samedi 2 juin 2012

Le sujet de la métaphysique

Si l'on appelle "métaphysique" d'abord l'élément de la transcendance et "ontologie" plutôt celui de l'immanence, on dira que toute philosophie (moderne) du sujet combine ces deux éléments et les réunit sous le terme même de "représentation" : à la fois le sujet comme représentation et la représentation comme sujet. La position du sujet associe toujours une forme de permanence (la présence) et celle d'une assurance (la conscience impliquée dans le re-), grâce à quoi l'ego avec sa cogitatio se présente (à) lui-même comme (sa) vérité et fondement de tout étant - indissociablement et respectivement métaphysique et ontologique. Mais nous verrons que la représentation (le cogito) n'est qu'un cas particulier de l'identification du sujet. C'est donc parce qu'il a des représentations que le sujet peut se représenter lui-même, et qu'ainsi, en généralisant, la représentation elle-même peut faire "sujet". On peut y voir, jusque dans les versions apparemment les plus épurées de la théorie du sujet (ne retenant plus que l'ego ou bien la cogitatio comme inconsciente), la forme moderne de la substance, du subjectum. Mais les suspicions à l'endroit de la substance valent surtout des déconstructions de la métaphysique et appartiennent en tout état de cause à la philosophie ; elles n'atteignent pas la radicalité du fondement qui n'est nullement la substance, mais la décision typiquement philosophique de faire passer une empiricité (la pensée, par exemple) au rang de transcendance dans un mouvement d'auto-position
 
Admettons, avec Jean-Luc Marion, que la pensée cartésienne accède à la métaphysique quand le 'cogito sum' révèle l'identité de l'être et de la pensée et par conséquent que l'énoncé protocolaire 'cogito sum' consigne l'expérience de l'équivalence entre être et pensée en un subjectum, l'ego. Cet énoncé a déjà été déconstruit par Nietzsche qui soutient que seule la croyance et la postulation, reposant elles-mêmes sur de simples habitudes grammaticales, permettent de passer de la pensée à une substance qui pense : ego, le sujet. Toutefois ce n'est pas tant l'ego comme substance, ni même le sujet comme "représentation" ou conscience mais plutôt l'identification elle-même qui constitue le cœur ou l'affect de la métaphysique. Il y a, selon l'expression de Merleau-Ponty, un "narcissisme ontologique" d'avant la représentation ; il y a une réflexivité dans l'Etre qui tient moins à l'Essence (cet amont mystérieux de l'Etre) qu'au Sens à proprement parler (toujours en aval), si ce n'est à la Sensation. On pourrait dire aussi que l'Etre est Métaphore, et d'abord de lui-même. Naturellement la philosophie assume et active ce narcissisme, y participe soit en le saturant - comme c'est le cas chez Merleau-Ponty avec le concept de "chair" - soit en l'évidant (par exemple chez Heidegger)

La volonté par laquelle si souvent le sujet se "met en avant" est en quelque sorte l'envers de l'affect. Rappelons la thèse de Heidegger : le sujet métaphysique se définit d'abord comme conscience (du cogito cartésien au sujet omniscient de Hegel) ; puis il se détermine comme volonté : "Ici commence cette manière d'être homme qui consiste à occuper la sphère des pouvoirs humains en tant qu'espace de mesure et d'accomplissement de la maîtrise et possession de l'étant en sa totalité" (Heidegger) ; enfin chez Nietzsche la volonté de volonté sous la forme de la technique remplace tout projet, toute fin extérieure et transcendante concernant l'étant au profit d'un projet aveugle de "maîtrise pour la maîtrise". Cette analyse possède l'inconvénient d'être trop restrictive et naturellement d'ignorer sa propre implication dans le processus. D'une part, ce que Heidegger "oppose" à cette clôture du sujet métaphysique, soit l'ouverture à l'Etre comme retrait, peut très bien s'interpréter - à la finitude près - comme une autre face de la volonté de volonté où l'élément déterminant n'est pas la volonté elle-même mais la différance qui la travaille. D'autre part ce n'est pas seulement la Métaphysique mais la Philosophie tout entière qui prétend œuvrer sur le réel et le transformer ; ce n'est pas le sujet de la métaphysique qui cherche à dominer mais la philosophie comme sujet constructeur et déconstructeur, grand opérateur et grand réparateur du réel. (Qu'elle le fasse en se soumettant à l'universel ou à la contingence ne change rien fondamentalement puisqu'elle se prétend toujours coextensive au réel.

Toute volonté est volonté de dépassement, ce qui définit la transcendance. Quant à l'auto-dépassement, c'est la subjectivité elle-même. La métaphysique réside tout d'abord dans cet élément de la transcendance, puis peut être élargie au mixte de la transcendance et de l'immanence. Avec les déconstructions, il ne peut donc s'agir de "dépasser" la métaphysique, ce qui serait contradictoire pour un projet non métaphysique, mais plutôt de "rentrer" dans son essence. Ce mouvement compose néanmoins avec le précédent et relève de toute façon de l'essence de la transcendance ou du dépassement, soit la forme générale de l'opération (en l'occurrence, renversement et déplacement sont les deux modèles d'opérations utilisés par la déconstruction).

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