dimanche 22 juillet 2012

Théorie du Sujet, Non-Philosophie et Non-psychanalyse

Par « théorie » nous entendons l'immanence du discours (en général) à la pensée (en général). La « pensée » cherche à exploiter et à conceptualiser un désir de savoir non différent de la question initiale, inauguratrice de la philosophie, lorsque quelque chose du réel s'est déchiré et que « rien ne va plus », bref lorsqu'il y a « problème ». Advient alors le « discours », que l'on peut définir comme l'œuvre de la pensée, répondant à la question. Mais en la théorie – qui de ce point de vue fait sujetcoïncident essentiellement la question et la réponse. Ce qui veut dire que malgré la philosophie qui en visant l'être tend à pérenniser la question (cf. Socrate), celle-ci dans sa vérité n'est pas tant la question de l'être que la question du sujet (la sienne, l'identité). A proprement parler la question (subjective) est pré-discursive puisque le discours (sur l'être, sur l'être-un de l'étant, etc.) tente précisément d'y répondre. Mais alors que la philosophie, attachée au discours, ne dépasse pas le questionnement plus ou moins circulaire, la théorie répond d’emblée à la question ou mieux, en tant que posture subjective, synthétique et transcendantale, y a depuis toujours répondu Sa devise pourrait être : « Je ne cherche pas, je trouve » ! 
On voit que la vérité du sujet n'est pas simplemente et platement idéologique, comme l’a prétendu Althusser; ce n'est pas une pseudo-synthèse entre des data empiriques et des raisons philosophiques, c'est la synthèse de la philosophie elle-même entre sa cause (son acte) et ses effets (discursifs), mais depuis sa cause. C’est un philosophe qui l’écrit : « La théorie – c'est-à-dire le sujet – a toujours consisté à se poser comme la pensée de l'abîme ouvert entre l'acte de la pensée et le discours de la pensée »[1]. La théorie comme le lieu – ou plutôt le nœud – de cette disjonction inclusive entre réel et symbolique, acte et discours, représente ainsi l'éminence du sujet mais aussi la vérité du discours philosophique. Au fond il ne s'agit pas moins que de l'éminence de la différence, ou de la décision. « Cette auto-fondation de l'abîme, cette façon de porter l'abîme à son comble et de la combler du même coup, c'est l'opération par excellence du Sujet » (id.). Paradoxalement J.-L. Nancy y voit l’occasion de réhabiliter le discours contre la théorie, ou plutôt il en déduit le caractère « fictif » de la théorie à partir d'une irréductible et « fabuleuse » singularité du discours, comme on en trouve l'exemple et le principe chez Descartes (celui du Discours justement). Mais il en résulte, à notre avis, une conception sublimée (littéraire ?) du discours qui ne fait pas avancer beaucoup la problématique de la théorie ni celle du sujet, bien qu'elle parte de l'intuition juste de leur identité. Rappelons – pour en préciser enfin le statut – que la théorie psychanalytique pose comme condition de la question et du discours l'existence d'une faille dans la jouissance. Il est vrai que ceci explique aussi bien la philosophie : il y a un problème, un manque initial et c'est pourquoi la pensée questionne l'être-un de l'étant. A travers le déploiement du discours, spécialement le discours analytique, elle parvient à un savoir lui-même faillé, un savoir inconscient mais dont on jouit sûrement.
Or à s'en tenir à la particularité, même à l'originarité de ce sujet analytique par une voie en quelque sorte généalogique, l'on ne propose qu'une demi-solution. Ce sujet clinique de la psychanalyse que l’on pourrait aussi bien dire religieux (puisque sa question s’adresse à l’Autre avant de porter sur l’Etre) incarne moins l'identité radicale, que lui vaut de droit sa cause réelle en-Un, que l'unarité (au sens lacanien) de la différence/répétition, soit encore une altérité et singularité pures. Or pour la non-philosophie ou la non-psychanalyse, le sujet est identiquement (en dernière instance) identité et altérité pures. En tant que reflet transcendantal du réel-Un, il est lui-même Un ou identité ; mais en tant que sujet de jouissance, « incliné » malgré tout vers le monde (à la différence du réel, il n'est pas totalement in-différent au monde), il est Autre ou altérité. 
De même qu'on pense le sujet en fonction du réel, il faut maintenant apprendre à penser la théorie en fonction de la science, et non d'après ces intermédiaires que sont la philosophie ou la psychanalyse. Celle-ci cependant – à la différence de la première – dispose des moyens pour devenir une véritable théorie du sujet, à condition d’abord qu’elle se tienne à distance avec la philosophie, et ensuite qu’elle évite inversement de se prendre pour une science – surtout pas pour la science du réel. Le réel-Un – que nous appelons « Homme-en-personne » ou « Ego-en-ego », avec Laruelle – est la cause de dernière instance du sujet, non seulement en tant que sujet de l'inconscient (au sens lacanien) mais d'abord en tant que sujet de la jouissance (concept non-lacanien). La science constitue un reflet du réel quasiment immédiat (une sorte de « posture descriptive » en fait, qui en tant que telle n’est pas liée à la théorie : elle est présente en art, en littérature, etc.), tandis que la théorie (soit, distinctement, une position non-thétique) constitue et organise un champ apriorique nécessaire à l'objectivation des data mondains. Notons que le réel n'a pas besoin de la science, et celle-ci n'a pas besoin de la théorie, mais si la science veut connaître – et ne pas se contenter de savoir – il lui faut bien objectiver par l'intermédiaire de la théorie. Pour autant cette connaissance (non-philosophique, etc.) n'est pas l'objectivation scientifique ordinaire, puisqu'elle repose justement sur des a priori purement théoriques et sur un matériau laissé à l'état de chaos.

Dérivée de la science-de-l'Un (la science dans son essence), la théorie possède donc un statut autonome par rapport aux sciences positives, mais aussi par rapport à la philosophie et à l'épistémologie. Chez Laruelle la distinction entre science du réel et théorie n'apparaît pas toujours clairement, bien qu'elle nous paraisse sous-jacente et exigible ; de même la désignation de la théorie comme « théorie du sujet » ne s'impose qu'à partir de Philosophie III (Théorie des étrangers) si l'on identifie « sujet » et « étranger » (opposables respectivement à « réel » et à « Ego-en-ego »). Mais justement, à partir de Théorie des Etrangers Laruelle semble plus soucieux de séparer l'instance théorique de l'instance scientifique, tout simplement parce qu'il ne croit plus trop en la scientificité de la théorie. L'occasion de ce remaniement est fournie par l'examen de la doctrine psychanalytique, que l'auteur tente de situer par rapport à la philosophie. Il faut déjà remarquer que la mise en relation globale de la philosophie avec la psychanalyse, sans même préciser de quel rapport il s'agit, indique qu’elles sont traitées sur un pied d'égalité ; cela montre que la psychanalyse n'est pas considérée une fois de plus comme une philosophie parmi d'autres ou comme une partie négligeable de la philosophie. Que l'essence de la psychanalyse soit finalement philosophique, c'est encore un autre problème. Laruelle avance alors l'idée d'une théorie unifiée (et non unitaire) de la philosophie et de la psychanalyse, qu'il ne rattache plus à la science mais directement au réel et à l'essence (de) l'homme. C'est par rapport à cette essence première (de) l'homme comme cause (dont l'homme possède la science ou le savoir, de façon immanente) qu'il est justement requis de nommer Sujet l'instance secondaire de la théorie.

Et cependant, même si Laruelle fait tout pour établir désormais une sorte d’égalité entre science et philosophie dans le traitement théorique unifié des mixtes qu’elles forment un peu partout, le terme de science reste bien présent et conserve un statut directeur dans le vocabulaire non-philosophique. Il y a finalement quelques raisons, même pour Laruelle, de continuer à nommer « science » cette « théorie unifiée »... de la science et de la philosophie ! L’essentiel demeure : si la théorie se trouve émancipée de la philosophie au point de devenir théorie unifiée de la philosophie et des sciences humaines, c'est bien parce qu'il n'y a pas de science de la philosophie mais seulement une science ou un savoir du réel, simplement moins thématisé dans Théorie des étrangers où il est davantage question de l'essence (de) l'homme que du réel en-tant qu’Un, bien que cela soit absolument la même chose. L'on peut donc distinguer en toute rigueur science (de) l'homme et théorie du sujet, même si la première dans son effectivité nécessite la seconde tout de même – gardons-nous de l’oublier – qu’une sollicitation philosophique. Le principe fondamental de la science de l'homme demeure le suivant : l'Ego est le Donné qui précède la Donation (comme théorie du donné), et celle-ci se déduit de celui-là sans jamais le co-constituer. L'Ego, c'est-à-dire l'Identité ou l'Homme est un Donné réel, il n'est donc pas un objet.

Quant à sa cause, la science des hommes est d'abord une posture d'immanence ; sur cette base elle devient un jeu complexe d’opérations dualytiques ayant pour but de produire des Sujet-Etrangers. De l'Ego à l'Etranger il y a la même distance ou le même écart qu'entre la science et la théorie ; or l'Etranger est sujet car l'Ego est réel, et ce dernier ne peut être sujet. Il s’en déduit qu’une théorie du sujet est légitime. Il s'agira ensuite de savoir comment elle peut utiliser – et  peut-être transformer – en la portant au niveau théorique qui convient (qui est de droit le sien) cette quasi-théorie du sujet qu'est la psychanalyse ; faire fonctionner la psychanalyse comme occasion, signal, et support d'une connaissance théorique inédite, rapportée en dernière instance au réel ; de cerner et d'isoler le mixte théorie/psychanalyse, lorsqu'il prétend se tenir sous la coupe du philosophique ; d'inverser ce rapport et de le dualyser, de sorte que la philosophie de la théorie analytique cède la place à une analyse (seconde, dualytique, mais une analyse-jouissance) de la philosophie de la théorie, soit en tant que celle-ci prétend s'appliquer à la psychanalyse (cf. Althusser), soit en tant qu'implicitement contenue dans les travaux psychanalytiques eux-mêmes.

[1] Jean-Luc Nancy, Ego sum, Paris, Aubier-Flammarion, « La philosophie en effet, », 1979, p. 19.