mercredi 13 avril 2011

Dualyse de la Résistance philosophique


La philosophie existe au regard du Réel-Un en tant que résistance. Elle met tout son sens inné de la maïeutique, de l'interrogation et de la discussion, à résister au Réel-Un qu'elle ne peut pas articuler et qui de ce fait n'existe pas pour elle. Le nœud de la dialectique et de la maïeutique se présente donc, pour le non-philosophe, comme un phénomène à traiter comme tel : celui de la résistance.

Il n'y a aucune commune mesure entre ce concept étendu à toute décision philosophique et celui élaboré par la psychanalyse - avec l'"analyse des résistances", notamment, et sa critique par Lacan. Ce à quoi la philosophie résiste n'est jamais le Réel comme tel (comme Un), mais son clone, un sujet de la théorie qu'effectivement elle ne reconnaît pas ; inversement, c'est ce sujet transcendantal et non-thétique qui dualyse et désactive cette résistance, le Réel restant pour sa part indifférent, n'apercevant pas la résistance qu'on croit lui opposer. Donc l'Un n'est pas concerné par la résistance à la manière dont l'inconscient ou la jouissance selon la psychanalyse programme circulairement la résistance des sujets. Il y a une réciprocité de principe entre la résistance et l'analyse, sous forme de résistance à l'analyse ou d'analyse des résistances, alors que le principe dualytique par excellence est l'unilatéralité

 

La résistance philosophique n'est pas fondée sur un refoulement primaire, l'Un n'étant en aucun cas "inconscient" ou transcendant (on ne refoule pas l'Un, mais l'Autre) ; de la même manière on ne saurait parler d'un "oubli de l'Un" comme on parle de l'oubli de l'Etre : il faudrait qu'il fût représentable ou transcendant d'une manière ou d'une autre, ce qui n'est pas le cas. Cet oubli est donc purement hallucinatoire, hallucination transcendantale ou "croyance rationnelle" au sens de Kant. Laruelle écrit dans Philosophie et non-philosophie (que l'on cite en suivant) : "En fait la résistance ou le non(-Un) n'est pas de la nature d'un symptôme, mais d'une hallucination". "On distingue le non(-Un) et le (non-)Un. Le non(-Un) est la négation hallucinatoire ou la dénégation de l'Un par le Monde, l'Unité, la Philosophie, etc. Mais le (non-)Un est l'efficace de l'Un sur le non(-Un), sa résistance à la dénégation unitaire dont il s'agit". On voit comment Laruelle règle le problème de la réalité de la résistance. Elle n'est effective qu'à l'occasion de la philosophie ; elle n'est pas constitutive de l'Un ou du Réel. Donc est exclue toute interprétation symptomale ou circulaire de la résistance. "La véritable illusion, c'est de croire (...) que l'illusion est réelle ou de la nature d'un refoulement originairement constitutif de la réalité des individus". L'illusion n'est pas réelle, ni directement mondaine puisque le monde "existe" sans être en soi illusoire, mais transcendantale au sens où c'est le Monde et les Autorités philosophiques qui la créent en interprétant le Réel.


Désactiver la résistance revient au fond à lever le principe de philosophie suffisante ; il ne s'agit pas plus de contester la réalité de l'une que de prétendre détruire ou "dépasser" l'autre. "La non-philosophie empêche de conclure de l'effectivité de la philosophie à sa pertinence théorique ultime, mais elle est aussi bien la reconnaissance de sa nature indépassable - de son identité (de) mixte enfin posée et thématisée". La non-philosophie n'est même pas une critique ou une remise en place (le "re" trahissant la réciprocité de toute polémique) de la résistance philosophique, mais son em-placement unilatéral depuis un Réel qui n'est pas l'impossible de la pensée mais sa base radicale, une "détermination en-dernière-instance" opposée à la détermination réciproque. Unilatéral veut bien dire qu'il n'existe qu'un côté (qu'une position, qu'une question, qu'un conflit, qu'un jugement, etc.) : celui de la philosophie. Lorsque l'Autre est mis à la place théorique du Réel, comme c'est notamment le cas en psychanalyse (la "Chose"), il commande une opérativité doublement unitaire sous forme de Renversement et de Déplacement (et leurs sous-produits habituels : coupure, division, dissémination, etc.) ; lorsque le Réel est Un et que le Sujet (clone du Réel-Un) est identique à l'Autre, il commande une opérativité non plus duelle mais duale, par uni-latéralisation (principe directement hérité de l'Un) et dualyse (fonction propre de l'Autre) : "si le sujet fini ne peut renverser les mixtes, il peut les dualyser, c'est-à-dire extraire sans plus l'Autre hors de ces mixtes qui, de leur côté, cessent d'être position pour devenir simple support. (..) La dualyse n'est pas une analyse, c'est l'absolution duale de la lyse, la seule "opération" encore possible sur les mixtes tels quels". Même le principe psychanalytique de la "traversée" - sous transfert, qui est lui-même un en-vers : celui de l'amour - des mixtes fantasmatiques sujet/objet ne saurait être repris ici.