mardi 5 juin 2012

Le sujet de l'ontologie et le matérialisme

Le sujet persistant de l'onto-théo-logie n'est autre qu'un opérateur complexe capable de croiser entre elles ces deux différences : celle de l'Etre et de l'étant d'une part, celle du Multiple et de l'Un d'autre part. Or le matérialisme prétend rompre l'onto-théo-logie et bloquer sa dialectique interne en assignant l'être au seul multiple (l'Un n'est pas : c'est la thèse de Badiou). Malgré cela l'ontologie, science de l'être en tant qu'être, contient dans sa formule (cf. le compulsif "en tant que") les principes mêmes de la subjectivité : le redoublement et la réflexion. En admettant même avec Badiou que cette science de l'être n'est autre que la mathématique, on observe le phénomène caractéristique suivant : l'ontologie ne peut se réaliser que comme présentation de la présentation, et donc en fait comme une méta-mathématique. C'est au prix de ce doublet qu'elle évite de faire sombrer l'Etre dans la loi de l'Un qui règne dans la présentation de type mathématique. L'ontologie est obligée de se prendre elle-même pour objet - comme un sujet vraiment absolu - et c'est la seule façon pour elle de préserver la transcendance de l'être à l'intérieur même de sa connaissance. C'est aussi la seule façon pour le philosophe de continuer à pratiquer son métier ! 

Les ontologies dualistes, qui se fondent sur l'exclusion irréversible d'un Autre absolu, épuisent par là même le principe de transcendance et en révèlent l'essence foncièrement arbitraire. Au principe et au départ de toute ontologie on rencontre l'arbitraire d'une décision, d'une prise de risque (fût-ce celui d'accorder à l'Autre absolu toute créance, dissimulant ainsi la décision) affectant le style axiomatique pas moins que, par exemple, le style phénoménologique. Il faudrait s'interroger, non seulement sur la coupure ou la décision initiale, mais sur les opérateurs qui entre deux termes opposés assurent toujours un passage ou une unité ambiguë : tels par exemple, chez Badiou, les concepts de "multiplicité inconsistante" ou de "présentation en général" qui opèrent en direction des deux extrêmes, l'Un et le Multiple. 

Davantage encore, le nouage serré de cette "ontologie du vide" avec une "théorie du sujet" - certes un sujet arraché aux rets de la structure, émancipé de la dialectique, mais rivé à l'occurrence évènementielle – ne fait qu'en renforcer le caractère auto-suffisant, et pourtant toujours aporétique. En effet le sujet s'y trouve qualifié au moins deux fois : d'abord, à l'intérieur de l'ontologie, comme cet agent de fidélité à l'évènement et relais d'une procédure générique - essentiellement rare, donc - ; ensuite - omniprésent - comme l'agent à la fois intérieur et extérieur de cette théorie, soit le philosophe-mathématicien lui-même. Si bien qu'on ne sait pas trop où situer ce sujet, entre le scientifique risquant et assumant la décision mathématique, et le philosophe rendant possible cette dernière et toutes les autres puisque par ailleurs il est censé en produire la suture (cf. Manifeste pour la philosophie). Or suture et décision sont des opérations contraires qui se voient attribuées le "même" sujet, ce qui n'est pensable que s'il s'agit in fine du Sujet Absolu, ou d'une de ses variantes. Ce redoublement "théoriciste" n'est évidemment pas propre au matérialisme, il est le fait caractéristique de la philosophie, de toute décision philosophique se mouvant fatalement dans ce que je nomme le "cercle de la subjectivité".

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