samedi 10 septembre 2011

Le théorisme gnostique, une hérésie pour la non-philosophie ?

D'après une lecture de : Gilles Grelet, Déclarer la gnose. D'une guerre qui revient à la culture, Paris, L'Harmattan, 2002.

Déclarer la gnose (et non la "rétablir") sonne comme une déclaration de guerre métaphysique, bien qu'elle ne ressortisse aucunement d’une métaphysique. Les protagonistes de ce conflit sont assez classiquement l'Orient et l'Occident, le gnosticisme et l'agnosticisme, l'irrationnel et le rationnel... Mais la gnose rigoureuse, nommée par ailleurs "théorisme" ou "théorie de la rébellion", penche plutôt vers un matérialisme formel constitué en discipline provisoire, l'économie de la pensée, capable de déterminer les conditions de production de la pensée-Monde. Celle-ci se laisse tout entière formuler et combiner au moyen du ternaire lacanien R.S.I. (Réel, Symbolique, Imaginaire), organisation où, par ailleurs, n'entre pas le Réel. Dans une "note marginale", l'auteur relie l'évènement du 11 septembre à cette pensée dont l'Occident ne veut rien savoir, non que la Gnose soit terroriste et criminelle, mais parce que l'attentat atteste que l'impensable arrive. S'éclaire alors le sous-titre du livre : "D'une guerre qui revient à la culture", au sens où l'Occident, ayant forclos la gnose et réduit la pensée à une culture terrorisante, n'a finalement pas volé cette guerre fomentée par ses soins. La gnose, elle, mène une guerre théorique contre le Monde, c'est-à-dire seulement contre la pensée-Monde. Le statut de la théorie comme pensée réelle et matérielle dépend de sa capacité à s'abstraire de tout contenu. La pensée n'est pas rien même quand elle ne produit pas de connaissances utiles ou spéculatives, étant d'abord et avant tout formelle au travers des énoncés dont elle se supporte. Sachons que la gnose repose tout entière sur cet axiome fondé, non en raison, mais en Réel. La ligne de partage entre gnose et agnosticisme, non-philosophie et philosophie, consiste en ce que celles-ci tentent de se subordonner le Réel, alors que celles-là reconnaissent sa primauté radicale. Pour la philosophie, rationnelle en dernière instance, rien ne tombe hors de la pensabilité, quitte à penser séparément la pensabilité de la pensée et la pensée elle-même. (Les modalités irrationalistes de la rationalité, qui accordent au Réel impensable le dernier mot ne changent rien à l'affaire, tant qu'elles n'en font le terme premier impensé.) …/…
Dégager les grands principes économiques de la culture agnostique, revient à définir dans un premier temps deux régimes de rationalité (la Raison étant schématiquement mise en rapport de la partie avec le Tout, négation de la particularité comme telle). Reprenant des catégories forgées par Sylvain Lazarus (Anthropologie du Nom, 1996), Grelet distingue un premier régime philosophique nommé simplement rationnel, effectuant les mises en rapport sous forme de jugements et de discernements qui subsument le particulier sous le général (sa dimension propre est le Symbolique), puis un second régime hypophilosophique dit encore rationaliste, consacré aux rapports ou au liens comme tels, hors totalisation (sa dimension est l'Imaginaire). Le rationalisme lui-même peut-être divisé en rationalisme scientifique d'une part, lequel se définit par son objet, et en rationalisme anthropologique d'autre part, dont le but est la connaissance (sans objets). La connaissance est un mode de rationalité intermédiaire, si l'on peut dire, entre science et philosophie, valant exclusivement par sa consistance (et sa suffisance) de matérialisme restreint. Ne parlons pas de l'opinion où règnent les simples particularismes, les individualités factices, et où les convergences se nomment lieux communs. A l'opposé de cela, et tandis que l'hypophilosophie se colle à la contingence dans le processus même de la connaissance, la rationalité philosophique se veut totalisante et unifiante même si la vieille équation "Etre=Pensée" s'est muée en celle-ci, modernité oblige : "Un=Sujet". Trois postulations majeures, que l'auteur nomme "homonomiques" décrivent shématiquement la matrice philosophique. La première, à la jointure du symbolique et de l'imaginaire, se définit comme "idéologisme" ou tentative d'assumer la totalité rationaliste ; la seconde s'exprime classiquement sous la forme d'un monisme accompli ou Cosmos ; enfin la troisième correspond à la postulation théologico-théologique de l'homonomie, sous la guise d'Un X réel qui, symbolisant l'altérité oeuvrante, s'en excepte formellement. Au registre de l'Idée absolue, le théologicio-politique se prétend incarnation de l'universel dans l'Histoire, et donc exclusion du divin comme tel au profit d'une humanité christianisée, le concept de laïcité étant bien fait pour articuler l'Autre et le Même absolu "par absorption du divin sous l'autorité du dogme de l'incarnation" (p. 44). Reste, dans cette première partie, à caractériser les processus et catégories de la Maîtrise, à propos desquels une théorie de la rébellion pourra prendre forme. Si le Même ou la rationalité agnostique prend mondainement la figure du Maître, c'est-à-dire de l'Etat, c'est que la suture de l'Etre et de la Pensée s'effectue dynamiquement au terme d'un processus de dialectisation, réglant le sort de l'irrationnel gnostique. La Maîtrise est l'autre nom d'une adhésion obligée à la raison sous la forme d'une acception de la mort, celle-ci passant pour vérité suprême. Par ailleurs la puissance dispersive latente de la gnose se trouve confisquée et récupérée sous la loi fameuse de l'exception qui confirme la règle. Ainsi se repère au moins trois strates d'exclusion-récupération de la rébellion. 1) Autodétermination culturale de la rationalité : obligation de compter avec la culture et enfermement dans le registre du "nommable", de telle sorte que ce qui tombe "de" la langue ne compte pas. 2) Détermination culturelle de l'irrationalité : il s'agit de la folie comme arraison, négation du "sens commun" et excès d'immanence, de la barbarie comme déraison extérieure et ennemie de la civilisation, et enfin de la mystique comme irraison, intériorisation et étouffement de la rébellion. 3) Saturation culturaliste, mysticiste et néo-stoïcienne de l'irrationalité : "Dans un cas comme dans l'autre, l'approche, d'ordre historico-critique, qui attribue à chaque culture sa gnose, conduit à noyer la gnose dans le culturalisme au lieu de l'élucider comme rébellion culturelle (entendue comme lutte incessante contre toute culture)" (p. 59). Sans compter les innombrables dérives syncrétistes et mercantiles qui utilisent improprement le nom de la gnose. 

D'où l'urgente nécessité de rétablir un "doctrinal de gnose", dans le cadre d'une généralisation dé-rationalisante de la culture occidentale, elle-même passablement dé-orientée. Elle se veut rébellion culturelle sous la forme d'une économie de la culture généralisée, visant et détruisant les prétentions de celle-ci à la maîtrise. L'énoncé qui déclare la gnose, mettant l'Absolu-sans-Etre aux commandes à la place de l'Etre-étatisé, n'est pourtant pas sans Raison : si la raison philosophique conserve le privilège du dernier mot, comme chacun sait, la raison gnostique prononce le premier mot sensé, celui qui précède tous les autres. Elle concède la totalité et l'unité, mais s'accorde la grâce de la division : son concept opératoire, après l'Un absolu sans-être, est le Deux qui ne résulte pas de la division mais la cause, y procède unilatéralement. La puissance divisante et divinisante du Deux, s'oppose en tout au relativisme culturel de l'"entre-deux", lequel pérennise la mort et assure sa maîtrise. La dialectique onto-historique occidentale s'avère défaillante dialectiquement, face à la dialectique hénologique orientale dont le fil ô combien tranchant est transhistorique. A cet égard, la gnose réinvente la religion, dont la fonction étymologique n'a jamais été de "relier" (belle définition de l'Etat), mais, au moins dans la version christique-angélique qui est la sienne (la gnose refuse le dogme de l'Incarnation), d'apporter la division (d'avec le Monde) et la guerre contre toute culture étatisée, contre toute éthique moralisée (et le reste). La gnose ne constitue pas seulement un métadiscours combattant la culture au moyen de sa généralisation, elle agit en investissant les discours traditionnellement en marge de l'agnosticisme occidental, comme ceux de la mystique ou de la folie en tant que déterminés par un Réel, et dans une moindre mesure ces discours semi-domestiqués que sont la théologie et la théosophie. Reste l'opposition, calquée sur celle de l'irrationnel et de l'irrationalisme, entre d'une part le discours véritablement gnostique (théorique) menant la guerre anti-cultu(r)elle, et d'autre part les discours vaguement gnostiques cherchant à restaurer le Monde et à retrouver place dans une culture qui les ont simplement biffés. La Raison première de la gnose reste le Réel, on l'a dit, soit pour Grelet l'unique critère de "division absolue par où advient la divinisation de soi" (p. 94), à quoi tiennent par conséquent les conditions et les impératifs mêmes de la rébellion. Cette référence au Réel, mi-lacanienne mi-laruellienne, paraîtra ambiguë au lecteur sourcilleux voire dubitatif, mais elle suffit amplement à légitimer la rébellion contre un discours mondain adressé essentiellement à des morts-vivants, puisqu'il se laisse résumer ainsi : la mort est nécessaire, et/mais la survie est obligatoire ! Unité spéculaire, narcissisme foncier de la vie, à quoi s'oppose radicalement la disjonction vécue par le gnostique dans une alternance permanente de deux états contraires : l'enthousiasme et la mélancolie, l'exaltation et l'abattement, l'envol et la chute, etc. - car, irréductiblement, il y a deux mondes, et l'Etre est un hydre à deux têtes. Plus divisée, plus passible d'élévation que la conscience pascalienne, l'âme du rebelle vit l'amour désincarné qui l'incorpore au divin. 

Il serait intéressant de comparer en scrupuleusement cette théorie gnostique avec ce que François Laruelle a développé sous le chef de la Non-Religion, notamment autour du concept d'Hérésie, dans son livre Le Christ futur. Une leçon d'hérésie. Il est clair que les attendus de Grelet ne ressortissent pas stricto-sensu à la non-philosophie :  l'Autre-sans-Etre (le Réel, le divin, etc.) ne revient évidemment pas à l'Un laruellien (qui en aucune manière ne se divise, par exemple - "Un se divise en Deux" écrit Grelet p. 82, c'est le dualisme -, qui est radical et non absolu, etc.), d'autre part l'attitude insurrectionnelle est rigoureusement seconde chez Laruelle (même si elle existe), au regard de l'hérétique dont l'être-victime précède la condition de rebelle. De ce côté ci la théorie de Laruelle - en l'état - paraît plus conséquente et plus puissante que celle de Grelet, auquel on peut justement reprocher d'être trop... gnostique au sens religieux du terme, ou bien à l'inverse trop... philosophique, trop proche par exemple de L'Ange, ou encore trop... anti-philosophique à l'enseigne d'un certain lacanisme). Mais d'un autre côté, il se pourrait bien que les imp(r)udences de Grelet ne finissent par faire ressortir les limites de Laruelle, et l'appartenance éventuelle de la non-philosophie au théoricisme... philosophique. Rien n'est joué ! Ce qui paraît indubitable, c'est que le concept de Non-Religion - au-delà des ambiguïtés néo-religieuses de Grelet et de l'usage finalement restreint qu'en fait Laruelle (puisqu'il l'englobe dans la non-philosophie) - me semble porteur d'une contestation inouïe, non seulement de l'ordre philosophique mais de l'ordre politique dans son ensemble, d'une guerre qui reviendra effectivement à la culture.


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