samedi 9 juillet 2011

Non-psychanalyse et non-philosophie

Si la psychanalyse[1] est par nature une praxis, et probablement à ce titre l'arrière petite-fille de la maïeutique et de la dialectique gréco-occidentales, soit une certaine façon d'habiter et d'utiliser le logos, c’est qu’elle relève globalement la « pensée » philosophique. La psychanalyse fait partie de cet ensemble, de cette geste, même si son discours ne se confond pas avec celui de la philosophie. Même si elle connaît un concept du Réel spécifique, sa résistance à l'égard d'une science-(du)-réel n'en est pas moins certaine ; sa méfiance à l'endroit d'une pensée-en-Un est radicale, même si elle retrouve une conception de l'Un plus ancienne (judaïque) que celle de l'ontologie grecque. Cet Un qui est l'Un-de-l'Autre plutôt que l'Un-de-l'Etre, l'unaire plutôt que l'unité, l'Un dispersif du signifiant plutôt que l'intuitive et synthétique pensée de soi-même, cet Un se pratique aussi bien dans la mathématique ensembliste (hissée au rang d'ontologie par Badiou) où il occupe une position décentrée par rapport à l'Etre du pur Multiple, qu'il ne domine donc plus comme dans l'ontologie classique. Mais l'Un rien-qu'-Un ou rien-que-Réel de la Non-philosophie n'a encore rien à voir avec cette figure ultime de l'altérité qu'est l'au-moins-Un « exceptionnel » de la psychanalyse. Celui-ci est différent (et inconscient) en ce qu'il ne permet pas d'accueillir le rien-qu'Un sans l'émietter ou le différencier ; celui-là admet au contraire l'Un-de-l'Autre et le discours psychanalytique qui le représente sans lui résister (comme le fait trop souvent le discours philosophique), sans le détruire, mais en privant ce discours de sa suffisance transcendantale, de son auto-interprétation et de sa prétention abusive au Réel (fût-ce à travers la privation du Réel, ou la thèse du Réel impossible). 
Apportons simplement, pour situer les choses, trois éléments essentiels de la théorie non-psychanalytique de F. Laruelle telle qu’elle est exposée notamment dans Théorie des Etrangers[2]. 1) Est non-psychanalytique la thèse qui énonce l'identité de l'Un, de l'Homme, et du Réel : « nous affirmons la radicale finitude intrinsèque de l'homme-en-homme plutôt que sa "transfinitude" ou sa refente comme "sujet" par un inconscient ou un signifiant-premier inintelligible (le phallus) » (p. 189). 2) « Celle-ci [la non-psychanalyse] est enracinée dans la Jouissance comme cause-(de)-la science plutôt que dans le sujet-du-symptôme (...) Et il n'y a de non-analyse qu'à s'"identifier" au Joui et à la posture immanente de Jouissance » (id.). 3) « La non-analyse commence lorsqu'on se demande comment les objets partiels du corps et du savoir inconscient sont rapportés aux objets réels et finalement à un Réel qui n'est pas l'impossible » (id.). Résiste à cet ensemble de thèses tout discours utilisant le procédé de la triade (symbolique ou borroméenne, comme chez Lacan, mais toujours dialectique à sa manière) pour tenter de lui objecter une autre conception de l'Un et du Réel, taxant le Réel-Un de fantasme métaphysique ou d'impossibilité logique. 
La non-psychanalyse se présente comme une dualyse de la psychanalyse, à la fois une théorie et une pragmatique de l'analyse : elle isole et généralise la forme symptôme (à commencer par les thèses plus ou moins aporétiques de la théorie analytique elle-même) en la réduisant à l'état de matériau inerte d'abord, puis en lui conférant une nouvelle objectivité (non-thétique) d'autre part. 
Il convient ensuite de distinguer la posture immanente du non-analyste de la position encore problématique et dialectique de l’analyste en tant qu’elle est impliquée surtout dans le jeu des identifications. Comme on le sait la manière d'être de l'analyste par rapport à l'analysant participe de la feinte ou plus exactement du « semblant ». On peut relever d’ailleurs d'autres positions subjectives du même type comme le suspens phénoménologique ou la sérénité heideggerienne, voire la feinte et la fiction cartésiennes, et bien entendu la dénégation socratique. Sur l'essentiel ces postures sont équivalentes car elles définissent chez l'analyste ou le philosophe une apparence d'objectivité exigée par l'objet premier de la pensée, ici le symptôme qui sert de référence dans l'ordre de la jouissance retenu par l'analyste.
La disponibilité non-analytique n'est pas directement "pour" le phénomène par excellence du Donné-sans-donation que Laruelle appelle ici le Joui, qui est cause et n'a pas besoin de l'opération du semblant. Celui-ci opère directement, si l’on peut dire, avec la Jouissance définie comme suspens unilatéralisant. L'éthique du désir de l'analyste, chère aux lacaniens, n'est donc nullement première (au niveau du Joui) ni même seconde (au plan de la Jouissance). Le désir fondé sur le manque représente ce que Socrate et les analystes, de concert, possèdent de plus précieux. Le non-analyste ne se définit pas par la pureté de son désir mais par l'immanence ou si l'on veut la « liberté » première de sa jouissance. D’une certaine façon tout sujet en posture de dualyse exerce de plein droit la non-psychanalyse, qui n'est pas différente de sa jouissance. Le non-analyste est le contraire du « rebut de la jouissance », selon l'expression de Lacan. Comme la jouissance est de droit multiple (autant que le joui est Un), le non-psychanalyste est toujours l'Etranger, l'Inconnu – mais jamais cet Exclu ou cet Ennemi qu'était devenu Socrate pour la Cité.

[1] Concernant la « Non-psychanalyse » nous renvoyons à notre premier ouvrage (De la psychanalyse à la non-philosophie. Lacan et Laruelle, Paris, Kimé, « Bibliothèque de Non-philosophie », 1999) qui contient l’essentiel de nos recherches et dont l’ensemble de cette section XV constitue un simple complément. A propos de l’épistémologie de la psychanalyse et du lacanisme (en dehors de toute perspective non-psychanalytique) lire plutôt nos Etudes lacaniennes. Psychanalyse, Science, Philosophie, Les Contemporains favoris, « Collection bleue/essais », 2013. 
[2] François Laruelle, Théorie des Etrangers. Science des hommes, démocratie, non-psychanalyse, Paris, Ed. Kimé, « Bibliothèquende non-Psychanalyse », 1995.

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