dimanche 24 juin 2012

Piètreries moralistes dans la philosophie française contemporaine

Si l'éthique est traditionnellement le cheval de bataille de toute philosophie qui se respecte, depuis Platon et la doctrine du Souverain Bien (qui n'est pas une Idée mais la juste correspondance des choses et des Idées), cette affirmation vaut particulièrement pour la philosophie française contemporaine. C'est à ce point qu'on pourrait assimiler, sans autre forme de procès, "principe de philosophie suffisante" et "principe d'éthique suffisante". Les tenants des "philosophies de la différence", dans la seconde moitié du 20è siècle, n'auront pas échappé à ce classicisme ou à ce conservatisme de l'"éthiquement correct", même s'ils s'en tirent "avec la manière". C'est ainsi qu'à travers une étude consacrée à la philosophie française des années 80 ("France", in La Philosophie en Europe, Collectif, Gallimard, 1993) Dominique Janicaud décèle parfaitement l'unité d'inspiration des grands contemporains qui défendent tous, in fine, l'identité essentielle de la philosophie et de l'éthique. A propos de Deleuze, par exemple, il écrit très justement : "Le "nomadisme" et la provocation s'inscrivent dans une suite de feintes et de jeux qui n'empêchent nullement le métaphysicien-moraliste de mener son travail ; pédagogue plein de rouerie, Deleuze veut éclairer et libérer (au sens où le firent, selon lui, Spinoza, Nietzsche, Bergson). Toute cette stratégie vise à "surveiller jusqu'en nous le fasciste, et aussi le suicidaire et le dément"" (p. 161). Même chose à propos de Lyotard : sous la multiplicité et l'irréductibilité des régimes discursifs, par-delà l'intégration du savoir scientifique et de la complexité, se trouve reconduite et affirmée haut et fort "l'absolue spécificité du discours philosophique" (p. 165). Quant à Derrida, on montrerait sans peine que les indécidables, les digressions interminables et les soi-disant apories n'ont qu'une fonction, qu'une justification, à savoir précisément "comment s'en sortir", comment s'extraire de la simulation (simulation très sérieuse et très compétente ici du discours métaphysique) par une décision-événement ; il s'agit de ménager esthétiquement une "chute" qui serait aussi éthiquement acceptable, mieux qui serait éthiquement une sortie réussie - chose la plus importante pour le philosophe. A travers cet enjeu faussement dérisoire, puisque c'est l'acceptation de la mort, il ne s'agit rien moins que de reconduire la-philosophie dans sa vocation première : sauver, non pas l'homme, mais le philosophe. Une nouvelle fois, Janicaud voit juste : "Mais l'écart sans doute le plus difficile à penser, chez Derrida reste celui qui sous-tend un certain volontarisme éthique (dans la défense de la philosophie, l'illustration des libertés, l'antiracisme de l'hommage à Mandela, etc.) et la déposition de toute volonté, de toute subjectivité - considérées comme lestées de métaphysique" (p. 169). Quoi qu'il en soit de ces difficultés, à mon avis structurelles, il semble que le "niveau" se soit considérablement "abêti" dans les années voire les décennies suivantes, puisqu'au lieu de l'exigeante éthique philosophique nous assistons au (re?)déploiement d'une "piètre"morale humaniste confondante de facilité.

mardi 5 juin 2012

Le sujet de l'ontologie et le matérialisme

Le sujet persistant de l'onto-théo-logie n'est autre qu'un opérateur complexe capable de croiser entre elles ces deux différences : celle de l'Etre et de l'étant d'une part, celle du Multiple et de l'Un d'autre part. Or le matérialisme prétend rompre l'onto-théo-logie et bloquer sa dialectique interne en assignant l'être au seul multiple (l'Un n'est pas : c'est la thèse de Badiou). Malgré cela l'ontologie, science de l'être en tant qu'être, contient dans sa formule (cf. le compulsif "en tant que") les principes mêmes de la subjectivité : le redoublement et la réflexion. En admettant même avec Badiou que cette science de l'être n'est autre que la mathématique, on observe le phénomène caractéristique suivant : l'ontologie ne peut se réaliser que comme présentation de la présentation, et donc en fait comme une méta-mathématique. C'est au prix de ce doublet qu'elle évite de faire sombrer l'Etre dans la loi de l'Un qui règne dans la présentation de type mathématique. L'ontologie est obligée de se prendre elle-même pour objet - comme un sujet vraiment absolu - et c'est la seule façon pour elle de préserver la transcendance de l'être à l'intérieur même de sa connaissance. C'est aussi la seule façon pour le philosophe de continuer à pratiquer son métier ! 

Les ontologies dualistes, qui se fondent sur l'exclusion irréversible d'un Autre absolu, épuisent par là même le principe de transcendance et en révèlent l'essence foncièrement arbitraire. Au principe et au départ de toute ontologie on rencontre l'arbitraire d'une décision, d'une prise de risque (fût-ce celui d'accorder à l'Autre absolu toute créance, dissimulant ainsi la décision) affectant le style axiomatique pas moins que, par exemple, le style phénoménologique. Il faudrait s'interroger, non seulement sur la coupure ou la décision initiale, mais sur les opérateurs qui entre deux termes opposés assurent toujours un passage ou une unité ambiguë : tels par exemple, chez Badiou, les concepts de "multiplicité inconsistante" ou de "présentation en général" qui opèrent en direction des deux extrêmes, l'Un et le Multiple. 

Davantage encore, le nouage serré de cette "ontologie du vide" avec une "théorie du sujet" - certes un sujet arraché aux rets de la structure, émancipé de la dialectique, mais rivé à l'occurrence évènementielle – ne fait qu'en renforcer le caractère auto-suffisant, et pourtant toujours aporétique. En effet le sujet s'y trouve qualifié au moins deux fois : d'abord, à l'intérieur de l'ontologie, comme cet agent de fidélité à l'évènement et relais d'une procédure générique - essentiellement rare, donc - ; ensuite - omniprésent - comme l'agent à la fois intérieur et extérieur de cette théorie, soit le philosophe-mathématicien lui-même. Si bien qu'on ne sait pas trop où situer ce sujet, entre le scientifique risquant et assumant la décision mathématique, et le philosophe rendant possible cette dernière et toutes les autres puisque par ailleurs il est censé en produire la suture (cf. Manifeste pour la philosophie). Or suture et décision sont des opérations contraires qui se voient attribuées le "même" sujet, ce qui n'est pensable que s'il s'agit in fine du Sujet Absolu, ou d'une de ses variantes. Ce redoublement "théoriciste" n'est évidemment pas propre au matérialisme, il est le fait caractéristique de la philosophie, de toute décision philosophique se mouvant fatalement dans ce que je nomme le "cercle de la subjectivité".

samedi 2 juin 2012

Le sujet de la métaphysique

Si l'on appelle "métaphysique" d'abord l'élément de la transcendance et "ontologie" plutôt celui de l'immanence, on dira que toute philosophie (moderne) du sujet combine ces deux éléments et les réunit sous le terme même de "représentation" : à la fois le sujet comme représentation et la représentation comme sujet. La position du sujet associe toujours une forme de permanence (la présence) et celle d'une assurance (la conscience impliquée dans le re-), grâce à quoi l'ego avec sa cogitatio se présente (à) lui-même comme (sa) vérité et fondement de tout étant - indissociablement et respectivement métaphysique et ontologique. Mais nous verrons que la représentation (le cogito) n'est qu'un cas particulier de l'identification du sujet. C'est donc parce qu'il a des représentations que le sujet peut se représenter lui-même, et qu'ainsi, en généralisant, la représentation elle-même peut faire "sujet". On peut y voir, jusque dans les versions apparemment les plus épurées de la théorie du sujet (ne retenant plus que l'ego ou bien la cogitatio comme inconsciente), la forme moderne de la substance, du subjectum. Mais les suspicions à l'endroit de la substance valent surtout des déconstructions de la métaphysique et appartiennent en tout état de cause à la philosophie ; elles n'atteignent pas la radicalité du fondement qui n'est nullement la substance, mais la décision typiquement philosophique de faire passer une empiricité (la pensée, par exemple) au rang de transcendance dans un mouvement d'auto-position