lundi 24 juin 2013

Le discours universel et son sujet

Il existe un Sujet de la philosophie coextensif à celle-ci, à sa réflexion fondamentale, sa volonté permanente d'auto-dépassement. C'est bien sûr le philosophe mais d'abord en tant qu'il fait couple, qu'il fait cercle avec la philosophie. C'est surtout l'instance discursive elle-même où le sujet joue constamment à se trouver et à se perdre dans la différence énonciative, laquelle règle le statut de la philosophie dans le conflit des discours. Plus exactement, le discours philosophique n'existe que d'être entendu ou reconnu comme tel par un sujet philosophe ; mais cette reconnaissance s'appuie essentiellement sur le caractère dialectique de la proposition philosophique elle-même. Le sujet philosophique n'est autre, fondamentalement, que le sujet du discours.

 

Cela engage la définition classique de la philosophie comme "science" de l'Etre et de l'Universel. On connaît la phrase de Kojève : "Est philosophique n'importe quelle "science" (...) qui parle non seulement de ce dont elle parle, mais encore du fait qu'elle en parle et que c'est elle qui en parle". Or la nécessité de devoir se dire en disant autre chose suppose un tel dépassement de soi qu'elle a pour conséquence immédiate la division du sujet, laquelle prend d'abord l'aspect d'une pure aliénation à l'Autre universel. Comment dire le vrai en parlant de soi tout en feignant de parler d'autre chose ? Telle est le problème et même la croix du philosophe. La philosophie ne peut souscrire à une position de maîtrise simple telle que le sujet philosophe pourrait dénoncer "l'erreur universelle" tout en s'en excluant lui-même. Au contraire, il faut tenir pour dicible une vérité universelle si et uniquement si le sujet n'est pas exclu de cette énonciation. Y pourvoit justement le discours dit "universel" où en parlant d'autre chose on parle aussi de soi-même et où ce qui est vrai des autres est vrai pour soi précisément parce qu'universel. Aussi faut-il souligner que le discours dit universel n'est autre que le discours relatif, le discours de l'Autre. 

Pourquoi dans ce rapport à l'Autre le sujet philosophique doit-il voir le signe de son essentielle division ? Paradoxalement, cela tient aux conditions d'autonomie "universellement" reconnues au discours philosophique. Plus exactement, entre l'autonomie et l'aliénation également pures il y a place pour une méthode intermédiaire qui utilise l'Autre aux fins du Même, et c'est la voie ordinairement choisie par la philosophie. En effet d'une part la loi de l'Etre, en tant que loi de l'énonciation et loi de la philosophie, ordonne que celle-ci se donne à elle-même ses propres lois pour être vraiment ce qu'elle est, et parallèlement cette même loi de l'Etre, cette fois en tant que loi de l'Autre interférant dans l'énonciation, échappe en partie au contrôle de la philosophie (mais tout en lui appartenant encore). La division du sujet en sujet de l'énoncé et sujet de l'énonciation participe du rejet par la philosophie d'un métalangue qui édicterait la loi de la loi philosophique. 

On trouve chez Kant l'exemple d'une différence problématique entre la Raison légiférante et le sujet simplement raisonnable, "assujetti" en quelque sorte à ce sujet supérieur qu'est la Raison. Or comme il s'agit essentiellement pour le sujet de faire comme si sa volonté avait force de loi, on retrouve dans l'écartement sur-imaginaire du "comme" la division générique du sujet philosophique. Le sujet autonome, précisément puisqu'il est auto-nomme, est un sujet foncièrement divisé. Division qu'il faut même qualifier d'auto-générique ou circulaire : on voit bien pour rester sur cet exemple que l'impératif kantien "tu dois", véritable sujet de l'énonciation, entraine le sujet de l'énoncé à se poser imitativement comme le sujet de l'énonciation "je veux". Si bien que le sujet du devoir n'est qu'une illustration de cette vérité plus générale suivant laquelle le sujet de l'énoncé représente le sujet de l'énonciation pour un autre sujet de l'énoncé (ce qui ruine, par le fait, la théorie de l'énonciation !). 

D'autre part, il faut rappeler l'homologie entre les termes hégéliens de "sujet logique" et "sujet savant" et ceux de "sujet de l'énoncé" et "sujet de l'énonciation". La proposition positive (de type scientifique par exemple) commence par disposer (d')un sujet logique pour lui attribuer un certain nombre de prédicats. C'est un autre sujet, celui que Hegel appelle "savant" qui effectue alors la liaison des prédicats et du sujet. Dans tout ce processus, les deux sujets n'ont pas à être reconnus puisqu'ils apparaissent, l'un comme déjà connu dans sa définition (laquelle est simplement complétée par la prédication), l'autre essentiellement connu comme connaissant ou supposé tel. Dans la proposition dialectique (philosophique) au contraire, sujet logique et prédicat sont le même car c'est dans le second que le premier trouve sa définition et son être. Il n'y a donc plus vraiment de sujet (notre sujet de l'énonciation) pour effectuer, en retrait de la matière de l'énoncé, la synthèse savante et la capitaliser. Il faut plutôt admettre que le sujet de l'énonciation est "savant" dans un tout autre sens du terme : il sait ce qu'il dit en parlant d'un autre (le sujet de l'énoncé) mais n'est pas sans savoir qu'il parle aussi de lui-même de ce fait, et dans ce "aussi" se lit en creux la part de méconnaissance de soi qu'il lui faut admettre. Se connaître en se méconnaissant partiellement et en passant par un autre, voilà ce que l'on peut proposer comme définition de la dialectique philosophique. 

Le versant psychanalytique de cette dialectique met plutôt l'accent sur la part de méconnaissance du sujet lorsque celui-ci prétend à l'universel et à la connaissance - fût-elle reconnaissance - de soi : ce qu'il faut penser de soi et des autres ne saurait conduire vraiment à une forme de connaissance, et encore moins universelle. En matière de connaissance, l'on se heurte le front à la division infranchissable de la vérité et du savoir. La vérité ne saurait que se "mi-dire", ce qui n'a rien à voir avec la proposition dialectique. Reste que la forme du mi-dire, si elle n'est pas plus attributive que ne l'est l'universelle philosophique, reste conforme au dispositif général de l'énonciation. Or celui-ci n'est qu'un des aspects d'une Apparence plus vaste et plus objective inscrivant la syntaxe absolument générale de la disjonction inclusive, c'est-à-dire le paradigme même de toute syntaxe et de toute dialectique. On ne peut pas sortir de ce cadre, de cette matrice, sauf à établir finalement (mais par une voie non-philosophique) l'essence réelle non-prédicative et probablement non-énonciative du discours en général.

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