion, ou d'auto-exclusion vis-à-vis de la transcendance - mais seulement de détermination, justement.
La DDI a deux conséquences : 1) l'unilatéralisation, soit l'invalidation de toute pensée circulaire prétendant à la connaissance du Réel, 2) l'unidentification, soit la marque du Réel immanent laissée sur le divers philosophique lui-même, le Monde et ses Autorités. C'est proprement la possibilité du clonage des entités philosophiques qui est avancée ici, leur préparation et leur utilisation pour une nouvelle cuisine pas seulement "post-philosophique" mais bien "non-philosophique" : enfin la jouissance de la philosophie !

mardi 28 décembre 2010

De l'Autre-de à l'Autre-que : prémisses d'une Non-Ethique

Depuis Platon, les philosophes ont toujours considéré l'Etranger comme une modalité éthique somme toute dérivée de la problématique ontologique de l'Autre, ce dernier étant plus ou moins dialectiquement ramené au Même. Pour une non-philosophie au contraire, l'"Altérité" en général n'est qu'une modalité éthique et surtout symptomatique du sujet-existant-Etranger. Or c'est l'Etranger et non l'Autre dans sa généralité qui révèle la dimension radicalement humaine (et non "éthique") du problème.

Dans un premier temps, une Non-Ethique met à jour la syntaxe invariante – dite  par Laruelle "ego-xéno-logique" - réglant les diverses oppositions philosophiques du Moi et d'Autrui, du Sujet de l'Autre, etc., logique finalement dominée par l'Autre et la Différence dans le plus complet déni de l'Un ou de l'Identité. Le principe d'une intersubjectivité première et auto-positionnelle n'est jamais remis en question ; il stipule que l'Autre et le Moi se déterminent tous deux réciproquement en se divisant (d')eux-mêmes : comme on le voit dans l'"alter ego", Autrui est un autre moi en même temps qu'un autre que moi, tandis que le Moi est aussi un autre pour Autrui, etc. Or quelle est la validité théorique de ce schéma de la convertibilité et de la réversibilité ? fait-il autre chose que refléter la banale réalité "sociale" et sa guerre intestine, transformant subrepticement l'état de fait en règle de droit ?

Une Non-Ethique vide ensuite de toute positionnalité ces structures empirico-idéelles et véritablement "sur-réelles" de l'Altérité, c'est-à-dire qu'elle affecte d'occasionnalité l'ensemble de l'Ethique philosophique et de ses problèmes. L'instance déterminante en-dernière-instance de la Non-Ethique, son équivalent pour le Réel, est le "malheur radical" ou la "solitude humaine". De quoi rendre à l'Autrui ontique, cet Autre homme-que-voici, son identité (d')Etranger ou de Prochain dans sa Transcendance et son Extériorité radicale. Avec l'Etranger comme Autre non-éthique, il ne s'agit plus de l'Autre de (alter-ego) mais d'Un autre-que …l'Autre éthique justement. C'est à ce titre, justement, que celui-ci peut être dit le symptôme de celui-là.

Le christianisme futur de François Laruelle

Le Christ futur sera non-chrétien

François Laruelle a décrit le Christ Futur (2002) comme le sujet d’une science hérétique et « non-chrétienne » du christianisme, un organon pour une explication et une pratique nouvelles du phénomène religieux chrétien. Le non-christianisme défend et illustre un christianisme recentré sur son identité humaine radicale, condition pour qu’il cesse enfin d’être une religion-monde, autoritaire et suffisante. Le non-christianisme réclame une cause occasionale et une cause nécessaire. La première, conjoncturelle, pourrait être indifféremment la persistance du christianisme ou au contraire son déclin, voire son éradication. La seconde, cause nécessaire mais non suffisante (justement puisqu’une cause occasionale est requise) n’est autre que l’Homme-en-personne, cet être a-religieux et non-métaphysique par excellence. L’occasion d’un Christ Futur n’est autre que le Christ-monde (celui de la religion) comme synthèse du Christ et de l’Anté-Christ, paire infernale à laquelle on substitue la dualité unilatérale du Christ Futur et du Christ-monde. Le Christ Futur est un nom possible du sujet en lutte contre l’Eglise – l’ancienne, idéologique, comme la nouvelle, économique –, c’est-à-dire la forme-monde en général.
D’une part la généralisation/radicalisation de la foi chrétienne dans le cadre d’un programme …non-religieux, implique la primauté de l’élément mystique sur la tradition externe et sur toute conjoncture religieuse. Toutefois un « non-christianisme » impose de prendre en considération, prioritairement, la mystique chrétienne. Par rapport à la théologie rationnelle, la mystique est comme en situation d’hérésie interne. Du point de vue non-chrétien, le matériau mystique condense (ou convertit) idéalement les données de la foi religieuse et celles de la spéculation philosophique.
Mais d’autre part la généralisation non-religieuse du christianisme, voire son universalisation hérétique plutôt que catholique, conduit à utiliser entre autres matériaux celui de l’hérésie gnostique, laquelle fait valoir une triple primauté quasi non-religieuse : celle du savoir sur la foi, celle de la séparation hérétique sur l’unité ecclésiale, et surtout celle de l’Homme sur le divin. La gnose historique a fait une première expérience, quoique incomplète et donc potentiellement vicieuse, de la dualité unilatérale. En effet étant allergique au Monde plutôt que réellement séparé, le gnostique cède bien souvent à la triple tentation du théoricisme, du sectarisme et de l’angélisme.
Ainsi préparé le matériau chrétien s’avère lui-même double, et le non-christianisme peut célébrer l’identité en-dernière-instance, l’identité humaine du christianisme et de la gnose, de la religion et de l’hérésie. C’est cette ultime Bonne Nouvelle qu’annonce le Christ Futur en tant que Fils de l’Homme.
Cette conception implique la mise en place d’une théorie – pour le moins – originale du clonage

D’une chair future. Petite (non-)théologie du clonage

Comprenons bien que le mystère théologique – en bonne orthodoxie – participe de l’essence de la dialectique – l’unité elle-même plus ou moins « mystérieuse » des contraires – sous la forme d’une convertibilité ultime de Dieu et de l’Homme. Le mystère n’excède pas la dialectique, il la résume. L’Incarnation, mystère des mystères, parfaite coïncidence de l’Homme-Dieu et du Dieu-Homme par la guise de la Trinité, relèverait donc d’une synthèse de type philosophique ! Or il faut considérer l’ensemble biface de la dialectique (rationalisant le mystère) et du mystère (structuré par la dialectique) comme un symptôme mondain du clonage.
En effet la vraie pensée mystique étant unilatérale et non synthétique, témoignant de la Solitude de l’Homme et de son Indifférence même à Dieu, elle implique le clonage du Sujet-Fils comme unique alternative à l’Incarnation mystico-philosophique (confusion non seulement du Sujet et de l’Homme mais de l’Homme et de Dieu). Lorsque l’Homme-en-personne (non présent au Monde) voit le Monde en-Un, il existe Sujet-Fils. En tant que clone, il est lui-même dualité unilatérale, soit Identité-sans-synthèse de l’Un immanent et du Deux/Trois transcendant ; en conséquence le Sujet-clone n’est plus l’image de Dieu ni même celle de l’Un (sur le modèle théologique de la créature image de Dieu). 
Le clonage dans son essence n’est pas une action transcendante ou une instrumentalisation, mais une dif-fusion ou même une in-fusion d’humanité en direction du Monde. La mission de l’Homme via son Fils, et par la grâce du Fils, pour sauver le Monde de son infernale suffisance… L’être-né sans-naissance et sans-consistance qu’est l’Homme-en-personne transmet, au moyen du clonage, sa pauvreté radicale (de chair et d’esprit) au Monde. La mystique-fiction substitue à l’Incarnation suffisante et au fantasme mondain du Tout-chair le réel du Corps Glorieux comme uni-carnation de l’Homme-en-personne. L’uni-carnation correspond à la Venue de l’Homme comme dernière chair ou chair future, en passant par la critique et la dualyse de l’Incarnation suffisante. Ce clonage par le Corps Glorieux de la chair naturelle s’effectue à travers le sujet-Christ, par le passage à la chair-Christ qui est archi-carnation.

Le fils de l’Homme

Pourquoi le clonage ? Cette phase spécifique, qui correspond théologiquement à celle du Verbe et du Fils, est nécessaire pour envisager enfin l’adoption du Monde par l’Homme. L’Homme peut cloner un fils, non pour se sauver lui-même mais pour sauver le Monde. Le Christ Futur est ainsi le Fils de l’Homme, c’est-à-dire le sujet donné-en-Homme, plutôt que donné-en-Monde. Le clonage en général représente un démenti de la production réciproque et un effet de la détermination-en-dernière-instance. Déterminé en-dernière-humanéité, cloné à partir de ses figures historico-mondaines, le sujet-Christ ne reforme pas avec l’Homme ni même avec Dieu une unité vicieuse ou circulaire. Dans la mystique non-chrétienne, l’axiome de la convertibilité de l’Homme et de Dieu (et en soubassement celle de l’Homme et du Monde) n’a plus cours. Le sujet-Christ ne se fait pas lui-même Un, il reçoit son unition mystique de l’Homme comme Uni-sans-unition. Dépourvu de transcendance, incapable de mimesis, l’Homme ne « sort » pas de sa Vision-en-Un ; c’est pourquoi le clonage du sujet-Christ comme Fils de l’Homme a valeur de Mission auprès du Monde.

La messianité du Sujet et l’hérésie future

Qu’elle soit attente d’un événement réel et résolutoire, comme chez les mystiques du désert, ou bien plus intériorisée comme tension et imminence chez certains philosophes, la venue du Christ est toujours conçue selon une temporalité double, précisément comme un retour. Or les hérétiques n’attendent pas le retour du Christ dans le temps pour produire le Christ Futur, d’autant que c’est le Christ qui imite l’Homme et non l’inverse. Le temps cloné (Futur) par le temps-cause (Passé) rabat le double temps de la temporalité et de la temporalisation du côté du présent, invalide le doublet historico-historial structuré comme une métaphysique. La proclamation du Christ futur s’entend comme un ultimatum fait par l’Homme à la pensée d’avoir à assister le Monde, plutôt que d’en chercher le Sens et, faute de résultat, d’avoir à le détruire. L’hérésie est future seulement de par sa structure minimale et unilatérale, sans but ni téléologie, tournée vers le Monde. Le sujet est cloné pour faire face au Monde et pour lui porter assistance, non pas sur le mode d’un face-à-face réciproque et duel mais sur le mode d’un en-face indivi-duel, propriété qu’il tient du sans-face de l’Homme-en-personne et grâce auquel il ne peut se tourner que vers le Monde. La messianité du sujet est donnée par la nudité, la non-intentionnalité radicale de l’Homme-en-personne. Cette structure unifaciale du sujet change enfin le statut de la messianité : l’assistance pratique pour un nouvel usage du Monde remplace la recherche d’une béatitude ou l’annonce d’une parousie.

Temps humain et temps messianique

Les trois instances du temps humain sont : 1) le passé radical comme temps-en-personne, qui correspond au savoir indocte de l’Homme, 2) le présent comme temps-Monde (théo-)chronologique, 3) le futur qui n’est pas la « fin des temps » mais clone du temps-Monde et possibilité d’émergence pure. L’Homme-en-personne se distingue par son refus du Monde et du temps, si ce n’est qu’il fait corps avec le Temps-en-personne, soit ce passé radical hors du temps et hors du Monde qui définit tout humain comme vécu individual. Mais par ailleurs, l’homme est également accaparé par le présent, soumis corps et âme à la loi du temps. Le christianisme futur offre à l’homme une nouvelle expérience du temps : la possibilité d’émerger comme sujet-Futur ou sujet-Christ. La venue du Messie n’est plus projetée à la Fin des Temps, le Messie arrive littéralement (du) Futur en clonant le temps-Monde pour se manifester, tout en assumant prioritairement la primauté radicale de l’Homme sur le Monde. Le Messie chrétien était conçu dans la transcendance pour sauver les hommes ; le Christ Futur existe en chaque homme pour sauver le Monde seulement.  La Dernière Bonne Nouvelle ou Dernier Futur n’est pas une attente extatique car elle est purement pragmatique ; Christ-en-pratique et en-Personne, elle n’annonce qu’elle-même ; elle est dernière en tant que performation pure (après il n’y a plus rien). C’est pourquoi il faut interpréter cette Dernière Bonne Nouvelle et la proclamation d’un Christ Futur comme un ultimatum, tout le contraire d’une attente extasiée. Clairement cela signifie une mise en demeure pour la pensée (notamment philosophique), au nom de l’Homme-en-personne, d’avoir à porter assistance au Monde et pas seulement de lui donner à espérer… La foi dans le Futur et dans le Christ ne peut être qu’une pratique du Futur, à cause du Monde et à l’occasion du présent certes, mais surtout en fonction du temps réel humain qu’est le passé radical, hors de la Loi du temps et du Monde.

Petite théorie du clonage

Théoriquement, le principe du clonage est fort simple : il signifie qu’entre deux êtres rigoureusement identiques, le premier doit être considéré comme la cause ou l’origine du second, en excluant toute réciprocité possible. C’est le rapport de parenté le plus radical, si l’on veut, sauf qu’entre un géniteur biologique et son produit il y a bien une ressemblance, mais jamais une identité ! C’est pourquoi il faut y voir une hypothèse pure, c’est-à-dire purement novatrice, l’hypothèse même de la nouveauté. Son statut seulement théorique en découle et interdit qu’on confonde le clonage avec son application récente (ou à venir) dans le domaine génétique : cette science ne pratique, si l’on peut dire, qu’un semblant de clonage nourrissant de fastidieux débats éthiques. Cette sorte de reproduction où le technologique aurait remplacé le sexuel, et le monocellulaire l'unité corporelle, n'est d’ailleurs pas exempte de toute subjectivité puisque ce qui est à l'œuvre dans ce fantasme de prolifération infinie par scissiparité n'est rien moins que la pulsion de mort. Le clonage biologique n'engendre pas l'identique réel, mais des êtres ou des choses monstrueusement identiques (c’est-à-dire seulement ressemblants), ne pouvant figurer les uns pour les autres que le prochain ou la mort "proche". Evidemment ceci n'est qu'un (mauvais) rêve, le clonage psychique étant rigoureusement impossible. Nous y voyons au mieux le fantasme du double, de la perte de l'origine, de la confusion de l'original et du double, etc.

Pourtant, d'un strict point de vue scientifique (sans tenir compte de son aura métaphysique, donc), le clonage consacre le rôle efficient de l'unaire (techno-moléculaire en l'occurrence) et sa précession sur l'unitaire (bio-psychologique) : c'est le règne de l'1 plus 1, les clones ne pouvant que s'additionner les uns aux autres dans une relation du Même au Même. Or la théorie du clonage, ou le clonage comme théorie, renvoie justement l'unaire — et du même coup la techno-science — à son essence encore unitaire, n'autorisant aucune identité réelle. Elle consacre en revanche une pensée de l'Un ou du Réel, qui est pensée-en-Un, où l'Un ne se confond pas avec la pensée c'est-à-dire précisément avec son clone. Le clonage se définit comme la causalité propre de l'Un en tant qu'Identité radicale ou immanence (à) soi ; il consiste en un principe d'unilatéralisation à partir de l'Un-réel donnant lieu à une identité transcendantale (le clone) et à une dualité unilatérale (ce qui est vu du monde à partir du clone). Le clonage dit surtout la forclusion, la solitude radicale de l'Un qui n'est pas en « relation » avec lui-même, ni même avec son clone, auquel justement est dévolu un type de relation spécifique (non unitaire) avec le monde. Il n'y a donc aucune identité du clone "et" de l'Un-réel, si ce n'est que le clone est une identité "comme" le réel, de même que le réel, mais sans être le réel : seulement en tant qu'il est une identité ! L'analogie ici retrouvée, en l’absence de toute identification, n'est valable qu'à sens unique, du clone vers le réel mais non du réel vers le clone. Le réel n'a pas à répondre à la question : pourquoi le clone, c'est-à-dire au fond pourquoi le monde ? Il n'y a aucune "logique du réel", même s'il y a un réel en dernière instance de la logique, précisément celle du clonage.

Le monde — c'est à lui de s'expliquer ou plutôt à la philosophie — n'est certainement pas le "reflet" du réel : c'est justement cette idée du reflet et du reflet-miroir que la théorie du clonage rend superflue ...en proposant le clone comme pur reflet, reflet sans miroir et sans spécularité, simple analogue du réel. Le clone transcendantal ne renvoie (miroir) aucune image de lui-même au réel, ni même ne représente le réel pour un autre clone, selon cette logique trop humaine qu'est celle du signifiant ou de la pulsion. L'ordre transcendantal du clone, étant lui-même à son échelle unilatéral, ne vaut que pour l'ordre empirique ou plutôt sa représentation. Il n'y a pas de deuxième clone ; la duplication indéfinie mathématico-biolo-gique ne ressortit pas à la logique du clonage (qui est plutôt celle de la dualité unilatérale) mais à sa caricature selon une Idée encore très métaphysique du pur Multiple.

L'indéterminé réel

Qu'est-ce-que la Décision philosophique sinon la présupposition générale d'une perte de sens et d'un oubli du réel ? La philosophie balance entre le constat d'une sous-détermination et le projet d'une surdétermination du réel, tout en visant surtout une Détermination suffisante (= valant pour le réel). La philosophie n'est pas seulement une volonté de détermination, elle est le choix de la suffisance de la détermination.

Or le réel est précisément ce qui échappe au décidable comme à l'indécidable, ce qui ignore le manque autant que la suffisance. Le réel est le Déterminé-sans-détermination (pas question de le noyer dans le vague de "Indéterminé").

La philosophie moderne a fait la critique du Déterminé en tant que dogmatique, et a instauré le primat de la Détermination sur le Déterminé : Principe de Détermination Suffisante modernisant le Principe de Raison Suffisante, lui-même héritier de l'équivalence parménidienne du Penser et du Réel.

Le Déterminé comme Réel se trouve refoulé dès lors qu'on omet de fonder en lui la contingence de la Décision et donc la Détermination elle-même. "Comme réel" signifie que le Déterminé dont on parle n'est pas l'effet d'une opération transcendante ; aucune opération dont le principe même est la division ne peut produire un "déterminé", une identité réelle. En revanche il est suffisamment radical et autonome pour que la Détermination conséquente soit à la fois transcendantale et non soumise au Principe de Détermination Suffisante.

L'Homme et l'Etranger. Soi comme un Autre

(D'après François Laruelle)
L’essence de l’homme est le Réel comme immanence radicale (Moi-en-Moi). L’identité indivise de l’homme prend racine dans cette expérience (de) soi immanente.
Un tel homme n’est plus partagé entre un Moi et un Autre, il n'a pas besoin de refouler celui-ci et d’intérioriser celui-là. D’abord réellement et seulement Moi-en-Moi, il existe aussi bien selon une structure où il ne cesse pas (d’être) soi mais comme un Etranger. On appelle premièrement Ego-en-Ego ce vécu immanent en tant qu’Un, et deuxièmement Sujet-Etranger cette forme transcendantale d’existence. Sous sa forme sujet, donc, l’Homme existe-Etranger.
Tout Un chacun est aussi bien un Etranger : ceci est la formule humainement adéquate de la démocratie, plutôt que l’ambiguë et trop consensuelle « nous sommes tous des étrangers ». C’est en tant qu’Etrangers que nous sommes égaux ; les Etrangers sont la clef de la démocratie.
C’est parce que l’Homme n’existe littéralement qu’à l’état d’Etranger et de Multiple que les Multitudes humaines forment d’emblée une communauté d’Etrangers. L’Ego se présente ou se reflète non spéculairement sous la forme d’une structure d’Humanité universelle, un espace abstrait illimité ouvert sur l’Etranger.
L’Ego n’est surtout pas la « représentation » de soi-même de l’Ego, il ne se détermine pas par son cogito. En revanche l’Etranger, dont la cause réelle est l’Ego, ne se distingue pas de la Théorie de l’Etranger. Le mode d’exister de l’Homme comme Etranger est le Sujet (de la) Théorie, soit phénoménalement une structure transcendantale d’Humanité (non-auto-positionnelle) et théoriquement un ensemble d’axiomes humains formulés à partir du matériau mixte de la philosophie et des sciences humaines.



vendredi 17 décembre 2010

Dualyser l'objection de philosophie


La philosophie réduit ses thèses et ses critiques contre toute non-philosophie, susceptible de la dualyser, à une série d'objections. Moyennant quoi elle trahit la véritable nature du logos, ou son usage exclusif du langage-comme-logos, dont l'essence est précisément l'objectivation. L'"objection-de-philosophie" (comme on dit l'objection de conscience) ne traduit pas seulement l'auto-défense de la philosophie mais aussi son essence d'objectivation, soit principalement la décision et la position. Pour elle tout usage du langage se ramène à cet usage-de-logos, finalement philosophique et ontologique, comme décisionnel et positionnel de l'être des choses. Cet alibi, ce retranchement derrière la nature supposée du langage constitue le cœur de la résistance et/ou de la suffisance philosophique. A l'inverse la non-philosophie postule - c'est moins postuler -, outre l'antériorité du Réel, deux usages possibles du langage ordonnés différemment au Réel, où celui (le philosophique) déniant ce Réel au profit de l'Etre ou du Logos-comme-Etre se trouve naturellement second par rapport à celui qui renonce à l'auto-légitimation et l'auto-constitution, au profit du seul Réel.

Finalement, en quoi consiste l'argumentaire de la résistance philosophique ? Ce n'est pas autre chose qu'une théorie-pratique de l'argumentation : précisément une maïeutique. Surestimation du questionnement, du dialogue, pratique de la rétorsion... L'essence auto-positionnelle de la philosophie incite le non-philosophe, inversement, à refuser toute op-position et toute ob-jection à l'égard de ses arguments, principalement ceux qui visent à la plus grande valeur théorique. Même l'"analyse" des notions et des arguments reviendrait à se placer en extériorité, en alternative et/ou en exclusion. La méthode de la dualyse permet d'éviter le piège, en refusant la disjonction qui se veut aussi injonction : "ou le logos ou pas de langage et donc pas de pensée du tout". Ce n'est pas que la non-philosophie "refuse" le dialogue "avec" la philosophie (même si cette dernière le voit ainsi) ; là encore, elle dispose plutôt de deux concepts de la communication et du dialogue, qu'ignorent le sens commun et la maïeutique la plus sophistiquée, voire le moderne consensus sur le bien "communicationnel" ; le partage ou plutôt l'ordre est radical, sans appel : l'un de ces échanges se veut auto-constituant de la réalité qu'il invoque, l'autre non.

Le questionnement reste la "religion" commune des philosophes : la validité universelle de la question, sa pertinence à l'égard du Réel n'est jamais mise en doute. Cependant - on le voit bien avec Socrate - toute question (portant sur l'être-un des choses) fonctionne comme une anticipation intervenante, et donc comme une décision fondamentale, non seulement sur le cours de la discussion, mais sur la nature même de celle-ci qui désormais se reconnaît entamée par la question et évite de conclure en faveur du Réel - elle conclura, comme Socrate, sur le réel de la question, sur l'existence du "problème"... On ne passe pas simplement, comme l'écrivait Michel Meyer dans De la Problématologie, de la question de l'être (maïeutique métaphysique) à l'être de la question (problématologie ouverte) : plus vicieusement l'on va de questions en problèmes et de problèmes en questions en s'enferrant définitivement dans le logos.

"On n'échappe pas à la philosophie", semble dire celle-ci, et d'ajouter : votre science transcendantale du Réel, qui se prétend non polémique et non dialectique, votre non-philosophie qui se veut unilatéralisante sont des philosophies qui ne s'avouent pas comme telles. Sachons que la rétorsion fait partie du système d'auto-défense de la philosophie. Il y a un mimétisme interne à la philosophie qui la pousse à ré-identifier unitairement, spéculairement, toute discipline venant mettre en cause sa suffisance et sa prétention à légiférer dans l'universel. Ceci s'explique parce que l'identité de la philosophie n'est jamais simplement donnée mais toujours posée et finalement supposée ; le philosophe est par définition sur ses gardes, il pense devoir justifier perpétuellement une existence et une vocation censément menacées ; enfin l'identité même du philosophe relève d'un processus d'identification - par décision et position - à la raison philosophique. Contrairement à l'homme ordinaire qui s'assume comme cause (du) savoir, le philosophe s'aliène dans la philosophie (soit l'antinomie : si l'on est sujet-philosophe c'est parce que l'homme est sujet à la philosophie).

Finalement le couple philosophe/philosophie constitue le mixte unitaire sans doute le moins critiqué, par delà la différence onto-théologique des contemporains, mais le plus représentatif de la pensée philosophique dans son ensemble.