samedi 28 mai 2011

Ce qu'ils appellent " Philosophie générale"

Les philosophes de l'Antiquité – des pré-socratiques jusqu'aux premiers stoïciens - prétendaient hardiment traiter de toutes les questions possibles, par exemple de morale, de logique, et de cosmologie — surtout de cosmologie. Ce qui se comprend puisqu’une cosmologie, c’est-à-dire un “système du monde” qui est aussi d’ailleurs une “histoire du monde” (cosmogonie), cela contient forcément l’histoire et la science de toutes choses… De son côté Platon avait mis sur pied un système philosophique qui lui permettait, jusqu’à un certain point, de répondre de la totalité du réel : il distinguait en effet trois Idées essentielles : le Vrai, le Bien, le Beau - avec une nette préférence, notamment dans La République, pour le Bien – et en confiait l'étude à la philosophie. Mais l'on voit bien tout ce que cette tripartition laisse dans l’ombre, en réalité de vastes régions du savoir
 
Ce n’est déjà plus la classification adoptée par Aristote, qui procède plus en “savant” qu’en “politicien” de l’ordre. L’on peut déduire une classification implicite à partir de sa vaste bibliographie. L’on trouve d’abord des ouvrages de physique et de biologie, puis des ouvrages de politique et de morale, des ouvrages de logique (et aussi une Poétique), et enfin l’ouvrage central de La Métaphysique. La Métaphysique est la partie à la fois la plus haute et la plus spécifique de la philosophie, puisqu'elle est censée traiter de "l’être en tant qu’être", mais le terme lui-même serait purement circonstanciel puisqu’il désignerait simplement les oeuvres d’Aristote composées après la physique, et aurait été attribué par des compilateurs. C'est pourquoi on peut lui préférer le terme consacré d’Ontologie qui signifie littéralement la science de l’Etre

Cette classification plaçant l'ontologie (alias la métaphysique) au somment de la connaissance philosophique ne sera pratiquement jamais contestée. Sur quoi repose-t-elle ? Non plus sur la primauté de la Valeur, comme chez Platon, mais sur la primauté de l’Etre. Qu’est-ce que c’est, l'"être en tant qu'être" ou l"être-même des choses" ? En réalité, les “choses comme elles sont”, chez Aristote, ce sont les choses “comme on les connaît”, comme on les objectivise. Ce n’est pas autre chose, l’ontologie ; c’est donc beaucoup plus précis et limité que ce que l’ontologie elle-même veut bien nous faire croire ; et Heidegger sera là pour nous rappeler que ça aurait bien pu, ou dû, être tout autre chose... 

Le spécialiste de Philosophie générale reprend ni plus ni moins le flambeau du métaphysicien. Son rôle, son métier : faire en sorte que les problèmes restent des problèmes, les questions restent des questions. Que les questions, les interrogations, les problèmes restent surtout généraux. D’où la merveilleuse expression appliquée en l’espèce, forgée vers le milieu du 19è siècle pour relayer le terme quelque peu usé de métaphysique : celui précisément de philosophie générale. A la limite, celle-ci est moins un “domaine” se superposant à d’autres, qu’une “manière générale” d’aborder les problèmes philosophiques. (Il existe aussi une raison historique à ce remplacement progressif du terme “métaphysique” par celui de “philosophie générale” : c’est le discrédit jeté par Emmanuel Kant justement sur la Métaphysique, c’est-à-dire pour Kant toutes les questions qui demeurent et doivent demeurer sans réponses, parce qu’au-delà de nos capacités de connaissance.

La philosophie se voit contrainte de généraliser, paradoxalement, pour mieux définir ses objets ; et les définir, pour elle aujourd’hui, revient essentiellement à les défendre et à les préserver contre l’envahissement des sciences humaines. Face à l'afflux de ces nouvelles sciences, le champ du savoir philosophique tend à fondre comme neige au soleil. Alors il ne reste plus que deux solutions. 1) Soit accepter la limitation du champ — réduisant la philo à une épistémologie, à une science des sciences, ou à une analyse du langage. 2) Soit au contraire, foncer dans la voie d'une généralisation de la philosophie générale elle-même — faisant de la philo une “pensée” indépendante, une pensée en liberté qui n’aurait ni domaine ni méthode propres : en fait une sorte de “poésie” (Heidegger), ou bien une “écriture” (Derrida). Mais comment (et surtout pourquoi) préserver seulement le “nom” de la philosophie dans ces conditions 

La solution intermédiaire qui semble avoir été adoptée par les auteurs d’une encyclopédie, relativement récente (cf. L'Univers philosophique, aux PUF), pourrait être qualifiée de philosophie du génitif. C’est-à-dire que, au bout du compte, on pourrait faire la philosophie d’à peu près n’importe quoi : philosophie des mathématiques, philosophie de la musique ; mais aussi bien sûr, dans un certain respect de la tradition et des anciennes catégories, une philosophie de la Morale, une philosophie du Beau ; une philosophie de l’Histoire, philosophie du karaté, etc. Et ainsi de suite jusqu’au jour où quelqu’un nous sortira une philosophie de la frite... Ce sera sûrement très intéressant, et de toute façon, comment l’éviter ? En réalité, et puisqu’il faut prendre cette hypothèse au sérieux, la raison qui rendrait douteuse une pareille étude à propos d’un tel objet peut parfaitement être dégagée. C'est que, pour lui conserver un minimum d’apparence philosophique, il faudra hisser cette étude jusqu'à un certain niveau d'abstraction et de généralité. Cette "philosophie de la frite" devra donc accéder au rang d'une théorie. Or l'on peut parier que l’élément théorie, dans la théorie particulière en question, ne tardera pas à prendre autant d’importance, puis plus d’importance que l’élément frite qui était à l’origine le véritable objet. La théorie va insensiblement prendre toute la place, elle va en quelque sorte manger la frite... Bref notre philosophie de la frite se tardera pas à devenir une philosophie de la philosophie — une de plus

Comment, dans quel ordre présenter les thèmes et les notions philosophiques d'une manière qui ne soit pas systématique, c'est-à-dire justement philosophique ? Il faudrait à la fois conserver une certaine dignité philosophique (dont l’exemple précédent nous éloigne…) et prendre du recul pour ne pas adopter, par réflexe, les schémas et les catégories d'une philosophie particulière (hégélienne, ou autre). Avançons une hypothèse. Supposons qu’à toute partie de la philosophie — parties que nous ne parvenons justement pas à agencer ensemble — corresponde une science actuelle qui serait comme son prolongement et même son concurrent direct. Il faut admettre ce principe que, sur le plan strict des “régions” du savoir, philosophie et science s'affrontent et ne se complètent pas. Il n’y a plus désormais de camp retranché pour la philosophie à l’abri de toute invasion scientifique, il n’y a plus d’objet uniquement philosophique, c’est-à-dire qui ne puisse être également l’objet d’une science. Considérons seulement, par exemple, la masse des questions psychologiques et morales “récupérées” par la psychanalyse (même s’il est vrai la psychanalyse n’est pas vraiment elle-même une science). Celui qui n’y voit qu’une cohabitation pacifique est aveugle. Pour rester sur l’exemple de la psychanalyse, on ne peut pas faire la théorie de l’inconscient sans critiquer tout ce qui a été dit auparavant sur la notion de conscience : Freud décentre (comme il le dit lui-même) globalement la philosophie de la conscience. Donc en considérant la totalité actuelle (historique, et non systématique) des sciences positives, on peut imaginer la subsomption complète des concepts et des disciplines philosophiques, puisqu'ils deviennent de droit et de fait des objets d’étude potentiels pour la science

De cette manière seulement nous obtiendrons un panorama (quelque peu anarchique, sans doute) du savoir philosophique. Nous supposons par-là même la possibilité d’une science de la philosophie ; non pas, à vrai dire, une science particulière de la philosophie, mais la capacité pour toute science positive, historique, d’embrasser telle ou telle partie du savoir philosophique. Il ne faut donc pas s’arrêter au fait qu’étalant d’abord la totalité objective des sciences, notre méthode s’apparente plutôt à une “philosophie des sciences” généralisée, voire à un vulgaire positivisme, plutôt qu’à une science de la philosophie ; en réalité c’est bien le contraire qui se produit. Exemple : l”Etre” (et ses usages), premier concept de l’ontologie, sera ainsi “réduit” ou analysé par une logique voire une pragmatique appropriée qui, d’une part aura ses objets propres de langage (ici : une logique d’”être”), d’autre part assimilera simultanément les objets de la philosophie (ici l’”Etre” “subsistant” de l’ontologie, réduit à ses usages logiques, grammaticaux, etc.). Dans le cadre d’un travail qualifié de “philosophique”, il est prévisible que l’auteur cherchera à présenter le second aspect de l’analyse comme autonome, tout en se disant “influencé” par le premier (l’analyse pure du langage) mais dont il fera néanmoins, à coup sûr et tôt ou tard, la "critique" ; or ce ne sera que pure illusion, en réalité c’est bien le “chercheur-savant” qui fait le travail, et c’est le “penseur-philosophe” qui en reçoit, en l’occurrence, le bénéfice. Autre exemple : une sociologie ou une psychanalyse établiront dans une communauté ou chez un sujet donnés les conditions d’émergence de l’idée de “Bien” — ce qui est bien pour tous, bien pour soi, etc. — : or il faut supposer que, du même coup, l’analyse fera apparaître les conditions proprement philosophiques (dites alors “raisons”) de la valeur “Bien” en restituant “objectivement”, si l’on peut dire, l’ensemble du discours moral sous-jacent. Etc. etc

La science de la philosophie a pour objet des énoncés originaux de philosophie. Le choix du pluriel (les sciences) ou du singulier (la science) n'a plus réellement d'importance, tant il s'agit d'une science mineure ou plus précisément générique, clonable à l'infini. Ce qui ne l'empêche pas d'être empirique, descriptive, historique. Sa technique propre, en tant que science, n’est pas la thèse (technique de la théorie proprement dite) mais la description pure : extrait, coupure, ‘morceaux-choisis’, édition (editor), exposition, dissection, et mise-à-plat (ce qui n’exclut pas le rangement, c’est-à-dire la structuration). La théorie, qui échappe pourtant au spéculatif ou un réflexif philosophiques, reste un préjugé philosophique au sein de la science. Supérieure au système, elle seule peut rendre compte de la genèse et du multiple. Le système vise l’unité mais ne parvient pas à la totalité. Quant à la science, pas même encyclopédique (l'encyclopédie est une forme, élémentaire, de la théorie), elle est directement pratique ou appliquée. Appliquée au réel du texte philosophique (et non à l’’être-même’ de la philosophie) : ce réel, un-à-un sous le mode de l’élémentaire, qu’il soit conceptuel, logique, formel, supplémentaire, etc., est toujours désigné par un terme, soit un nom. Il ne s’agit pas de surestimer l’élément-mot - par exemple ‘philosophie’ - mais d’épingler le nom, explicite (cité : “il est question de”) ou implicite (“au nom de”). Bien entendu le nom n’obéit plus à la logique du concept. La science est la science des noms, avant même d’être la science des nombres.

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