dimanche 31 juillet 2011

Pour une Théorie Non-psychanalytique de la Psychanalyse

 

 

I. D'une Non-Anthropologie à une Non-Psychanalyse

La Non-Philosophie de François Laruelle permet de caractériser la Psychanalyse comme Théorie du Sujet et comme variante de l'anthropologie philosophique, par opposition à la "Science de l'Homme" entée sur le Réel que revendique, pour son propre compte, la Non-Philosophie. On peut, de ce fait, procéder à une sorte de "généalogie de la Non-psychanalyse" chez Laruelle, à partir de sa conception non-anthropologique de l'Homme déjà en place dans "philosophie II" (années 80). Ce sera le premier objectif de ce texte, qui caractérisera ensuite la non-psychanalyse de façon plus théorique et plus formelle. Je cite pour commencer des extraits de Une biographie de l'homme ordinaire. Tout d'abord une accusation terrible : "Telles qu'elles existent et triomphent, les Sciences de l'homme ne sont pas des sciences et ne portent pas sur l'homme : pour la même raison". Elles ne visent pas l'homme en tant qu'Un ou Individu (les multiplicités réelles) mais seulement des généralités unitaires qu'elles fétichisent chacune à leur manière ; elles ne forment pas une science, précisément parce qu'elles n'ont pas d'objet réel (l'homme réel) et pas plus de rigueur qu'un fantasme techno-politique. Plus généralement les formes anthropologiques de la philosophie ne font que fantasmer l'homme réel en projetant sur lui les préjugés ontologiques gréco-chrétiens ; bref la philosophie trop humaine incarnée par le philosophe comme modèle universel ne connaît pas l'homme ordinaire. "Elle ne connaît l'homme qu'en l'entourant de préfixes ou de guillemets, de précautions et de relations (avec soi, avec les autres, avec le Monde) ; jamais comme "terme". (...) La différence anthropo-logique interdit que l'on commence par l'homme et sa solitude". Le mixte de l'homme et du logos comme condition philosophique et dialectique de la pensée est une limitation, une inhibition plus profonde que tous les humanismes ultérieurs ; c'est la dénégation de l'homme comme pensée (en) soi rien qu'humaine ou du savoir immanent et théorique que l'homme possède de lui-même. L'homme et sa pensée sont une Identité sans circularité et sans dialectique : c'est ce qui distingue le paradigme théorique (ou mystique) du paradigme pratique (ou philosophique) que nous connaissons. Identité sans Unité, mystique sans mysticisme : l'essence de l'homme n'est pas seulement immanence, elle est aussi finitude. "Si l'essence de l'homme n'est pas une différence, quelque chose comme une décision indécidable, elle est le sujet radical d'une épreuve qui, loin de l'aliéner, est finie ou le tient en soi et lui interdit de jamais sortir de soi" . Penseur de l'absolu, il est clair que Laruelle identifie celui-ci avec la finitude, plutôt qu'avec la totalité infinie comme ses prédécesseurs… (lire la suite)

Mais la distinction différence/finitude représente peut-être un piège, une dernière ruse de la pensée philosophique précisément sous le mode de la théorie. Celle-ci exige comme condition de non-circularité que le sujet de la science des hommes ordinaires ne soit pas différent de son objet ; elle maintient donc une opposition minimale sujet/objet (leur non-différence même) qui équivaut justement à la minorité du sujet humain, sa finitude. L'"individual" (et non l'individuel) est le fondement transcendantal d'une science des individus ; c'est encore une condition plus qu'un conditionné réel. Or Laruelle distingue de plus en plus le transcendantal (restant une forme d'immanence théorique) et le réel, ou encore le "sujet" et l'homme réel. Dans "Philosophie II", principalement dans Une biographie de l'homme ordinaire, il est dit que l'homme réel (et non seulement possible) est sujet, rien-que-sujet. Par exemple : "L'essence de l'homme se tient dans l'Un, c'est-à-dire dans l'inhérence non-positionnelle (de) soi, dans un rien-que-sujet ou un absolu-comme-sujet, c'est-à-dire une finitude". Puis dans "Philosophie III" la théorie du clonage lève la toute dernière ambiguïté possible entre l'homme réel, ou Ego-en-ego, et le sujet fini (l'Autre ou l'Etranger, les Minorités, etc.).

On reviendra sur ces nuances, mais pour l'instant la description de l'homme comme sujet fini est suffisante pour contrer la différence anthropo-logique et pour préciser les conditions non-philosophiques d'une science des hommes - bien qu'elle ne permette pas encore une description rigoureusement non-psychanalytique du sujet . On comprend pourquoi le réel du sujet fini n'est absolument pas dialectisable et donc échappe à toute anthropologie. En lui-même, l'homme réel est une réponse suffisante à l'illusion unitaire, car il n'a pas le Monde comme corrélat ou vis-à-vis, ne vise pas sa réalisation subjective par une sortie à l'Autre ; simplement, jouissant d'une précession absolue sur l'Autre, il se contente de l'unilatéraliser. Il n'a même pas besoin de se séparer du Monde, de se tenir en réserve ou à l'écart. "Ce sont le Monde, l'Histoire, l'Etat qui "décrochent" ou "décramponnent" du sujet, ce n'est pas le sujet qui se sépare d'eux : il se séparerait, une fois de plus, de soi". Dans le cadre de "philosophie II", Laruelle appelle encore "dualysation" le rapport de l'homme et du Monde (dans "philosophie III", l'homme ou le réel sont radicalement forclos), soit un "rapport-sans-rapport" qu'autorise l'unilatéralité dépourvue de toute réciprocité, notamment analytique. Selon une topique rigoureusement finie, le sujet se trouve au centre non-thétique de lui-même et pour cela il ne fait pas tourner le Monde autour de lui, il ne critique ni n'accomplit la révolution copernicienne. Aucun horizon mondain, sinon le Monde unilatéralisé, aucune projection historique réalisante si ce n'est la résistance de la Philosophie au réel humain radical.

La cause de cette fatalité dialectique et aliénante qui pèse sur l'homme à l'âge de la philosophie, on le voit bien, n'est autre que le préjugé de l'Action au sens philosophique et anthropologique de "pratique". "La "raison pratique" en général, dans son contenu déployé, signifie que l'agir a la structure de la scission unifiante, de l'unité des contraires ou de la transcendance", note Laruelle. Et il poursuit : "Les philosophes savent que la matrice gréco-occidentale la plus fondamentale, celle de l'Unité-des-contraires, est l'essence pratique par excellence de la pensée, que le noyau ultime de toute pensée est un agir (agir du devenir ou du passage d'un contraire l'autre, agir historial de l'Etre, essence pratique de la Raison pure, processus primaire de l'inconscient, etc.). Mais ils arrêtent trop tôt l'analyse sans aller jusqu'à cette énergie transcendantale ultime de l'agir fini, de la pulsion individuale". Il est bien vrai qu'avant d'être un Cogito l'homme se définit d'abord comme Agito, mais il s'agit d'un agir ou d'une pragmatique ordinaires dépourvus de toute transcendance, de tout dépassement de soi-même. La solution est donnée dans le concept de pulsion : "Le côté subjectif-fini de la pragmatique est une pulsion, pulsion sur le Monde mais inhérente (à) soi. (...) Réduit à son contenu phénoménal irrécusable, agir est pousser. L'action est d'abord une pulsion avant d'être une transformation ou une production". Ainsi la pulsion finie n'engendre aucune dialectique (du désir, par exemple) car le sujet, tout en agissant sur le Monde, ne se divise pas et ne s'aliène pas ; la pulsion elle-même n'est pas un "pouvoir sur" l'Autre ou le Monde puisqu'elle l'affecte sans se déverser en lui, sans communiquer avec lui en retour. Conformément à son idéal la philosophie en a fait une force agonistique, un pouvoir ou un désir ; puis la psychanalyse l'a dévolue au processus primaire, à l'inconscient, voire à la jouissance... interdite. "Une pulsion unitaire prend appui sur un bord inconscient ou une coupure, sur une scission en général", mais "la pulsion réelle n'a pas besoin d'un tel appui, étant finie et restant en soi" . Nous touchons probablement ici à l'essence ultime de la Dialectique soumise à la différence anthropo-logique, caractérisée par un déni du Réel et de l'homme ordinaire, et nous suspectons que la psychanalyse n'y fait point exception.

Mais la psychanalyse s'occupe du "sujet" et non de l'"homme", qu'elle laisse au sens commun philosophique. En l'occurrence, c'est plutôt un avantage qu'un inconvénient : mieux vaut ignorer l'homme plutôt que le réduire précisément à un sujet, à l'enseigne de la pratique philosophique. La distinction de l'homme et du sujet paraît donc essentielle pour saisir le propre de la théorie analytique : c'est ce que constate F. Laruelle dans Théorie des étrangers qui inaugure "Philosophie III", et où il donne les premiers principes d'une "théorie unifiée" de la philosophie et de la psychanalyse. L'homme ordinaire, ou plutôt l'Ego-en-ego n'y est plus décrit comme sujet fini ou minorité, mais comme identique au Réel-Un précédant absolument le champ transcendantal de la subjectivité théorique et de la connaissance scientifique. Il n'est plus question "de passer immédiatement et sans plus de l'homme comme cause immanente pour la science à l'homme comme objet réel d'une science". Il faut donc qu'il existe une objectivité spécifiquement humaine différente (sinon en dernière instance) de l'homme réel : c'est ce que Laruelle nomme maintenant l'Etranger, l'Autre ou encore le "Sujet". Le Sujet ou l'Etranger figure tout ce que l'on peut connaître de l'homme, qui n'est jamais objet de science, ni sujet de science, mais cause de la science. Celle-ci part donc maintenant de la dualité de l'Ego et de l'Etranger, du donné réel et d'une identité transcendantale (ou donation) émergeant dualement. "L'homme comme Ego et le sujet de l'Humanité ne sont plus réciprocables ; c'est un terme mis à la philosophie comme pensée copernicienne de la "Subjectivité absolue", pas seulement un changement dans l'expérience phénoménale du "sujet" lui-même". Le "nouveau" sujet théorique n'est évidemment pas plus divisé ou aliéné que l'Ego lui-même (il n'est pas équivalent au sujet barré lacanien) ; mais sa nouveauté véritable est de rompre avec la structure générale dialectique et, comme on continue de le dire, anthropo-logique de la subjectivité philosophique (ou déni de l'homme (et du) réel). Ce déni n'existe plus car "la dualité de l'Ego et du sujet, l'irréversibilité qui les met "en rapport", protège l'homme et la science de leur envahissement réciproque, de leur "constitution" mutuelle". Certes la psychanalyse ne reproduit pas à l'identique le schéma classique de l'aliénation subjective, mais elle en a inventé un autre, plus raffiné. En lieu et place de l'Ego ou de l'homme réel, elle situe la "Chose" ou l'Autre réel, et le sujet du signifiant, qui est aussi le sujet de la science sous l'espèce du sujet-supposé-savoir, lui fait "face". La Chose et le sujet, la Mère et l'enfant : voici identifiée la différence anthropologique propre à l'analyse, et la dialectique de l'aliénation (de la scission, de la soustraction, etc.) qui en découle. Le rôle d'une "non-psychanalyse" se limitera à faire droit au Réel comme Un ou humain radical ; à authentifier le Sujet différent du réel - mais à partir du réel - comme sujet de la science et néanmoins sujet de la jouissance (corps jouissant) ; à emplacer dualytiquement le corpus analytique comme mixte d'anthropologie dialectique (hégélienne, kojèvienne) et de théorie du sujet (freudienne, lacanienne).

II. Le Principe de psychanalyse suffisante et la non-psychanalyse

Il existe un "principe d'analyse suffisante" comme il existe un "principe de philosophie suffisante". De même que celui-ci suppose en général la "philosophabilité" du réel, la co-détermination du réel par la pensée, celui-là suppose une "analysibilité" du sujet qui tend à faire de la psychanalyse - en-dernière analyse, en somme - une instance du réel : vulgairement parlant, il s'énonce par le fait qu'on n'échappe pas à la psychanalyse, y compris lorsqu'on prétend discourir sur elle. Ce principe paraît cependant moins puissant que le principe de philosophie suffisante, et se présente même sous une forme inversée. La philosophie est tyrannique par esprit démocratique : tout homme, selon elle, étant au moins virtuellement philosophe. La psychanalyse propose une démarche beaucoup plus réservée et subjective puisqu'elle repose sur l'expérience individuelle (et néanmoins duelle) de la cure. Mais cela définit en même temps sa suffisance propre, lorsque la pratique devient argument d'autorité. La suffisance analytique se repère d'abord dans l'analogie supposée du symptôme et de la science du symptôme, les rapports intersubjectifs étant d'ordre "inter-sinthomatiques" selon l'expression de Lacan. Là encore, il s'agit d'un rapport circulaire au Réel (à quoi la non-philosophie oppose le concept d'Un-réel), la psychanalyse se prenant plus ou moins, en fin de compte, pour le Réel...

On avance le syntagme de "non-psychanalyse" par analogie avec celui de "non-philosophie". A nouveau, il s'agit d'intervenir dans la théorie analytique sans y être, en quelque sorte, invité. Naturellement il faut s'attendre à une résistance de la part du discours analytique, pour qui le concept même de Réel-comme-Un est incompréhensible. Il y a bien un Réel dans l'analyse, une prise en compte de l'extériorité analytique. Pas-tout du Réel est analysable, pourrait-on dire, en parodiant Lacan. Or justement la suffisance de l'analyse résulte de sa prise de position "dans" le manque et "en faveur" du manque. Car ce Réel est intrinsèquement analytique en tant qu'il appartient toujours au paradigme du Sujet en ses trois dimensions (R.S.I.). Le "pas-tout" dont se réclame la théorie analytique à travers le discours lacanien n'est pas de même portée que le "non" de la non-psychanalyse. Certes, la psychanalyse se prévaut de l'exclusion, de la forclusion, voire se soutient d'une incomplétude théorique reconnue et assumée, de même qu'elle promeut un Sujet sans présence. Elle entend assumer ce pas-tout, et cela fait toute son éthique. Mais elle n'est pas prête à céder la part manquante à une théorie non-psychanalytique, qui ne serait pas psychanalytique. De notre point de vue, "non" indique plus radicalement que le Réel en cause ne saurait être simplement analytique, ni même non-analytique, mais bien réel uniquement, sans compensation ni réciprocité.

La non-psychanalyse peut apparaître d'abord comme une application de la "science première" non-philosophique (cf. Laruelle) à la psychanalyse. On attend d'elle qu'elle fournisse précisément la théorie de la psychanalyse, sans prétendre pour autant dépasser celle-ci, la déplacer, la subvertir, etc. Pourtant la psychanalyse n'est pas une philosophie comme une autre ; la non-psychanalyse ne sera donc pas une simple application de la non-philosophie. En tant qu'elle dénie l'Un comme Réel, la psychanalyse fait partie intégrante de la pensée philosophique ; mais dans la mesure où elle en tient compte aussi à sa manière, elle se situe hors du discours philosophique qui supporte cette pensée. On pourrait dire aussi que la psychanalyse constitue le symptôme historique de la philosophie (encore est-ce une appréciation elle-même philosophico-analytique, cf. Juranville : il faut plutôt dire que la psychanalyse dans son ensemble est le symptôme de la non-psychanalyse, sans réciprocité). Parallèlement, la non-psychanalyse pourrait bien avoir un statut particulier dans le continent non-philosophique de la pensée-de-l'Un. Elle met à jour son aspect le plus spécifiquement théorique, qu'on nomme "dualyse" par opposition à "analyse", soit d'abord un processus de désidentification (fondé sur les concepts de sujet et de jouissance, repris à la psychanalyse et transformés).

Dualyse : ce terme signifie qu’au lieu de la réciprocité analytique — par exemple du désir et de son interprétation, de la jouissance et du signifiant, etc., et surtout du Réel et de l’a­nalyse —, on dispose des données analytiques emplacées (mises en place sans être remplacées, déplacées ou renversées) unilatéralement à partir de la Jouissance, et en-dernière-instance du Réel. La psychanalyse est ainsi réduite à l’état de matériau disponible, expurgée du principe d’analyse suffisante qui l’anime et l’ordonne habituellement. Après cette "mise en matériau" de la théorie analytique, qui correspond à la suspension du principe de psychanalyse suffisante, il reste à mettre en œuvre triplement la méthode dualytique, selon trois opérations distinctes. 1° L'identification et l'isolement des mixtes philosophico-analytiques sous forme de "triades idéalistes" opérant à tous les niveaux du corpus freudien et/ou lacanien. 2° L'unilatéralisation (de ces mêmes objets mixtes et unitaires) permettant de poser un concept proprement dualytique de Sujet et/ou de Jouissance comme Autre, et de justifier secondairement le concept analytique de jouissance-objet. 3° Enfin l'unidentification de ces termes à l'Un ou au Réel, c'est-à-dire en l'occurrence au "Joui", bien que ce terme de Joui, déconceptualisé et proprement vide de sens, n'apparaisse comme possible expression du Réel qu'avec l'opportunité de la jouissance analytique en position de cause occasionnelle.

Sur le fond, la grande idée ou le grand préjugé de la psychanalyse, c'est que la jouissance est impossible sinon interdite comme telle, autant que désirée. Sans doute parce que son modèle honteux et névrotique reste la jouissance de l'Autre comme mythique jouissance de la mère. Car si la jouissance est rapportée à l'Autre, l'Autre réel, c'est en tant que jouissance "une", plénitude imaginaire. Notre point de vue est exactement inverse : il faut séparer radicalement le Réel en tant qu'Un (bien sûr vidé de tout caractère métaphysique ou transcendant en général, donc comme immanence radicale) de la jouissance en tant que Sujet. Si Lacan ne parvient pas ou ne veut pas former le concept de Sujet de la jouissance, c'est parce que pour lui la jouissance (jouissance "une" de l'Autre) est globalement du côté du Réel (un Réel largement fantasmatique) et le Sujet globalement du côté du signifiant (soit la fonction d'altérité de l'Un, comme unaire). Ce n'est pas la jouissance "Autre" de l'une-plus-une, la jouissance féminine tardivement évoquée par Lacan, qui peut modifier ce tableau : plutôt elle le complète. Or en isolant radicalement l'Un-Réel, nous pouvons identifier le Sujet et la jouissance placés unilatéralement du côté de l'Autre (c'est-à-dire en fait le seul côté, l'Un n'étant pas un "côté"). Mais le Sujet comme Autre, c'est encore une hérésie pour la psychanalyse qui repose tout entière sur cette confrontation initiale du Sujet et de l'Autre.

La non-psychanalyse aura pour objet privilégié la connexion de la psychanalyse avec l’ensemble des disciplines et des sciences voisines, dont elle se nourrit et avec lesquelles elle se noue. Le point de vue non-psychanalytique a pour effet de dualyser ces mixtes unitaires, comme par exemple linguistique et psychanalyse, politique et psychanalyse, etc. Il s’agit de reconstituer la théorie psychanalytique “en identité” sinon en totalité (projet évidemment futile et impossible), donc de conduire un travail sur la psychanalyse qui reste le véritable objet, tandis que la non-psychanalyse reste seulement un point de vue qui ne doit pas se prendre lui-même pour objet. La non-psychanalyse est le point de vue non-philosophique sur la psychanalyse ; elle se constitue comme théorie de façon minimale et fait la théorie de la psychanalyse de façon maximale. Elle étend la compétence de celle-ci à proportion qu’elle réduit ou extirpe sa suffisance. Par ailleurs, on ne doit surtout pas laisser croire que la non-psychanalyse découlerait de la psychanalyse, qu’elle serait un prolongement ou un débordement de celle-ci, pire qu’elle serait destinée à la remplacer. C’est de la non-philosophie seulement que se déduit la non-psychanalyse, utilisant bien sûr le matériau analytique et n’ayant aucune existence en dehors de ce matériau. Elle place celui-ci à un niveau semble-t-il ignoré ou dénié habituellement : celui d’une clinique théorique, ou d’une théorie clinique autonome, là où justement le discours analytique dissocie artificiellement les deux selon un préjugé typiquement philosophique.

Il s'agira de confronter successivement, au niveau des principes fondateurs, la psychanalyse avec la philosophie, puis avec elle-même comme pratique interprétative, enfin avec la science. — La psychanalyse n’a rien de plus urgent, semble-t-il, que de chercher dans la philosophie une légitimité ou une dimension théorique qui en réalité ne fait que l’aliéner davantage au principe de philosophie suffisante. Or l’éthique est la dimension toujours centrale de la philosophie qui fraye les voies du sujet humain en direction du Réel — hélas un Réel supposé, idéalisé, etc. Maintenant la psychanalyse fait “comme” la philosophie en voulant à toute force “faire éthique”, même s’il s’agit d’une éthique spécifique. C’est la tendance — d’ailleurs récemment dénoncée par certains psychanalystes “lacaniens” eux-mêmes — de l’“éthification de la psychanalyse”. Nous opposons à l’éthique, cette imposture, une posture clinique. Il y a une cause clinique à l’éthique. La philosophie est une pensée “à problèmes”, mais la cause du problème, c’est toujours un symptôme. La philosophie traduit la question d’un Sujet — question d’identité, non philosophique par elle-même —, mais refoulée et transformée en question sur l’Etre-Un. Le discours analytique, au moins, laisse paraître la question du Sujet. Mais il ne trouve qu’une identité “en souffrance” au niveau du symptôme. — La psychanalyse elle-même, dans la mouvance lacanienne, stigmatise les tenants d’une technique conformiste à laquelle elle ne peut opposer, finalement, que le concept de pratique. Il fallait oser davantage et remettre en cause le préjugé de la pratique, où vient se loger idéalement le principe de psychanalyse suffisante. Celui-ci accorde une priorité absolue à la pratique, côté analyste, et au symptôme, côté analysant, seuls réels analy­tiques finalement recevables “en dernière ins­tance”. On ne contestera certes pas que la psychanalyse soit essentiel­lement une pratique (et même si l’on veut une pratique thérapeutique destinée à lever les symptômes), mais il est abusif d’y voir une justification d’existence ; car dans ce mouvement d’auto-justification par la pratique, l’analyse finit par se confondre avec le Réel, une fois de plus exclu ou méconnu comme cause. Donc, selon nous, la psychanalyse est avant tout une clinique et une théorie, une clinique avant une éthique, une théorie avant une philosophie, une méthode spécifique (l’analyse même) avant une praxis. D’autant que l’engagement pratique et éthique de la psychanalyse dissimule une ambition institutionnelle et surtout formatrice (les fameuses “écoles” de psychanalyse), par où elle rejoint encore la vocation démologique de la philosophie et sa prétention à faire lien social. — En étudiant les rapports ponctuels de la psychanalyse avec les sciences, on pourra évaluer sa capacité à se penser comme discipline autonome et donner sens à cette autonomie. L’on ne peut rien espérer d’original, sinon de plausible, d’une association de principe science/psychanalyse orchestrée par la philosophie ou l’épistémologie. Lacan avait pensé le rapport science/psychanalyse de façon relativement immanente, en ayant déterminé la science (galiléenne) comme la condition historique de la psychanalyse, puisque celle-ci au fond ne fait qu’“opérer” sur le sujet forclos de la science (à savoir le cogito). De sorte que, pour lui, il s’agissait moins de débattre de l’a-scientificité de la psychanalyse que de caractériser une science pouvant enfin inclure la psychanalyse. C’est ce problème que la non-psychanalyse reformule, en inversant cependant les données initiales. Loin de penser que la psychanalyse dépend des sciences empiriques ou logiques constituées, même si elle leur emprunte constamment des savoirs, il faut dire que la psychanalyse dévoile aux sciences positives (malgré la violente dénégation de celles-ci) une partie de leur “essence” de science consistant précisément dans l’analyse et la clinique comme telles (concepts à redéfinir complètement). Ces dernières, toutefois, n’épuisent aucunement l’essence réelle ou “ordinaire”, au sens de Laruelle, de la science. Selon nous la science (de) l’Un, comme son nom l’indique, permet d’associer directement et unilatéralement un terme “X” donné au réel-Un, terme choisi pour son “répondant” dans la psychanalyse effective et sa capacité à tenir lieu de l’Un, en tant que sujet non-thétique, dans la théorie, et comme Sujet de celle-ci. Il s’agit peut-être davantage d’une posture de jouissance (appelons-la “mystique”) que d’une démarche (théorique) de connaissance. En tout cas, la psychanalyse dualysée doit nous inciter à revoir en profondeur le concept de science par-delà le médium du “sujet de la science”, cher à Lacan, qui se contente par-là d’un aperçu certes original mais encore historique. Ce n’est pas un Sujet, mais un Réel, que la science nous propose ; de cette science seule peut se déduire une théorie analytique, de ce Réel seul peut se déduire un Sujet inédit : le Sujet de la jouissance.

III. Les règles d'une science non-psychanalytique de Lacan

Pour François Laruelle la non-psychanalyse constitue un cas particulier de la non-anthropologie à venir. Dans Théorie des étrangers, il présente lui-même les enjeux de la non-psychanalyse induits d’un matériau présenté comme un “lacanisme standard”, bien suffisant dès lors qu’on s’en tient aux hypothèses premières et à la constitution d’un “algorithme” de la non-analyse. Dans ma Thèse ("Psychanalyse et non-psychanalyse", 1998) je tente une description plus concrète et plus méthodique du matériau lacanien, notamment en appliquant à cette thématique les règles de pragmatique non-philosophique élaborées par Laruelle dans Philosophie et non-philosophie. (J'assume le télescopage ainsi produit entre deux états légèrement hétérogènes de la doctrine laruellienne.)

Le minimum supposable reste bien sûr l’Ego-en-Ego, ou l’immanence radicale, comme cause réelle de la non-analyse. Déjà le réel n’est pas supposé faire système avec l’analyse; ce n’est pas le symptôme (par exemple) comme plus-de-jouir mais un “Joui-sans-jouissance”. L’instance du symptôme, au lieu d’être le point d’orgue de l’analyse, est rejetée à l’intérieur de la dualité unilatérale qui “suit” immédiatement le Joui et qui est constitutive de la Jouissance. Ainsi emplacé, le symptôme prend la forme résiduelle d’un “objet mixte” ou “complexe philosophico-analytique” (ce qui signifie, dans l’épure, un mélange constant de l’Etre et de l’Autre). L’ordonnance strictement verticale de ces principales instances constitue donc ce que Laruelle nomme l’“algorithme de la non-analyse” : 1° le Joui, 2° la détermination en-dernière-instance et la dualité unilatérale (la Jouissance comme Sujet et son mode, l’Inconscient), 3° le complexe philoso­phico-analytique qui, lui, comprend une dualité horizontale (toutes sortes d’amphibologies produites pas la théorie analytique). A titre indicatif, l’on pourra comparer cet algorithme avec la structure du discours formalisée par Lacan, autour de quatre termes (S1, S2, $, a) et quatre places (agent, autre, vérité, production), mais surtout fondée sur la dualité horizontale de l’Un et de l’Autre, soit dans le modèle princeps du “discours du maître”, celle du signifiant unaire S1 représentant le sujet $ (rapport de gauche : l’Un) et du savoir S2 dont on jouit “en plus” (‘a’) (rapport de droite : l’Autre), dualité qui se solde d’ailleurs par une impossibilité et une impuissance propres. On constate immédiatement que l’instance du réel y est confondue avec la jouissance. La réécriture non-psychanalytique de ce schéma supposerait à tout le moins d’exclure le réel de toute dualité et toute structure, au-dessus d’une barre horizontale qui recouvrirait la dualité simple, absolument non-représentationnelle, du sujet (à gauche) et de la paire signifiante (à droite).

Quoi qu’il en soit des “petites lettres”, il est douteux que l’on puisse faire un usage innocent du mathème (et de la “lettre) en non-psychanalyse sans tomber dans le piège auto-privationnel qu’il nous tend. “La solution proposée est d’une tout autre nature : le devenir-science de l’analyse ne passe pas nécessairement par une mathématisation, certes toujours possible, mais par son insertion sous les conditions d’une théorie unifiée de la science et de l’homme, qui aurait l’Ego (le Joui) pour cause et les Etrangers (l’Inconscient radical) pour objet — donc d’une mathèse transcendantale de la Jouissance" (Laruelle). Une axiomatique “ordinaire” ou “réelle” est toujours possible en droit dès lors que, suivant la conception non-performationnelle du langage que nous avons déjà admise, le problème du méta­langage ne revêt pas de caractère décisif comme c’est le cas en philosophie (et en psychanalyse, puisque Lacan le dénie violemment : “il n’y a pas de métalangage”) : il suffit de considérer que le méta­langage existe, qu’il appartient au matériau lui-même, qu’il est reconduit par les règles de réécriture non-philosophique à un état inerte (philosophiquement) mais aussi particulièrement fécond (non-philosophiquement). Cela nécessite quelques précisions.

1. Caractéristiques et devenir-sujet du matériau
Dans le cadre d'une étude générale sur Lacan, on emprunte le nom de Lacan pour en faire le terme devant assumer la fonction de sujet. Cette identification se vérifie empiriquement, puisque le signifiant "Lacan" paraît ultimement concentrer en lui tous les enjeux du lacanisme. Quant au matériau il se constitue empiriquement de l'"œuvre" lacanienne, avec son aspect a priori que l'on étudiera exclusivement, soit la "théorie" lacanienne comme telle (débordant en ce sens largement les écrits ou les paroles de Lacan puisqu'on l'étendra juqu'au lacanisme contemporain). L'intérêt majeur de cette règle est de pouvoir considérer un objet (ici "Lacan") dans sa totalité. Totalité donnée de surcroît, bien sûr. Autrement dit "Lacan en tant qu'Un" (c'est le premier effet) est aussi "tout-Lacan". La totalité comme conséquence à peine paradoxale d'une pétition minimale, non-analysable : l'Un. Le point de vue des "lacaniens" a bien prescrit une réduction comparable à notre "mise en matériau", mais elle l'intègre immédiatement, ou parallèlement, dans le processus transférentiel qui est là avant la réduction et la surdétermine. Notre méthode au contraire "libère" la doctrine en totalité, surtout parce qu'il s'agit d'une totalité sans opération de totalisation ni périodisation empirique. Au-delà même de la totalité de l'oeuvre, il faut poser de manière beaucoup plus radicale l'équivalence à la fois des époques et des parties de la théorie lacanienne. Et non seulement leur équivalence, mais leur capacité à représenter tout-Lacan. Leur conférer, depuis l'Un, cette capacité réelle, revient en même temps à leur hôter la prétention de le faire.

2. La suspension du PPS
La Totalité n'est pas admise une fois pour toutes puis laissée en chemin, comme simple élément d'une démonstration; elle reste effective et opérante notamment au travers des autres règles de la non-psychanalyse où, à chaque fois, un élément essentiel de la théorie de Lacan peut être appréhendé ou critiqué, en même temps que la théorie entière s'y retrouve et s'y inscrit. La règle 2 correspond à la suspension du PPS. On serait en droit de distinguer "principe de philosophie suffisante" et "principe de psychanalyse suffi-sante", le second n'étant qu'un cas particulier du premier. Pourtant, on ne peut vraiment les distinguer pour deux raisons. La première est que le principe de suffisance, en lui-même, soit la co-détermination supposée de la pensée et du réel, définit la forme-philosophie elle-même dans sa plus grande généralité. La seconde raison semble inverse de la première, puisqu'elle suggère ceci : l'aspect le plus décisionnel ou différentiel de la philosophie est justement apporté par la théorie-pratique analytique, par l'analyse qui est la forme ultimement élaborée de la subjectivité théorique, au point qu'elle prend le nom de "théorie du sujet". L'analyse étend le Deux ou la Dyade jusqu'à une quasi-immanence, que la psychanalyse trouve dans la forme-symptôme ou la forme-sujet, donc le sujet-du-symptôme.

3. Le sujet et le symptôme philosophico-analytique
Le "principe de psychanalyse suffisante" est d'autant plus retors qu'il existe déjà, dans la doctrine lacanienne, sous la forme d'une matière dispersive, d'un matériau.... D'abord en tant que sujet du signifant, tel le furet, il paraît naturellement insituable et insaisissable. Dans ce domaine, la non-psychanalyse devra pratiquer une inversion : en psychanalyse, la dispersion est du côté du sujet, lequel en revanche tient dans un ordre serré, structural, tous les autres termes ; il est l'exclusion, la "case vide" par quoi se maintient toute structure. A l'inverse, la non-psychanalyse devra emplacer toute décision de manière à disperser et à rendre équivalents tous les termes. La difficulté provient ensuite de ce qu'il y a différents aspects ou différents niveaux de la manifestation du sujet. A la limite, au niveau le plus englobant, c'est la psychanalyse elle-même. La psychanalyse s'inscrit dans le champ du symptôme, elle est même pourrait-on dire la reconnaissance ou la nomination de ce champ, mais le champ lui-même n'est autre que la pensée philosophique… et la psychanalyse en constitue le symptôme. Aussi F. Laruelle est-il dans le vrai en évoquant un "symptôme philosophico-analytique", car ce mixte est la vérité de tout symptôme.

4. Le sujet de la jouissance

On insiste sur ce point qui résume toute la théorie non-psychanalytique de la jouissance. Il faut distinguer trois plans ou trois ordres de réalité apparemment superposés. 1) Il y a d'abord la jouissance comme faisant partie du symptôme philosophico-analytique dans son ensemble, donc inexorablement liée à un affect du manque et de la perte. Elle reste incluse dans l'ambivalence jouissance/souffrance du symptôme et, par ailleurs, forme un mixte avec le désir qui la limite et lui impose la médiation signifiante, phallique. Le style auto-privationnel est résumé par la formule lacanienne : "il n'y a pas de rapport sexuel" ; quant à l'aspect auto-décisionnel et auto-positionnel de l'érotique psychanalytique, il se déduit du réel considéré comme impossible qui limite la jouissance à n'être qu'une opération, la renvoie en quelque sorte à sa propre signifiance ou la condamne à faire couple avec le signifiant. L'essentiel de cette structure transcendante de la jouissance, d'un point de vue analytique, est la relation bilatérale (signifiante) contenue dans l'expression "jouissance de". De quoi ? Jouissance de l'objet 'a', soit le résidu de la perte, de sorte que la structure de cette jouissance analytique, son altérité propre se limite à l'aliénation et à la séparation, conformément d'ailleurs à la structure propre du fantasme qui s'y retrouve par transparence. Le fantasme étant la mise en scène subjective de la jouissance. Mais la jouissance n'y est jamais l'Autre ou la relation comme telle. 2) C'est pourtant ce qui apparaît dans le second plan que nous distinguons maintenant, qui est celui de l'a priori non-thétique, soit une autre dimension de la structure de la jouissance où elle est enfin dépourvue de la forme mixte du transcendant (empirico-idéal). Elle apparaît cette fois comme extériorité pure, structure transcendantale de transcendance non mêlée à du transcendant particulier. Cela veut seulement dire que le second plan ne vient pas co-déterminer le premier ; en revanche il lui sert de signal nécessaire, car évidemment il n'est pas question de transcendance "en soi", auto-suffisante, tout ce à quoi prétend justement l'empirico-idéal livré à lui-même. Donc la jouissance comme structure de transcendance est l'Autre, corps immanent de la jouissance : jouissance (de) l'Autre. La jouissance comme extériorité pure est rapport ou relation : simplement il s'agit d'une relation unilatérale ("unilation") et non bilatérale. L'identité de la jouissance en tant qu'Autre est cependant une autonomie relative, déterminée par une dernière-instance que La-ruelle appelle le "Joui" et qui n'est que la traduction de l'Un dans le langage de la non-psychanalyse. 3) Le "Joui" - équivalent encore de l'"Ego-en-ego" dans le langage de Laruelle - détermine en-dernière-instance le plan de la jouissance ou de la transcendance pures. Comme ce dernier ne faisait pas cercle avec la réalité transcendante et auto-positionnelle du monde, le "Joui" se définit à son tour comme "Joui-sans-jouissance" purement immanent : phénoménalité sans opérativité, il est le réel donné-sans-donation, le joui-sans-symptôme. Au niveau précédent (2), nous étions en droit de parler d'un "sujet de la jouissance", au sens transcendantal du terme, bien qu'il ne s'agisse certainement pas d'un sujet divisé ou d'un reste sous forme d'objet 'a'. Alors qu'on ne peut parler d'un "Sujet-du-Joui", par exemple, car le Réel n'est pas sujet.

5. L'inconscient et l'objet de jouissance
Revenons maintenant sur la nécessaire (quoique secondaire) distinction de deux niveaux dans le plan transcendantal de la jouissance : il s'agit d'un côté de l'inconscient comme syntaxe de la jouissance, niveau de la décision proprement dite ou de l'Autre ; de l'autre côté nous avons le désir comme réalité de la jouissance, niveau de la position ou de l'Etre. 1) On peut à bon droit ramener la question de l'inconscient, dans sa version lacanienne, à celle du signifiant qui est en même temps une épure du problème philosophique de la représentation. On opposera la forme différentielle généralisée du signifiant, soit une structure de "représentation pour" en général qui suppose un sujet (puisque le sujet est ce que représente ou signifie le signifiant) et la forme duale du signifiant qui exclut au contraire toute représentation de soi au profit de la seule présentation qui est cette fois le sujet. Du côté analytique le sujet est le produit de la chaîne signifiante puisque, selon la fameuse définition de Lacan, "un signifiant est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant", le sujet divisé participant de l'un et de l'Autre ; du côté non-analytique le sujet est seulement l'Autre, l'inconscient de la jouissance, et c'est lui qui présente unilatéralement les signifiants rendus à une multiplicité radicale. 2) Mais la jouissance ne se réduit pas à une syntaxe ou à une uni-taxe inconsciente, elle correspond aussi à une transcendance objectale non-thétique répondant elle-même à la forme auto-positionnelle de l'objet dans le monde. Il y a donc un objet spécifique de la jouissance qui est le résidu du complexe philosophico-analytique (soit par exemple l'objet 'a' de Lacan) dualisé, suspendu, perdu unilatéralement.

6. L'auto-positionalité du désir dans l'analyse et le narcissisme

La théorie du narcissisme développe une série de dyades (auto-érotisme/relation d'objet, pulsions par-tielles/moi, moi/idéal du moi, etc.) qui forment en réalité des triades, à quelque niveau qu'on les prenne, en s'accouplant avec la dyade suivante en guise de troisième terme. Ce schéma est celui de l'auto-position par excellence. En revanche le supposé - qui n'est pas pré-supposé, mais hypothèse - de la non-psychanalyse, est qu'il y a un narcissisme philosophico-analytique, soit l'auto-positionnalité elle-même. Ce que ne voit pas Lacan, c'est que ce fonctionnement imaginaire, auto-réflexif, est en réalité ce qu'il appelle lui le symbolique ou la dimension du langage (du moins peut-on affirmer cela de la première théorie du symbolique chez Lacan, antérieure à la doctrine de la "lettre"). Mais la structure du miroir, pour une théorie du narcissisme élargi, est justement le "stade du langage" comme constitutif du narcissisme philosophique (ce vaste continent de la "subjectivité philosophique"). Le fonctionnement du symbolique lacanien est en réalité imaginaire, comme la seule théorie de la métaphore, par exemple, suffirait à le démontrer.

7. La fonction support du matériau. L'Un et le Réel

1) La tâche de la non-psychanalyse est ici de dégager radicalement la fonction-support de la fonction symptôme qui lui correspond dans le champ philosophico-analytique. Ce qui doit nous amener à reformuler directement la théorie de la jouissance en fonction de la cause de-dernière-instance, soit l'Un lui-même ou le Réel. Rappelons les deux axiomes qui résument la conception lacanienne de l'Un : 1) Il y a de l'Un ; 2) l'Un est l'Autre. 2) On peut aussi présenter ces choses par le biais des thèses portant sur le Réel. Lacan soutient la thèse du réel "impossible", parallèle à celle du "non-rapport sexuel". C'est évidemment parce que le désir de l'homme est désir-du-Réel, ou désir-de-l'Un (comme Etre ou comme Autre en régime philosophique), qu'une doctrine de la castration s'impose. Du point de vue philosophico-analytique nous sommes en présence d'une théorie élargie de l'inceste : un inceste philosophique puisque l'Etre ou l'Autre sont en position d'objets du désir. De son côté, la non-psychanalyse part d'un Réel qui n'est pas un Réel-du-manque, ni celui de la plénitude, mais un Réel-Un minimal et surtout déterminant : comme déterminé radical, il détermine unilatéralement l'espace non-thétique de la "non-castration", autrement dit le lieu transcendantal du (non-)Un qui suspend la résistance du symptôme philosophico-analytique à l'Un (ou au "Joui").

8. La théorie et l'objet de connaissance

C'est donc sur une description réciproque de l'analyse et de la non-analyse comme telles que doit s'achever ce travail. Notre objet n'est plus que l'essence de la théorie elle-même. On opposera le style axiomatique de la non-analyse qui consiste à partir du Réel-Un comme donné ou pétition minimale, et le style algébrique et/ou topologique de Lacan qui part au contraire des axiomes du nombre, de l'"unaire" et en général de l'Un comme Autre. On peut encore parler d'un style donationnel pour la non-analyse par opposition au style privationnel caractérisant l'analyse. Il est clair que l'intérêt de la non-analyse est de donner à travailler et surtout à inventer à partir du matériau psychanalytique lacanien.

9. Formation, pratique et non-pratique analytiques

Si l'on s'en tient à la position de l'analyste en 'a' dans la conception lacanienne, on voit que la pratique confirme le style auto-privationnel de la théorie : l'analyste incarne le semblant ou l'ambiguïté de l'objet qu'il est et qu'il n'est pas à la fois, et l'on peut dire que sa présence rend le manque opérant en suscitant une identification imaginaire à l'Un-comme-Autre ; soit, concrètement, à lui-même en tant qu'analyste, car l'identification demandée ne peut se faire qu'à l'opération ou à l'analyse elle-même. Comme l'a bien vu Lacan lui-même, le principe de la cure n'est pas autre chose que la production d'autres objets 'a', donc la formation d'autres analystes. Tandis que la formation du non-analyste reste un problème tout à fait contingent, d'autant plus qu'il n'a pas à faire à des "sujets" ou à des "cas" mais à la théorie elle-même. De toute façon il ne s'autorise certainement pas "de lui-même", comme le demande Lacan, mais seulement du Réel, ce qui, reconnaissons-le, ne veut rien dire sinon que cette question se présente seulement a posteriori. Fondamentalement, plutôt que d'une "position" en 'a', nous parlerons d'une "posture" du non-analyste en sujet de la jouissance. Il n'a pas à gérer le semblant, mais directement à produire la semblance en fonction du semblé initial qu'est le Joui ou l'Un. Sa fonction est d'assurer un suspens unilatéralisant, afin que des effets multiples s'ensuivent dans la théorie, non de conduire une cure.

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