jeudi 6 septembre 2012

Transformation d’un concept lacanien (la Jouissance) et invention d’un concept non-lacanien (le Sujet de la jouissance)

La non-psychanalyse propose d’abolir toute dépendance de l’autre jouissance – la « jouissance feminine » – à l’égard de la jouissance phallique et plus généralement toute primauté de l’ordre symbolique sur celui de la jouissance. Certes aucune jouissance (joui-sens) ne peut se passer du signifiant : pas de corps de la jouissance sans corps parlant ; il s’agit seulement de ne pas se tromper dans l’ordre de la Cause. Serait-ce le Réel cette Autre jouissance au-delà du langage ? Mais penser le réel comme un au-delà ou un Autre transcendant serait une con­tradiction dans les termes, ce serait justement le perdre tout à fait en tant que cause. Lacan lui-même maintient toujours une distance entre la jouissance et le réel, il ne les confond jamais. La seule instance qui puisse encore prendre place à l’horizon du langage, bien qu’il n’y ait alors plus d’horizon, et bien que Lacan ait finalement refusé cette solution, est celle du Sujet – mais un « autre »  sujet, non plus le sujet du significant mais le sujet-corps de la jouissance.

Dans sa construction logique, à travers les formules de la sexuation notamment, le sujet apparaît comme le contraire de l’Autre, il voisine avec l’Un. L’impossible majeur est de penser le sujet comme Autre et donc comme jouissance. Lacan ne veut pas d'un sujet de la jouissance parce que la jouissance (jouissance une de l'Autre, interdite ou impossible) est globalement du côté du réel (un réel largement fantasmatique cependant) et le sujet globalement du côté du signifiant (soit la fonction d'altérité de l'Un, comme unaire). Il faut défaire ce chiasme, désidentifier l'Un (que l'on dira désormais identique au Réel) et le Sujet (identique maintenant à la Jouissance), ce dernier étant placé du côté de l'Autre (c'est-à-dire en fait du seul côté, l'Un n'étant pas un côté). D'ailleurs dans l’ambiguïté généralisée qu’entraîne la notion d’ « autre jouissance », un sujet de la jouissance ou un sujet-comme-Autre fait aussi bien partie des possibles lacaniens.

Lacan ne parvient pas à constituer une telle jouissance en-corps car son signifiant, pour être distinct du symbolique, n'a pas été pensé suffisammment dans sa dimension physique et corporelle ; quant à l’autre jouissance, finalement, elle est toujours produite comme son au-delà par la jouissance sexuelle et donc par la fonction phallique. Pour nous la jouissance en-corps n'est pensable que d'après une causalité radicale et unilatérale du réel, fort éloignée des amphibologies lacaniennes. Et c’est la jouissance phallique qui se trouve désormais dépendante de l’autre jouissance, plutôt que l’inverse. Cette relation nouvelle ne relevant plus d’une relation classique de cause à effet – toujours bilatérale dans la mesure où la cause se retrouve forcément plus ou moins dans l’effet, l’effet étant programmé dans la cause, etc. – on l’appellera plutôt avec F. Laruelle une uni-lation ou relation unilatérale, laquelle exprime davantage un apport qu’un rapport puisqu’il n’y a plus d’implication réciproque.

Mais pour penser cet apport-sans-rapport des jouissances, il nous faut encore faire droit à une notion lacanienne, essentielle en ceci qu’elle remplit une fonction de synthèse entre les deux jouissances et assure ainsi la cohérence – relative – de la théorie de Lacan. Il s’agit du fameux « objet (petit) a » appelé ici objet partiel, là objet du fantasme ou encore cause du désir, et plus précisément pour ce qui occupe ici plus-de-jouir. C'est l'ombilic, le point de convergence de toutes les autres jouissances faisant en quelque sorte synthèse entre le corps et le signifiant. Une synthèse paradoxale cependant puisqu’il s’agit d’un vide, un trou aspirant n’ayant de lien avec le réseau signifiant que d'en être rejeté comme inassimilable et hétérogène. Mais il n'est pas non plus objet « corporel » au sens anatomique banal, plutôt la représentation psychique d'un bord autour duquel circulerait, en un flux constant, la jouissance. Il est lié à la jouissance phallique, qu'il circonscrit ; mais également à la jouissance de l'Autre, dont il forme le résidu. Chez certains disciples de Lacan, il est d’ailleurs fréquent de distinguer explicitement trois jouissances : la jouissance phallique, le plus-de-jouir et la jouissance de l’Autre (au sens de l’autre jouissance, par ex. J.-D. Nasio). D’autres adopteront plutôt la classification suivante : jouissance de l’être, jouissance phallique, jouissance de l’Autre (séparant ainsi for­mellement l’être et l’Autre : exemple N. Braunstein) ; mais il est possible encore de proposer une autre série telle que : jouissance de l’Autre, jouissance phallique, jouissance supplémentaire (G. Pommier) ; etc. Toutes ces versions de la doctrine lacanienne se justifient et sont sans doute également correctes… puisqu’aussi bien, pour nous, le problème est ailleurs.

Ce sont autant de triades unitaires, autant de manières dont la jouissance, la doctrine de la jouissance, puis la théorie analytique tout entière parviennent à s’auto-poser et à s’auto-justifier. Ce procédé appelé par F. Laruelle « triade idéaliste » est le plus couramment employé par toute philosophie pour s’auto-constituer et prétendre constituer du même coup le réel, en bref c’est l’outil idéal du principe de philosophie suffisante. Ici il y a un principe de jouissance suffisante (bien qu’il ne soit justement pas suffisant à nos yeux car la jouissance n’y acquiert aucune autonomie réelle) que nous voyons surtout dans le plus-de-jouir à cause de sa fonction de moyen terme dans la dualité jouissance de l’Autre / jouissance phallique. Convenons, en empruntant ces termes à F. Laruelle, d’appeler symptôme philosophico-analytique la triade des jouissances tout entière, et forme mixte le résidu que nous allons réutiliser dans notre présentation non-analytique du problème. Cette forme mixte, bien qu’elle ait pour contenu les deux (ou trois) jouissances principales (Autre et phallique, l'Autre pouvant se dédoubler en Etre et Autre), est représentée et synthétisée par le plus-de-jouir. Littéralement prenons-le pour objet. Ce faisant nous ne nous contentons pas de reproduire le symptôme philosophico-analytique, soit les multiples difficultés que nous pouvons rencontrer dans la théorie de Lacan. Nous isolons le mixte, nous le proposons comme objet à la structure d’apport principale que nous appelons maintenant Sujet (de) la jouissance : soit le Sujet comme Jouissance, mais aussi comme Autre, et aussi bien comme Corps, ces trois termes étant équivalents au niveau transcendantal où nous les plaçons désormais. Nous l’apportons tel qu’il est sans le modifier, mais en suspendant sa suffisance, soit sa forme triadique et synthétique ; et c’est pourquoi nous avons isolé aussi le terme de plus-de-jouir, cantonné à présent dans une fonction de représentation simple. Il apparaît ainsi non-positionnel de soi. L’apport principal (plutôt que la relation, avons-nous dit) c’est-à-dire encore l’unilation qui rompt avec l’identification mondaine, d’essence imaginaire, et qui soutient l’objet dans le champ transcendantal constitutif de l’Autre ou de la Jouissance, dont la seule fonction est de présenter, de faire exister  en les dualysant ces objets : c’est, et ce n’est que cela, la « jouissance ».

Car évidemment il n’y a pas de jouissance « de soi » ; la jouissance est purement relation, apport, présentation (mais non re­présentation), sous le régime non pas de l’identification mais de l’unilatéralisation. Après avoir été laborieusement identifié comme triade, le concept lacanien de jouissance se trouve maintenant unilatéralisé comme dyade pure, ce qui dans notre idée veut dire encore théorisé, dualysé et donc apparaissant dans sa nature analytique (duelle) pure. Entendons-nous : la dualyse (non-analytique, théorique) a pour effet d’exhiber l’analycité de ses objets, de même que l’analyse (semi-théorique) éclairait la nature unitaire (philosophique) des siens, avec laquelle elle se recollait d’ailleurs partiellement. L’analyse est maintenant un effet de la dualyse. De sorte que si nous posons un premier concept pro­prement dualytique de la Jouissance, comme Autre et comme Sujet – un terme-sujet comme nous disons ou un nom-premier comme le dit Laruelle –, il nous faut reconnaître aussi le concept analytique, c’est-à-dire second ou purement duel, de la jouissance comme (petit) autre ou comme objet : en l’occurrence ce qui reste de la jouissance selon Lacan.

En toute rigueur cependant, ce terme même de Jouissance se situe en second, car il est bien clair que le champ transcendantal est le monde des dyades pures, non celui des termes ou des identités pures. La Jouissance en tant qu’Autre n’est que la Forme-Dyade par excellence, le Deux Intégral, et elle dualyse ses objets (ici la jouissance selon Lacan)... comme elle est elle-même dualysée en Réel-Un. Encore une fois la Jouissance (ou l'Autre) ne peut être définie comme le Réel ou comme la cause réelle du Sujet, et le Réel-Un de son côté, comme cause de dernière instance, n’a rien à voir avec la Jouissance. La cause de la jouissance ne saurait être elle-même qu’une instance réelle « précédent » la jouissance, que nous appelons pour l’occasion le Joui. Il faut du Joui pour qu’on puisse parler de Jouissance – et non l’inverse. Telle est la vraie causalité du Réel, bien plus radicale que l’implication matérielle parfois utilisée par Lacan. C’est parce qu’il y a du Joui dans l’ordre du Réel qu’on peut envisager la Jouissance dans le champ transcendantal tel que nous l’avons décrit, avec essentiellement ses fonctions de présentation et d’apport. Il y a du Joui, non pas d’après l’hypothèse de la Jouissance ; mais il y a du Joui, d’où l’hypothèse de la Jouissance. Affirmation évidemment absurde pour une pensée philosophique soucieuse d’autojustification, mais en revanche implicite pour la psychanalyse dans la mesure où elle part déjà d'un réel qui est le « passif » du symptome. Loin que le Joui soit un produit direct de la Jouissance, il faut affirmer avec F. Laruelle que la Jouissance (de l'Autre, comme Autre) est l’organon du Joui, ou plutôt le clone selon-le-Joui de l'Autre jouissance lacanienne.

Il nous reste à exposer une dernière conséquence de la causalité du Réel sur la Jouissance. D’une certaine manière, ce dernier terme – équivalent de l'Autre – apparaît toujours comme double, comme une dyade pure avons-nous dit : il s’agit de l’unilation Jouissance/objet-mixte qui fait le contenu propre du champ de la Jouissance. Or le Joui, comme cause réelle de dernière ins­tance, n’est précisément pas la cause prioritaire du premier terme de l’unilation plutôt que celle du second. C’est-à-dire que la forme mixte, ici la jouissance selon Lacan, est elle-même en quelque sorte jouie dans son altérité ou plutôt son « altruité ». Or il n’y a pas deux Jouis ou deux Autrui (dans le) Réel, mais Un seul... Ce disant, nous avons procédé enfin à l’uni-dentification – après l’identification et l’unilatéralisation –du terme de Jouissance (-Autre) qui équivaut, mais en dernière instance seulement, au Joui (-Autrui).

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