mercredi 9 mars 2011

Comme un Etranger dans la France des philosophes


Existe-t-il une philosophie française ?

Il y a bien de la philosophie en France – qui pourrait en douter ? Mais qu'est-ce que "la" philosophie française ? A cette question, aucun philosophe sensé et respectable n'oserait apporter une réponse unilatérale. Alain Badiou a récemment évoqué – non sans courage et pertinence – un "moment français" de la philosophie contemporaine, mais une fois de plus l'évènement ne fait que refouler l'identité et le réel immanent de la "chose". 

Au-delà des critères purement nationaux - linguistiques et institutionnels - peut-on parler d'une Identité de la philosophie française malgré son évidente diversité ? Il ne s'agit pas seulement d'identifier des traits spécifiques et communs aux philosophes français, voire un très hypothétique et douteux "esprit français", ou bien encore une "idéologie française". Le problème que nous soulevons est davantage politique, autant que théorique. Alors qu'aujourd'hui une certaine Europe politique émerge péniblement (ce n'est pas forcément celle que l'on souhaiterait), ne devons-nous pas en même temps nous demander ce que signifie être "français" et donc "philosophe français", mais aussi et surtout vivre en-France et penser en-France ? Non pas pour défendre une philosophie à la française, ou une philosophie de la France, surtout pas, mais une philosophie en-France, qui soit tout à la fois en-France et en-Europe, d’en-France et d‘ailleurs, bref qui fasse droit aux exigences du cosmopolitisme sans lequel il n’est nulle pensée ou politique possibles. Autrement dit, réexaminer voire réinventer le concept d'Identité en le purgeant de ses lourdeurs métaphysiques, de ses crispations nationalistes, et du même coup poser ou reposer le problème de la topique de la pensée, une topique que l'on voit bien plutôt comme une u-topia nécessaire. Comme si l'utopie aujourd'hui, ce n'était plus l'Europe - qui devient une réalité politique, en plus d'une réalité intellectuelle effective depuis l'époque des Lumières, voire bien avant -, mais précisément l'interne.

 

Il ne s'agit donc pas d'isoler un "style", un "esprit", une "tradition", ou un certain nombre de caractères typiquement "français" dans le domaine philosophique - comme par exemple l'accent mis sur la "subjectivité", le lien privilégié entre littérature et philosophie, ou récemment l'influence de la psychanalyse -, ni de se replier derrière une vague unité ou continuité historique, mais de risquer la question suivante : peut-on associer au nom de la "France", à la fois un concept précis et original de la Philosophie et une vision novatrice de l'Identité ? Supposons que la "France" possède quelque identité réelle en sus d'une - très problématique d'ailleurs -unité "nationale"...  Supposons que le concept d’Identité soit défendable dans le contexte d’une pensée contemporaine dominée par la "Différence" et la "Complexité"… On ne pourra guère éluder la question : que signifie la "France", sinon une Nation, sinon une Idée – l’idée que la France se fait d’elle-même ? -, sinon une idéologie ? N'allons-nous pas céder à la pire, celle qui reviendrait à la plus douteuse des identifications : la France, "pays des libertés", serait l’autre Nom de la Liberté, donc de la liberté de penser, donc du Philosopher tout court… Ce comble d’auto-suffisance n’est malheureusement pas étranger aux philosophes revendiquant ouvertement le "label" français. Pour eux, "français" se définit bien souvent par opposition à "allemand", ou à "anglo-saxon", et ils ne cessent d'évoquer un supposé esprit philosophique, certes malmené mais d'autant plus légitime, face aux intrusions de l'épistémologie ou des sciences humaines dans le champ de la pensée. Pour moi il en va différemment : est français - peu importe sa langue et sa nationalité pourvu qu'il soit "franc" - celui qui entre en résistance (ou en rébellion) contre l'académisme en général, dans lequel je ne vois pas seulement une pensée sclérosée et névrosée, mais le caractère irréductiblement mondain de toute philosophie, auquel j'oppose l'hérésie d'une posture de pensée résolument individuale.
 

Philosopher "en-france"

Même si l'universalisme constitue l'un des symptômes majeurs de la "tradition" française en philosophie, rappelons nous que l'Identité ne se confond pas avec l'Universalité, ni a fortiori avec la Totalité ou l'Unité. Loin de ses formes philosophico-idéologiques, travaillons à dégager un concept strictement théorique de l'Identité ; et supposons provisoirement un "réel" immanent à la France, bien évidemment a-territorial, et irreprésentable idéologiquement. Mais l'immanence (ou l'identité) réelle ne paraît pas pensable philosophiquement, justement parce que la philosophie veut penser cela, au lieu de penser à partir de cela même. L'identité serait-il un terme plutôt "non-philosophique" ? Y aurait-il parallèlement une France "non-philosophe", ou une France "sans-philosophie" (comme on dit "sans-qualité") ?

L'hypothèse d'une "non-philosophie" universelle se présente en effet comme la condition de toute réponse. Seule la perspective non-philosophique initiée par François Laruelle autorise une telle liberté dans l'usage des noms. Au-delà de tout particularisme - et de toute "exception culturelle" ! - osons nommer "france" (sans majuscule, pour la distinguer de l'entité politique et culturelle) cet usage en-interne de la pensée - hypothèse ou "invention" que Serge Valdinoci, en marge de la non-philosophie, réserve pour sa part au nom d'"europe" (par opposition au "grec" ou à leur mixte). Il y aurait beaucoup à dire sur la détermination localement ou occasionnellement française de la non-philosophie, son essor au creux et/ou en marge des autorités philosophiques françaises et notamment de l'Université... Malgré cela, et en-deça, demeure une posture radicalement insituable, injustifiable, a-topique, qui ne concerne que les individus et dont le statut par rapport au fondateur de la "discipline" est rigoureusement égal en-dernière-instance : je dirais une posture en-france réelle pour la distinguer de la France culturelle qui accueille, bien mal, mais qui accueille néanmoins la non-philosophie. Malgré les apparences, l'en-france n'équivaut cependant pas à l'en-europe de Valdinoci, pour qui l'Europe n'est pas un nom arbitraire mais véritablement le lieu immanent de la pensée analytique, tandis que en-france, même à désigner rigoureusement le Réel, et le sujet qui s'y découvre de surcroît à l'oeuvre (éventuellement en-lutte), n'est que le répondant d'une situation culturelle et historique prégnante, voire suffocante : soit une nation française imprégnée de suffisance philosophique sous toutes ses formes - intellectuelles, étatiques, morales, etc. -, de sorte qu'il faut sans doute être français pour en concevoir une nausée suffisante et réaliser que nous sommes pour le moins, nous les sans-philosophie, étrangers à ça.

Mais il faut bien non-philosopher où il y a de la philosophie, s'il y en a - et c'est le cas, ici. Puisque, par ailleurs, la non-philosophie a été conçue et développée effectivement en France, alors il faut traiter le cas de la France, non pas du tout comme un lieu central et privilégié pour la non-philosophie, mais bel et bien comme le milieu philosophique "naturel" de celle-ci ; et parallèlement, il faut re-nommer la France en termes non-philosophiques, justement comme un terme ou comme une dernière-instance. C'est pourquoi j’ai proposé l'expression "en-france" pour désigner ce non-lieu de la non-philosophie, et tout à fait logiquement je n’ai pu le créer en-france et en-interne que virtuellement, en toute liberté, sur Internet !