vendredi 24 juin 2011

L'éthique ou le sens de la sagesse philosophique

Les sept fameux sages grecs étaient appelés par leurs contemporains sophoi (en latin sapientes) et non encore philosophi. Pythagore le premier se disait philosophe et expliquait ce dont il s'agissait par la métaphore suivante : la vie humaine, disait-il, ressemble aux jeux panhelleniques auxquels trois genres d'hommes participent : ceux qui cherchent à y gagner le prix et la gloire, ceux qui y viennent pour vendre ou acheter quelque chose, et ceux qui (les moins nombreux mais aussi les plus nobles) n'y cherchent ni la gloire ni la richesse, mais se contentent de regarder ce qui s'y passe. Contemplatifs, les philosophes : ils se contentent, tels les spectateurs des jeux, d'observer et de contempler la nature des choses. On connait l'intérêt des présocratiques pour la nature proprement dite, la phusis, tandis que Socrate s'intéressera essentiellement, voir exclusivement à l'homme et à son discours. Peu importe : le sens théorique de l'activité philosophique ne change pas fondamentalement avec son objet. A ceci près que la "nature" ou la vérité ne sont pas données à l'homme sans effort, sans participation de sa part, de sorte que le philosophe, loin d'être un simple spectateur ou un jouisseur, se définit plutôt comme un chercheur et un amoureux. Il est vrai que Pythagore n'avait usé que d'une métaphore, et c'est bien là tout le problème : être obligé de migrer, de transporter ou de transposer le sens de la philosophie afin de pouvoir l'énoncer

Les épigones immédiats de Platon (cf. Pseudo-Platon, Définitions) définissaient séparément la sagesse et la philosophie. La première se distingue comme la "Science absolue", ce qui vaut surtout de son objet, précisément l'absolu ou l'absolument vrai. Elle est la science théorique de la cause de l'être et vise ce qui est éternellement. Tandis que la philosophie est clairement définie comme la recherche ou le désir de cette science absolue, l'habitus théorique concernant la vérité et la cause de l'être. S'y ajoute une autre détermination, essentielle, faisant de la philosophie un "soin" ou une "thérapeutique" de l'âme fondée sur la droite raison. Cette fois, il ne s'agit plus seulement de théorie mais bien d'activité pratique, plus seulement de contemplation mais aussi d'intervention. Ces distinctions sont relancées et déplacées, voire inversées, dans les commentaires néo-platoniciens aux oeuvres d'Aristote. Les attributs "scientifiques" de la sagesse sont prêtées directement à la philosophie, tandis que la sagesse apparaît plutôt comme un prolongement éthique de la théorie, incluse dans la philosophie  et constituant sa finalité essentielle. Les six éléments de cette définition s'enchaînent comme suit : 1° la connaissance de l'être en tant qu'être, 2° la connaissance des choses divines et humaines, 3° l'exercice ou la préparation à la mort, 4° l'assimilation au divin, autant qu'elle est possible à l'homme, 5° "l'art des arts et la science des sciences", 6° l'amour de la sagesse. Dans cet assemblage on peut distinguer trois groupes : les définitions "théoriques" (1è et 2è), "pratiques" (3è et 4è), "mixtes" (3è, 4è, 6è) ; on peut aussi séparer les deux premières comme se référant à l'objet de la philosophie des deux suivantes comme liées à son but. On s'aperçoit que l'éviction de la sagesse, en tant que science première et absolue, par la philosophie comme "autre nom" de cette sagesse, se fait au détriment de la théorie et en faveur de la pratique, qui devient le véritable sens de la philosophie (et le sens, désormais réduit, de la sagesse, comme "autre nom" de la philosophie)

Platon, dans le Phédon : "L'objet propre de l'exercice des philosophes, c'est de détacher et de séparer l'âme du corps", ou encore : "Ceux qui pratiquent la philosophie au droit sens du terme s'exercent à mourir". Fuir d'ici, s'enfuir au plus vite : tel est le mot d'ordre ! Cependant, on ne saurait aller plus vite que l'apprentissage de la sagesse, qu'il faut assimiler, pour s'assimiler au divin (et fuir d'ici). La métaphore de la "thérapeutique de l'âme" trouve ici son plein emploi (guérir du manque d'être inhérent à cette vie), et dépasse de loin la seule éthique au sens restreint de doctrine morale. La composante "pratique" (ou "éthique" en un second sens) fait surnombre, en quelque sorte, par rapport à la tripartition antique de la philosophie, rapportée maintes fois par Diogène Laërce, en "physique", "logique" et "éthique". La pratique philosophique se présente comme une éthique réalisée, incarnée en la personne même du philosophe. Celui-ci témoigne d'un art de vivre (et de mourir), que la connaissance (des arts, des sciences, de l'être en tant qu'être...) ne fait que préparer ; plus exactement, le philosophe est censé vivre en accord avec ce savoir

L'éthique réalisée apparaît donc comme l'aboutissement de la philosophie, tandis que la connaissance est sa condition nécessaire et l'étonnement son point de départ. "Voir" l'idée du Bien, comme le recommande Platon dans la République, demeure indispensable pour qui veut bien agir et se conduire avec prudence, à la fois dans la vie privée et dans la vie publique. L'ensemble de la philosophie consiste en une sagesse (sophia) résultant d'un certain savoir (epistémê). Certes on peut trouver chez Platon, par exemple dans le Phédon, un modèle inverse, où l'exercice du mourir (le refus des futilités de la vie) ne fait que préparer et rendre possible la contemplation du Bien. Aristote, de son côté, distingue l'action et la contemplation comme deux composantes essentielles à la vie humaine, tout en réservant la seconde au philosophe. Chacune possède sa dignité propre et il n'est pas question de conditionner la connaissance au refus de l'action ou à un ascétisme du mourir. Cependant il se refuse à séparer le savoir théorique de ses applications possibles, faute de quoi il n'est pas de véritable sagesse. Même si la pratique est secondaire, la sagesse réside plutôt dans un accord ou un équilibre entre théorie et pratique. En dehors de cette tradition aristotélicienne et des écoles néo-platoniciennes, la composante pratique de la philosophie s'est peu à peu imposée chez les philosophes des siècles suivants comme le sens ultime de la philosophie. La doctrine stoïcienne, en particulier, se tourne tout entière vers cette sagesse réalisée définie comme "vie en accord avec la nature" selon les préceptes de la droite raison. L'Epicurisme va plus loin avec son culte du divin "Epicure", le sage ayant fondé sa morale sur la connaissance de la nature et l'ayant assimilé dans sa personne. De sorte qu'une nouvelle gradation, particulièrement exigeante voit le jour : la théorie reste le plus bas étage de la philosophie, l'éthique (à partir de la connaissance de la physique) constitue un second pallier, tandis que la vie du philosophe représente le plus haut degré, la sagesse réalisée

Le philosophe, seul vrai sujet et véritable héros de la philosophie, n'est pas un homme comme les autres : il est atypique (atopos). Rappelons-nous la scène du Banquet où Alcibiade décrit l'atopia de Socrate en le comparant à une figure de Silène, laide et ridicule extérieurement, mais belle et divine à l'intérieur. Les doxographes tels Diogène Laërce rapportent les traits atopiques des grands philosophes, en collectant à leur sujet non seulement des détails biographiques mais surtout leurs apophtegmes, où l'atopie éclate exemplairement sous la forme d'un paradoxe. Il est en effet à la fois paradoxal et atopique de prétendre pénétrer, par-delà le règne des apparences, l'essence des choses !

Les destins de la Non-philosophie comme Science, Théorie, et Discipline

Je republie ici un texte fleuve composé en 2004 pour l’Organisation non-philosophique internationale (Onphi), paru alors sous le titre « La non-philosophie est-elle une discipline ? », en le modifiant et en le corrigeant quelque peu. Il y est question de l’auto-définition de la non-philosophie laruellienne comme « science transcendantale » et/ou « théorie unifiée », autant que des implications « disciplinaires » (politiques, pédagogiques) d’une telle conception. Il est évident que, depuis, les reformulations de la non-philosophie en termes de « science générique » ou de « philosophie-fiction » par son fondateur lui-même, F. Laruelle, devraient être prises en compte dans la mesure où elles lèvent sans doute une part des difficultés pointées dans cet article.

L’idée de "discipline non-philosophique" connaît une double origine. La première est théorique et structurelle, liée à la définition même de la non-philosophie comme "science première" ou "science transcendantale". La seconde est historique et conjoncturelle, en rapport avec l'existence d'un "Collectif" ou, plus récemment, d’une "Organisation". En effet la constitution du premier Collectif est contemporaine de "Philosophie II", soit la deuxième période de l'oeuvre laruellienne, alors que celui-ci concevait la non-philosophie peu ou prou comme une science de la philosophie, donc déjà comme une discipline autonome. Dans "philosophie III", à partir de Théorie des Etrangers et surtout des Principes de la non-philosophie, Laruelle maintient la notion de science (et donc de discipline), mais en tant que "transcendantale" seulement et non plus positive, écartant du moins certaines ambiguïtés de Philosophie II. Avec Philosophie III, la non-philosophie se présente surtout comme une "théorie unifiée de la science et de la philosophie", qui certes affranchit la science de la tutelle philosophique mais ne lui confère pour autant aucune primauté. Pourquoi alors conserver le terme de science, par exemple dans l'expression "science première" ? Contentons-nous pour l'instant d'une réponse lapidaire : la science n’ayant pas pour ambition de dominer la philosophie, elle peut sans contradiction être déclarée "première" dans sa version transcendantale ou non-philosophique. Toutefois, c'est bien le point de vue "scientifique" adopté stratégiquement au cours de "philosophie II" qui a pu accréditer l'idée d'une discipline non-philosophique. C'est évidemment parce que la non-philosophie a pris l'aspect d'une science ("transcendantale", admettons) qu'elle se voit aussi comme discipline, qu'elle se constitue en collectif (disciplinaire), puis en organisation (disciplinée). En effet le collectif se double maintenant d’une organisation autrement plus ambitieuse, et avec elle renaît plus vivace que jamais l’idée d’une discipline non-philosophique, mais en un sens transformé. Examinons dans un premier temps  l'aspect théorique du problème : la non-philosophie est-elle une science ?


mardi 14 juin 2011

FROM DECISION TO HERESY: INTRODUCTION TO NON-PHILOSOPHY – FRANCOIS LARUELLE

Forthcoming September 2011
Edited by Tobias Huber and Robin Mackay
Translated by Taylor Adkins, Ray Brassier, Christopher Eby, Nicola Rubczak and Anthony Paul Smith

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This volume provides for the first time a collection of English translations of the writings of François Laruelle, one of the most important, but also least well-known, French philosophers working today.

For the past thirty years Laruelle has been setting out a rigorous theory for philosophy that offers a universal and abstract transcendental organon capable of conceiving the various philosophical accounts indifferent to their doctrines.

Laruelle has invented a totally new conceptual framework that transforms not only philosophical practice but even thought itself: In universalizing the theoretical conditions of philosophical theorising through his unique formal inventions, Laruelle develops a new form of thinking: one that initiates a transcendental and non-decisional theory for philosophical decision in a militant and heretical way.

This volume follows Laruelle's ambitious project of constructing this universal but non- systemic theory of philosophical decision. It is unquestionable that the technical rigour and heretical radicality of 'Non-Philosophy' will have a major impact on contemporary philosophy and future theoretical practices.

CONTENTS

Transvaluation of the Transcendental Method
The Crimes of the History of Philosophy
Theory of Philosophical Decision
Towards a Science of Philosophical Decision
Revolution Within the Limits of Science Alone
The Transcendental Method
Margins and Limits of Philosophy
Philosophy and Non-Philosophy
The Non-Philosophical Paradigm
What is Non-Philosophy?
A Summary of Non-Philosophy
Non-Philosophy as Heresy
From First to Second Non-Philosophy
A New Presentation of Non-philosophy
What can Non-Philosophy do?
What Sort of Science is Non-Philosophy?
Finally, The Generic Founding of a Science of Philosophy
A Conversation with François Laruelle

Source : http://www.urbanomic.com

lundi 6 juin 2011

François Laruelle : Le concept de non-photographie

Edition bilingue
Le concept de non-photographie / The concept of non-photography, François Laruelle, Urbanomic / Sequence Press, 2011.

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Que disent ces essais ? la photographie en chair et en os, et c'est à peine ceux du photographe. Des myriades de clichés racontent le monde, parlent entre eux, tissent une vaste conversation, remplissent une photosphère qui n'est située nulle part. Mais une seule photo suffit à exprimer un réel que tous les photographes espèrent un jour saisir sans y parvenir. Et pourtant il est au ras des clichés, vécu autant qu'imperceptible. Les photos sont les mille facettes plates d'une identité insaisissable qui ne brille, et parfois faiblement, que hors d'elle même. Une photo, ce n'est pas grand-chose en dehors d'un regard interrogateur et concupiscent, et pourtant c'est un secret fascinant.
Le concept de non-photographie développe une pensée nouvelle et rigoureuse de la photo dans sa relation à la science, la philosophie et l'art. Il introduit également au lecteur tous les opérateurs de la 'non-philosophie' de François Laruelle.