jeudi 13 octobre 2011

Dialogue sur l'Un et l'Autre. (Laruelle vs. Sibony)

 

On peut penser que la réflexion éthique issue du judaïsme porte directement sur le statut de l'Un, puis sur le rapport de l'Un et de l'Autre. Pour un post-lacanien comme Daniel Sibony, l'Un de l'homme ou l'essence de l'homme consiste en son être de langage ; l'Un parvient à l'humain en tant que transmis par le langage - donc par l'Autre -, tandis que l'homme n'est Un que transi lui-même par la parole, en tant que "parlêtre". Ici, l'Un judaïque revendique une fraternité originelle avec l'Etre gréco-philosophique : "J'incline à penser que l'Un biblique est le même que l'Un des présocratiques. C'est l'Un de l'Etre. Simplement la Bible en a produit un traitement transmissif, un engendrement historique par lequel le destin d'un peuple se rythme et se mesure au moyen d'évènements d'être qui sont des secousses de cet Un : des façons qu'il a de faire irruption et de se retirer" (D. Sibony, "Réflexions sur l'Un et l'Etre", in La décision philosophique, 7, Osiris, janvier 1989). On nous donne à la fois une définition de l'Un et une approche originale de l'Etre en termes d'évènements unaires et de singularités de langage, l'Etre et l'Un se rejoignant finalement dans la Lettre, version moderne et lacanienne de l'antique Logos. Mais on trouve un refus de distinguer catégoriquement l'Un-de-l'Etre et l'Un-de-l'Autre, tradition grecque et tradition juive, car il faut privilégier avant tout l'écart et la communication entre deux. En fait l'Autre est une variété de l'Etre, qui se décline aussi bien en Même qu'en Autre. L'Un est donc l'Un de l'Etre, et cela justifie à soi seul que l'Un puisse également valoir pour l'Autre. En effet l'Etre étant l'Autre de l'existant, de par la différence ontologique, rien n'empêche l'Un de fonctionner comme Autre tout en continuant de nommer l'Etre, puisque l'Etre est justement cet Autre. Mais peut-on en même temps faire de l'Un l'identité de l'Etre comme Autre de l'existant particulier, et affirmer non loin : "De fait, l'Un est un évènement, un de ces étranges évènements où ce qu'il y a, c'est ce qu'il y avait déjà à l'insu de tous : l'infinie multiplicité de l'Un, sa singularité essentielle" ? N'y a t-il pas en réalité deux conceptions bien hétérogènes ou tout au moins inversées de l'Un, puisque dans un premier temps, pour prouver l'altérité de l'Un on fait appel à l'Etre, supposé distinct de l'étant, et dans un second temps on convoque l'étant dans sa singularité évènementielle ? Sibony soutient les deux en même temps. La première partie de l'argument apparaît nettement gréco-philosophique, axée sur l'opposition de l'Etre et de la différence, tandis que la seconde appartient à un registre plus "moderne", notamment psychanalytique, de la différance et de l'évènement.

François Laruelle souligne bien l'attitude unitaire de la philosophie en tant que pensée culturelle, qu'elle soit plutôt centrée sur elle-même et sa tradition ou plutôt sur son "autre", car elle reste toujours capable de synthèse en surexploitant par conséquent - sans l'avouer toujours - les vertus de l'Un. Certains penseurs nous ont bien sûr habitués à situer l'Autre "au-delà" de l'Etre, comme Levinas, mais la forme de la transcendance n'est elle-même jamais dépassée. "Car si l'Un est l'Autre, c'est à la condition que l'Autre soit aussi et d'abord Autre-que-l'Etre ; mais cet Autre-que-l'Etre n'est pas rien, il agit dans l'Etre même, c'est l'Un en tant qu'il se retire de l'Etre", écrit F. Laruelle (dans le même n° de La Décision philosophique). La transcendance peut trouver son expression dernière dans la différenciation signifiante, l'ordre de l'inconscient et de la lettre en psychanalyse, tout en reposant sur une conception de l'Autre comme manque ou privation. L'Un, l'Un-de-l'Autre - c'est-à-dire l'Autre-comme-Un et non plus l'Un-comme-Autre (qui est simplement l'Un-de-l'Etre) -, nomme alors "l'évènement d'être" dans les formes de l'altérité, principalement coupure, limite et privation. Au fond c'est toujours l'Un métaphysique - c'est-à-dire transcendant - qui se trouve simplement réduit, minoré, renvoyé à la périphérie du Multiple.

François Laruelle envisage plus qu'un renversement ou qu'un déplacement ; selon lui il faut changer de paradigme en minorant la transcendance elle-même : "nous distinguons, de ces modes de l'Un, son essence d'immanence radicale en tant que sa dénégation est la condition d'exercice de la croyance philosophique" ; il faut poser les prémisses d'une pensée future : "l'Un est pour l'instant un idéal grec ou une passion juive. Comme problème, il est encore "devant nous"". Bien que souvent dénié par les intéressés eux-mêmes (voir Sibony), l'écart judaïque effectué sur la pensée de l'Un constituait une inversion hiérarchique affectant réellement les rapports de l'Un et de l'Autre, bien au-delà du tournant gréco-philosophique qui n'affecte que les liens de l'Etre et de l'Autre ou bien de l'Etre et de l'étant. Les deux opérations précédentes se prêtent respectivement au refoulement et à la mémoire, c'est-à-dire qu'elles restent toujours relatives et notamment ne changent rien à la priorité gréco-judaïque, globale cette fois, du "rapport" et donc de l'altérité sur l'essence même de l'Un. Pour affirmer l'Un dans son essence d'immanence radicale, il faut imaginer plus qu'un tournant ou une inversion, mais plutôt une véritable hérésie. L'hérésie non-philosophique, qui sera sans précédent et donc très éloignée des hérésies simplement historiques et dualistes que la philosophie a connues, reposerait sur ce principe : "au lieu de penser l'Un comme transcendant l'Etre, comme non-Etre, il faut peut-être maintenant penser l'Etre comme transcendant l'Un, comme non-Un (...)". En philosophie, ce qui fait barrière à une pensée de l'Un vraiment duale et non unitaire (où l'Un n'est pas systématiquement couplé à l'Autre), est tout simplement l'investissement de la philosophie par le langage. De ce point de vue le judaïsme est révélateur de l'essence même de la philosophie, ou plutôt trahit le "principe de philosophie suffisante".

"En fait le sujet de la science c'est l'être, l'Un, le réel, pour autant qu'il se laisse prendre au lettres, aux appels, aux discours que l'humain lui lance pour entrer en contact avec". Avec une telle affirmation, Sibony ne fait plus du sujet un simple effet du langage mais assimile le sujet de la science au langage lui-même, ou plus exactement au réel du langage qui est justement ce dialogue essentiellement boiteux entre le langage des hommes et les signes du monde. Certes la science tend plutôt à faire parler le réel, sous cette forme ramassée qui est celle de l'Etre ou de l'Un, tandis que la philosophie prétend traditionnellement dire le réel parce qu'elle serait ce réel, l'Etre et l'Un enfin révélés ; il n'empêche que le préjugé favorable accordé à la science, le laisser-parler-les choses qui semble sa caractéristique, se dissout en réalité sous le concept d'interprétation qui scelle à jamais le destin commun de la Science et de la Philosophie, l'une et l'autre n'étant de toute façon que des cas particuliers du Langage, donc relevant de son Autorité. Deux formules résument très bien cette pensée circulaire ou interprétative qui fait du langage un élément co-constituant du réel : "Le réel exige d'être interprété" et "l'interprétation apporte bien sûr son réel propre avec elle". L'Un lui-même en tant qu'"universelle singularité de l'évènement d'être" ne déroge pas à l'obligation de parler, non seulement d'arriver à parler mais de parler pour être. Témoin encore l'Etre biblique : "Le Dieu-Un, l'Etre-Temps, ne semble pas vraiment comblé de jouir de soi. Il lui a fallu faire advenir le Monde. Le Dieu-Un a eu besoin que les hommes lui parlent ; et besoin de leur parler. Tout comme la science a besoin que le réel lui parle, ou lui réponde". Mais le langage détermine-t-il l'essence de l'Un ? Répondre par l'affirmative, comme si c'était une évidence, revient à confondre unitairement la chose et ses effets, le domaine du réel et celui de l'effectivité, ou encore le donné et le supposé donné : ce n'est pas parce que l'Un se dit dans le langage que le langage contribue à définir son essence, car aussi bien l'Un en tant que donnée vraiment originelle est "présent" partout. Ce qu'on entend par essence est l'immanence absolue de la chose, en deçà par conséquent de toute transcendance, fût-ce celle du langage. L'homme, la pensée, la philosophie n'échappent pas au langage, non seulement au niveau de leur effectivité - ce que l'on concède d'ailleurs facilement - mais aussi au niveau de leur essence réelle : voici la thèse proprement judaïque, reprise ensuite par la tradition grecque, que l'hérésie non-philosophique entend contester radicalement. La pensée philosophique se pose elle-même en guise de présupposé premier ; elle est rivée à un "principe d'introduction" ou de transmission de soi qui lui sert de "raison suffisante" (beaucoup plus que la raison elle-même) et qui domine même la différance et la textualité générale. La non-philosophie au contraire se donne en premier le Réel lui-même ou l'Un, car il n'y a pas de pétition plus minimale, en deçà de l'Etre qui contient déjà une division unitaire dans le fameux "en tant que" philosophique, soit donc toujours deux termes. Proposons une dernière mise au point de F. Laruelle : "Il suffit d'admettre - tout homme se confond avec cette prémisse - le minimum de donnée réelle, et non plus simplement supposée donnée au terme d'une transcendance, pour pouvoir prendre l'immanence du rien-qu'Un, le Joui-de-dernière-instance, comme fil conducteur. En revanche il faut avoir lu Parménide et la Bible - il faut avoir posé déjà vicieusement la communication en soi - pour croire que division et indivision, Etre et Un, Autre et Un communiquent. Décidément aucune entente ne sera jamais possible entre les penseurs qui exercent l'humaine liberté de la pensée et ceux qui postulent l'autorité de textes".

En psychanalyse, le transfert est l'autre nom de l'interprétation en tant que co-constitutive du réel, en l'occurrence le réel de la cure. Il s'agit d'une supposition portant sur deux ordres immédiatement couplés voire assimilés, à la limite portant sur ce couplage lui-même, celui de la psychanalyse et de l'inconscient. L'étonnant est que cet être, disons idéologique, cette généralité puisse fonctionner d'après Sibony "comme expérience privilégiée des singularités humaines". Par le transfert l'analyse est donc engagée elle-aussi dans l'Un et l'Etre. "Ce ne sont pas des représentations qu'elle cherche, mais des points d'irreprésentable (...). Il y a là une dynamique du présentable et de ses impasses, donc de l'être et de ses éclipses ou de ses voilements". L'auteur a beau dire qu'il ne se "donne" même pas la réalité, on ne peut s'empêcher de penser qu'en "réalité" il se donne bien plus, à savoir une interprétation de la réalité qui est d'abord cette interprétation elle-même, y compris sous ces formes symptomales exprimant toutes, comme le dit joliment Sibony, l'"amour de l'être" : "Le peu de croyances qu'elle se donne sont, comme toute croyance, de petits blocs d'amour un peu figés ; elle se donne donc une certaine forme d'amour de l'être, de l'être qui attend (en souffrance) pour apparaître ; amour de la vie qui attend pour se vivre ; amour du dire qui attend pour s'articuler. (..) L'analyse se donne le recueil des symptômes, et elle s'astreint à le lire, à l'étudier, comme s'il s'agissait du Livre où l'être intime et singulier va parlant son langage (...)". On ne saurait être plus clair : se donner "le recueil des symptômes", c'est se donner la psychanalyse, l'auto-justifier comme théorie et comme pratique. En outre on trouvera dans ce style élégant et même davantage l'indice le plus sûr d'une grande et singulière intimité avec le Livre où la parole de l'Autre, l'existence de l'Autre - avant l'Un et en tant qu'Un - constitue un présupposé non négociable. L'hérésie non-philosophique et non-psychanalytique consistera là encore à poser la précession radicale de l'Un sur le langage de l'Un, et peut-être servira t-elle à délivrer la psychanalyse de sa dette hébraïque. Une psychanalyse revisitée en non-psychanalyse pourra analyser (= dualyser) l'amphibologie de l'Un-comme-Autre et de l'Autre-comme-Un sans se laisser interpréter en retour.

Aucun commentaire: