mercredi 5 décembre 2012

Lacan et la théorie du Sujet. Positions non-psychanalytiques

Considérons la théorie lacanienne en tant qu'évènement, dans sa signification psychanalytique et son identité finalement non-psychanalytique — laquelle lui échappe a priori. D’abord, Lacan et sa théorie doivent être identifiés comme cet événement contemporain qui rend la psychanalyse et la philosophie symptômatiques l’une de l’autre, pouvant s’interpréter l’une l’autre. Tâchons ensuite de restituer la théorie de Lacan dans sa globalité, autrement dit aussi dans son historicité, en montrant qu’elle est traversée par un concept nodal et même paradigmatique : le concept de Sujet. Nous lisons Lacan comme un théoricien du Sujet, ce qui correspond à une interprétation assumée, non seulement en raison du point de vue historique totalisant qui permet d’extraire ce paradigme autour de ses trois dimensions constitutives : le Réel, l’Imaginaire et le Symbolique, mais aussi et surtout grâce au point de vue de la non-psychanalyse. En effet, celle-ci se présente comme une théorie du Sujet plus radicale, car elle-même fondée sur une science (du) Réel (ou plutôt “à cause” du Réel), cédant par conséquent la priorité au Réel sur le Sujet. C’est de ce promontoire non-lacanien, en quelque sorte, que nous pouvons seulement caractériser le lacanisme comme théorie du Sujet originale et la distinguer des philosophies du Sujet. Le lacanisme n’est pas une philosophie tout simplement parce que, chez Lacan, il n’y a pas de thèse philosophique sur le Réel, l’Imaginaire ou le Symbolique, qui sont les trois dimensions constitutives du Sujet, en dehors de ce dernier ou de ce resserrement subjectif (clinique, en fait) qui est toute l’affaire de la psychanalyse de­puis Freud. Le seul élément philosophique tient dans la dualité finale, et sans doute originelle, entre le Sujet et le Réel (comme Autre), ce qui constitue proprement la décision philosophique de la pensée Lacan et son aporie dernière. D’un point de vue strictement érudit ou historique, les spécialistes de Lacan nous rappelleraient sans doute à “l’ordre” de cette parole de Lacan selon laquelle sa véritable et seule invention fut le concept d’“objet ‘a’”, même si les textes canoniques des Ecrits thématisent effectivement plutôt le Sujet. Seulement nous ne parlons pas de ce Sujet un peu trop visible, finalement, qu’est le Sujet du signifiant : nous allons le définir bientôt dans sa triplicité essentielle.



Cela suppose naturellement que l’on parte de la totalité de l’œuvre, dont la “théorie lacanienne” est le concept. Tandis que la plupart des lecteurs de Lacan — surtout les philosophes — étendent et généralisent un point de vue critique à l’ensemble de la théorie, mais sans reconnaître toutefois de validité théorique à la totalité-Lacan ni par conséquent à son Sujet. Les philosophes lecteurs de Lacan se répartissent entre ceux qui voient en lui un épigone sans importance, et ramènent le Sujet lacanien à telle occurrence du Sujet philosophique, et ceux qui reconnaissent l’existence d’un système lacanien (fondé sur le transcendantalisme du signifiant) épuisant la définition du Sujet philosophique. Mais il est clair que ces diverses interventions sur le texte de Lacan (essentiellement les Ecrits, soit seulement la première partie des écrits lacaniens) ont toutes pour enjeu la théorie du Sujet. Ses défenseurs la reprennent ou la transforment, l’intègrent dans une ontologie ou une “philosophie générale”, par conséquent en dehors de toute considération spécifiquement analytique ; ses détracteurs y voient l’ultime avatar et même le couronnement de la philosophie du Sujet (ne distinguant pas entre théorie et philosophie). On en veut pour preuve le fait que ce Sujet, tout divisé qu’il soit, passe encore et toujours pour un suppôt de l’Un ; non plus en termes classiques de substance, de conscience ou synthèse, mais cette fois de structure et de détermi­nation phallocentrique du désir. De sorte qu’irréductiblement le Sujet s’oppose à l’Autre, et que sa critique (ou même sa reprise) s’opère naturellement “depuis” l’Autre, la Différence, le Multiple, etc. Or la dimension intrinsèquement théorique, peut-être déjà non-philosophique, de la psychanalyse, tient en ceci que le sujet occupe lui-même la place de l’Autre : c’est le Sujet qui est l’Autre chez Lacan. Ou plus exactement le Sujet est comme l'Autre, il apparaît en regard de l’Autre. Du point de vue strictement lacanien l'on ne peut évidemment pas les identifier sans commettre le pire des contre-sens : le Sujet n’est pas l’Autre, et surtout l’Autre n’est pas Sujet (Lacan l’a assez répété). Cela se comprend si l’on s’en tient à l’Autre du signifiant, mais si l’on examine la doctrine dans son évolution complète (ce que pouvait difficile­ment faire Lacan lui-même), on voit que les trois dimensions de l’Autre sont, comme pour le Sujet, le Réel, l’Imaginaire et le Symbolique. Ce que Lacan appelle le “Sujet” n’est en dernière instance que la possibilité ou l’ek-sistence, ou pour encore mieux dire le jeu (borroméen) de ces trois dimensions. Le Sujet est l’Autre, donc, en non-psychanalyse ou en psychanalyse dualysée, et ce n’est pas seulement parce que, selon une certaine ontologie que l’on dira “privative”, l’Un est l’Autre : cette thèse est encore de nature philosophique, et son apparente contradiction reste tolérable pour une raison philosophique toujours plus ou moins aporétique. Tandis que l’assertion “le Sujet est l’Autre”, que nous proposons de radicaliser au-delà de Lacan, est inassimilable en raison de son caractère foncièrement non-ambigu : le Sujet est l’Autre car, réellement, le sujet n’est pas l’Un et l’Un n’est pas l’Autre.

Dans la perspective non-philosophique, il s’agit de valoriser, d’exploiter cet Autre (ou ce Sujet) en tant qu’il a pour cause réelle de-dernière-instance l’Un, et non le multiple ou la différence, ou comme c’est encore le cas en psychanalyse, le vide et le manque. Affirmer cela c’est s’assurer que l’Autre ne fait pas couple ou cercle avec l’Un. Tandis que Lacan, inlassablement, détermine l’Autre-comme-Un (l’Un privatif) par le Réel, et réciproquement, de sorte que ces termes de Réel, Autre, Un ou même Sujet font cercle et se neutralisent mutuellement dans un affect commun du manque. Projetons en trois dimensions cette sorte de réversibilité du Sujet et de l’Autre, et de façon encore plus cachée celle du Sujet et du Réel. Il y a d’abord un Autre réel que Lacan nomme “la Chose”, véritable fondement-manquant de tout l’édifice — encore faut-il se souvenir que la Chose n’est rien qu’un fantasme du Sujet, voire le Sujet lui-même dans son “être” obtus ou psychotique. Mais le symptôme est aussi un point d’horreur qui met le Sujet “hors de lui”, exactement comme la Chose se situe hors-monde. D’une certaine façon, le Réel du Sujet n’est autre que son symptôme (sous le signe de la répétition) ; c’est et ce n’est pas le Sujet “lui-même” qui en souffre ; c’est sa division, son antinomie, et finalement sa seule réalité ou “façon d’y faire” avec le non-rapport sexuel. Plus connu est l’Autre symbolique, à la fois le “trésor des signifiants” et la loi du langage comme tel faisant désirer ; également cé­lèbre est le Sujet du si­gnifiant, soit la dimension symbolique du Sujet, le signifiant étant ce qui représente le Sujet pour un autre signifiant. Enfin l’Autre imaginaire n’est à son tour que la dimension imaginaire du Sujet, son être fantasmatique, où se recoupent ce que Lacan appelle respectivement i(a), l’image du moi et l’objet petit ‘a’, représentant du Sujet dans le fantasme (le Sujet étant en exclusion interne à son objet). A un certain moment de la théorie de Lacan, le semblant de Sujet par excel­lence est ce qu’il appelle le “Sujet supposé savoir”, par où l’on confond justement l’Autre avec un Sujet : Lacan a montré par exemple dans son commen­taire de Descartes que la fonction du Sujet supposé savoir s’appliquait aussi bien au cogito dans sa présence à soi qu’à Dieu lui-même comme garant de la vérité. Bel exemple de convertibilité entre le Sujet et l’Autre, même si le modèle indé­passable de l’analyse, sans aucun doute, reste celui du face à face : du Sujet et de l’Autre, de l’en­fant et de la mère, du patient et de l’analyste, etc. Il reste que, si l’on exclut l’Autre imaginaire (rien que de "petits autres" en fait), nous observons face à face deux Autres : l’Autre réel et l’Autre sym­bolique. Si Lacan a toujours — classiquement — privilégié le second, c’est précisément pour préserver le paradigme du Sujet et peut-être même le statut théorique de l’analyse. Une des interprétations philosophiques les plus stimulantes de l’œuvre lacanienne reste sans doute celle d’Alain Juranville dans son Lacan et la philosophie, en ce qu’elle pose justement la double problématique du Réel et du Sujet et propose une solution originale. Il s’agit d’une thèse sur Lacan qui à côté du Sujet met précisément l’accent sur l’Autre réel, sur la Chose comme lieu de la Vérité. Il note que “l’essentiel de la conception lacanienne, le terme principal (...) c’est le concept de réel” (p.6). Et il y voit la raison pour laquelle seule la philosophie peut assumer le discours qui dit la vérité du Sujet — qu’il appelle la “vérité totale du signifiant pur”, celui qui surgit précisément dans le réel — et qui peut seule soutenir la thèse du réel. On rejoint par-là une philosophie de l’altérité pure, comme celle de Levinas (autre version du “face à face”), et l’on aperçoit par contre-coup tout l’intérêt de la théorie du Sujet — car Lacan n’est pas un “philosophe de l’altérité” — afin de préserver l’essence clinique de la démarche analytique. Entre théologie et clinique, entre Dieu et le Sujet, nous pensons qu’il faut choisir. (Même si chez Levinas, comme le rappelle P.-L. Assoun (“Le sujet et l’Autre chez Levinas et Lacan”, in Rue Des­cartes, n°7, juin 1993), le sujet conserve toute son importance et si “un certain pathos symptomatique “signe” cette référence à l’altérité, dès lors en effet que l’éthique me démontre comme le symptôme de l’Autre et l’Autre comme mon symptôme le plus douloureux” (p. 137). Juranville, quant à lui, solutionne ce dilemme par une théorie de la sublimation et du don.)

La non-psychanalyse, au contraire, fait les distinctions suivantes : d’une part elle exploite cette notion proprement théorique d’un Sujet-Autre, qu’on ne réduira pas au sujet du signifiant comme le fait la critique philosophique, ni inversement à l’objet ‘a’ dans le cadre d’un “second imaginaire” au seuil duquel s’arrête en général la théorie analytique ; d’autre part elle définit scientifiquement, unilatéralement (loin des chiasmes et des cercles philosophiques), le Réel comme Un, et non plus comme Autre — ce qui, certes, n’a plus rien de lacanien — ; enfin elle utilise la doctrine en l'état et dans son intégralité, avec ses avancées partielles et ses contradictions internes, voire ses interprétations.

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