dimanche 24 avril 2011

Théorie, Rebellion et Non-religion

A propos d'un article G. Grelet, "Un bréviaire de non-religion", in dans Discipline hérétique : Esthétique, Psychanalyse, Religion (Kimé, 1998)

L'article de Gilles Grelet s'inscrit dans une démarche explicitement non-philosophique, voire laruellienne, même si la thèse de l'auteur écorne parfois le point de vue du "maître" - on n'en attend pas moins d'un partisan de l'hérésie et de la non-maîtrise radicale ! D'autre part, il s'inspire assez nettement de la théorie de "l'Ange" de Christian Jambet et Guy Lardreau.
Dans cet article, la non-religion - également baptisée "théorisme" - se présente comme "théorie-rébellion" visant l'ennemi séculaire par excellence, soit la Nécessité et ses diverses justifications religieuses ou philosophiques. Comme le théorisme, c'est-à-dire l'amour de la théorie, se veut une méthode générale de lutte anti-nihiliste, la non-religion ne saurait se réduire à une inversion de la Religion. Tout ce qui appartient de quelque façon au règne de la Nécessité, et participe de l'Aliénation à la loi du Monde, mérite le qualificatif de "religieux" (religio). La Révolte nécessite une théorie et même doit se faire théorie, car la loi du Monde et de la corruption entraîne habituellement la pensée dans un piège mortel, qui est celui de la s(p)écularité suffisante (SS), et retourne la pensée à son avantage. Une théorie-rébellion efficace ne peut donc prend appui que sur un principe radicalement nouveau, non-philosophique, que seul F. Laruelle a osé exhumer et assumer jusqu'ici : l'unilatéralité.
Sur le modèle de la Non-Philosophie désignant le "Principe de Philosophie suffisante", la Non-Religion doit permettre de nommer la Religion et de la définir (la circonscrire) dans son identité propre, en évitant précisément le point de vue unitaire de la religion (qui ne distingue pas, foncièrement, la religion, les religions ou même une religion). Le principe d'unilatéralité participe d'une seule logique, celle du Réel en tant qu'Un, identique à l'essence de l'Homme. L'unification (réelle et non abstraite) de la religion est son unilatéralisation, sa définition en-Un, à partir de l'Un, ce qui pour la religion signifie une chose très simple : en tant que telle (dans sa diversité, son abstraction, sa généralité induite), la religion n'est jamais Une : aucune Non-Religion, aucune Rébellion n'est alors envisageable et la loi du Maître ne saurait cesser. Depuis l'Un, par contre, la religion Une est déductible à partir de la Non-Religion

samedi 23 avril 2011

Introduction à la Méthode terminologique et l'idée d'une Non-Encyclopédie

L'on présente ici une version élargie - à la fois radicalisée et généralisée - du concept de "Non-Encyclopédie" employé ça et là par François Laruelle, ce qui ne va pas sans induire une critique partielle du "théoricisme" non-philosophique, en faisant signe vers un mode de pensée que l'on qualifie ailleurs d'"élémentaire" (en termes de "non-religion" ou de "non-poésie", par exemple). Il s'agit de transformer la méthode dualytique restreinte de la non-philosophie en une méthode terminologique générale.

Le principe de la Non-Encyclopédie est donc, schématiquement, le suivant. Pour chaque article il y a toujours : 1) un matériau quelconque fourni par la littérature philosophique ou même scientifique, c'est-à-dire une lecture (de préférence unique) servant d'occasion et de support : ce parti-pris subvertit totalement la notion classique de Dictionnaire, puisque les articles n'invitent à aucune synthèse mais, bien au contraire, procèdent d'un mode de pensée "une fois-chaque fois", déjà en tant que tel "élémentaire" ; 2) un terme générique ou "premier", dont le choix relève de raisons parfaitement contingentes, puisqu'en définitive tous les termes s'équivalent en tant qu'"éléments" ; 3) et pour chacun des termes premiers, un certains nombre de termes qualifiés de "seconds" avec lesquels ils forment en général un "mixte", c'est-à-dire une triade unitaire qu'il s'agit précisément de dualyser ou de "mettre à l'écart", pour la réutiliser une fois expurgée de sa "suffisance" philosophique (prétention de co-constituer le réel, auto-position).

Par conséquent, on obtient à chaque fois une configuration à trois termes, relevant de ce que nous appelons en non-philosophie la "triade idéaliste". En effet le premier terme, implicite et souvent refoulé, est toujours constitué par la "Philosophie" elle-même (ou l'un de ses représentants) en tant que Discours dominant. La première triade idéaliste est donc constituée par la Philosophie faisant couple avec un second domaine (théorie, concept, etc.), par exemple la Science, mais en assumant également la consistance "spéculative" du couple (2/3 termes). Cependant lorsque la philosophie fait couple avec un terme second, comme la "Science" ou bien la "Religion" ou la "Psychanalyse", elle utilise pour cela un troisième terme qu'elle prélève sur le corps du second, créant une dualité plus ou moins forcée lui permettant de se poser en synthèse ou solution.

Le traitement non-philosophique de la triade idéaliste s'effectue alors par "dualyse", au moyen de trois opérations distinctes. En premier lieu il faut disposer et préparer un matériau quelconque, soit repérer un processus d'identification à 2/3 termes relevant du mixte philosophique en tant que problématique, en l'occurrence deux termes mis en relation : disons "Religion" et "Vie chrétienne" pour prendre un exemple. A ces termes il faut donc ajouter celui de "Philosophie", puisqu'il est clair que la Vie chrétienne n'a pu apparaître comme idéal religieux ou quintessence de la religion que par l'entremise de la Sagesse philosophique (identification pensée et voulue par les Pères de l'Eglise). Dans un second temps a lieu un processus d'unilatéralisation, par lequel la triade idéaliste est remplacée par une "dualité unilatérale" (non circulaire, non mixte) entre une identité transcendantale (ici la "Non-Religion") et une forme mixte a priori (le phénomène philosophico-religieux dans son ensemble). La troisième opération, dite unidentification, confère à la non-philosophie (tout au moins sous sa forme non-encyclopédique) une dimension pragmatique qui lui permet de transformer et d'utiliser autrement les termes identifiés. En effet si la Non-religion peut se dire aussi bien "Théorie unifiée de la Philosophie et de la Religion" (selon la formule consacrée de Laruelle : "unifié" valant pour la non-philosophie, et "unitaire" pour la philosophie), à titre de "discipline transcendantale" (autre tendance laruellienne à "disciplinariser" – au moins à une certaine époque - la pensée non-philosophique), c'est parce qu'un élément non-religieux radical constitue la condition d'une telle pensée. Où le situer, dans l'exemple, sinon dans un vécu religieux (-sans religion : appelons-le vécu mystique) précédant non seulement le concept philosophique de Vie chrétienne, mais encore son édification non-philosophique et non-religieuse, précédant même l'identité transcendantale ? Ainsi chaque terme troisième ("Vie religieuse", pour rappel) se voit unidentifié en-Un ("vécu" non-religieux mystique) (au) Réel-Un (en ce sens seulement qu'il peut aussi bien le nommer) et fonctionne désormais comme cause réelle de-dernière-instance pour toute logique non-philosophique.

Par ce procédé non-encyclopédique ou "terminologique", la méthode non-philosophique se voit bel et bien uni-versalisée et surtout enfin pragmatiquement uni-diversifiée… Evidemment notre méthode non-encyclopédique déborde largement - surtout sur la question de l'unidentification - la lettre des écrits laruelliens ; sans doute fait-elle signe, déjà, vers une logique "élémentaire" qui ne s'applique pourtant pas directement à la théorie (l'on critique depuis longtemps un certain théoricisme non-philosophique) mais à l'écriture en général (d'où l'existence aussi d'une "Poésie élémentaire") et à la posture rigoureusement individuale (voire notre définition du "Poète ordinaire") qui la soutient, par définition. L'on pourrait y voir par ailleurs une défense et illustration de ce que les non-philosophes appellent aussi "philosophie-fiction", rien moins alors qu'un projet d'"encyclopédie-fiction" relevant avec une certaine équité de la rigueur théorique et de l'invention poétique.

mercredi 13 avril 2011

Dualyse de la Résistance philosophique


La philosophie existe au regard du Réel-Un en tant que résistance. Elle met tout son sens inné de la maïeutique, de l'interrogation et de la discussion, à résister au Réel-Un qu'elle ne peut pas articuler et qui de ce fait n'existe pas pour elle. Le nœud de la dialectique et de la maïeutique se présente donc, pour le non-philosophe, comme un phénomène à traiter comme tel : celui de la résistance.

Il n'y a aucune commune mesure entre ce concept étendu à toute décision philosophique et celui élaboré par la psychanalyse - avec l'"analyse des résistances", notamment, et sa critique par Lacan. Ce à quoi la philosophie résiste n'est jamais le Réel comme tel (comme Un), mais son clone, un sujet de la théorie qu'effectivement elle ne reconnaît pas ; inversement, c'est ce sujet transcendantal et non-thétique qui dualyse et désactive cette résistance, le Réel restant pour sa part indifférent, n'apercevant pas la résistance qu'on croit lui opposer. Donc l'Un n'est pas concerné par la résistance à la manière dont l'inconscient ou la jouissance selon la psychanalyse programme circulairement la résistance des sujets. Il y a une réciprocité de principe entre la résistance et l'analyse, sous forme de résistance à l'analyse ou d'analyse des résistances, alors que le principe dualytique par excellence est l'unilatéralité