lundi 24 juin 2013

Le Sujet et son cercle

Pour retracer la généalogie complète du "Sujet" et partant de la "Subjectivité", il faut remonter à l'hupokeimenon grec qui signifie littéralement "couché en dessous". Traduit en latin par "subjectum", participe passé de "subjicere" (jeter dessous), il est synonyme de "substantia", dérivé de "substare" (se tenir dessous) et désigne le substrat ou la chose même dont on parle et à laquelle on attribue des qualités. En ce sens, le sujet est bien ce qu'il faut supposer en-dessous pour pouvoir dire quelque chose dessus ou à son sujet. D'où la définition célèbre d'Aristote : "Le sujet, c'est ce dont tout le reste est affirmé, et qui n'est plus lui-même affirmé d'autre chose". Rappelons aussi qu'au couple substance/accident ainsi formé répond l'opposition logique sujet/prédicat, tout aussi classique. Bref le sujet est ce dont il est question, la référence fondamentale. N'oublions pas enfin que l'"ancien" sujet substantiel est susceptible d'objectivation scientifique (le "patient" du chirurgien) et d'assujettissement politique (le "sujet du roi").

 

Pourtant, au sens moderne, le "sujet de la subjectivité" (si l'on ose dire) n'est pas tant celui dont on parle que celui qui parle. Loin d'évoquer la passivité d'un support ou d'un substrat, le mot est devenu plutôt synonyme de conscience et de liberté, d'individualité et d'originalité, etc. Avec Michel Foucault on définira plus précisément la subjectivité par une forme commune et invariante comme telle à travers ses phases et ses figures : la forme du rapport à soi. Connotant peut-être davantage vers l'"intériorité", on peut aussi proposer des formules comme "expérience en première personne" ou "expérience de soi". Il n'y a plus d'un côté le sujet et de l'autre les qualités qu'il supporte, il y a un sujet capable d'"auto-référence", capable de se référer à soi et de dire par exemple "je suis moi" ou "je suis celui-là même qui dit 'je'". Capable donc, grammaticalement, de se dédoubler en un "je" et un "moi". La subjectivité "vraie" n'est pas dans l'une ou l'autre de ces deux instances, mais dans leur réversibilité ou leur circularité même, la circularité étant ce qui caractérise et identifie par ailleurs sujet et subjectivité. Revenons aux sens premiers de ces termes. En commençant par le sujet. Si l'on dit que toute propriété est propriété de quelque chose, ce quelque chose qu'on appelle sujet pourrait-il exister "en soi" en dehors de toutes ses propriétés ? Il n'y a pas de sujet pur, mais d'emblée une dualité nécessaire sujet/attribut, et cette relation est déjà "grosse" de subjectivité. Inversement, la subjectivité où "je" fais l'expérience de "moi" ne fait-elle pas précisément de ce "moi" un sujet au sens de substrat ? quelque chose qui "réside là en-dessous" et qu'il m'est loisible par exemple d'examiner, d'étudier, de peindre ou de plaindre ? Une expression comme "être sujet au vertige" par exemple révèle bien cette duplicité sujet/subjectivité : ce qui est bien "subjectif" c'est de faire l'expérience personnelle du vertige, mais je suis également "sujet" au sens de subjectum lorsque le vertige est chez moi une disposition permanente, de sorte que je lui sert passivement de terrain ou de support. 

Bref, comment sortir de ce cercle ? En acceptant de transformer le cercle en spirale ? Pour cela il faut rien de moins que "retourner" au sujet, du moins dans un premier temps, puis re-parcourir par les extrêmes le chemin qui mène du sujet le plus "fondamental" à la subjectivité la plus "tendue" et la plus ouverte. C'est ce que semble faire la philosophie contemporaine, confrontant violemment les deux extrêmes : le sujet comme substance ou substrat y est interprété comme structure différentielle tandis que le "je" subjectif passe outre la réflexion (sujet conscient) et se volatilise en un ego singulier volontiers insaisissable. Mais le processus n'en reste pas moins circulaire. Et derrière ce quasi-sujet, c'est toujours l'"assujet" qui guette - comme ceci se vérifie chez Foucault, Lacan ou Badiou - : car si le sujet n'est plus attaché à sa propre identité comme c'est le cas de la "personnalité" classique, il est toujours en mal d'être ou en attente d'évènement, toujours finalement privé de quelque chose et archi-dominé par la figure écrasante de l'Autre, quelle qu'elle soit. 

Cela se vérifie évidemment avec la théorie lacanienne du sujet où la duplicité sujet/subjectivité est portée par une structuration quaternaire. Elle prend apparemment la forme de l'opposition du sujet et du moi. On ramène tout d'abord la subjectivité aux états de conscience et à leur classique circoncision dans le "moi", où Lacan ne voit que l'effet d'une capture imaginaire et une aliénation constante. Par rapport au "vrai" sujet, produit du symbolique, le moi est réifié et même réduit au rang d'objet. Ce qui ne l'empêche pas de se présenter sous les auspices civilisées et civilisatrices d'un pseudo sujet n'ayant rien de mieux à faire que d'objectiver le réel. Quant au sujet authentique il ne faut pas se contenter d'y voir une abstraction (encore moins, bien sûr, un Je transcendantal), car il parle, parfois de façon très inattendue, apparaît, disparaît, se déplace tel le furet : en réalité "il" (impersonnel) ne dépend que de l'Autre (symbolique). - Ce qui compte pour nous, ce sont les relations croisées qui apparaissent (cf. le schéma L de Lacan) entre deux formes de communication : d'une part une relation intermoïque (a-a'), consciente mais aliénée, et d'autre part une relation qu'on dirait intersubjective (entre le sujet Es et l'Autre) si seulement elle était possible, sans devoir se rabattre précisément sur la première, car toujours "le sujet est séparé des Autres, les vrais, par le mur du langage" (Lacan), langage où il s'aliène au signifiant, etc. En sorte que nous n'obtenons pas seulement cette fameuse scission entre sujet et subjectivité (Es, moi), mais également une structure quaternaire fondamentale équivalente à la subjectivité comme concept clef de cette théorie (voire identique à la théorie elle-même) ; sans oublier, quatrièmement, le circuit sous-jacent à la structure que parcourt le sujet - dit alors "sujet barré" : [$] - considéré comme le "quart élément" toujours "barré", toujours ailleurs, n'occupant que très "théoriquement" (structurellement) sa place. C'est à lui - ce sujet théorisé et terrorisé - et à la subjectivité que se réfère identiquement le "lacanisme". 

Malheureusement, on voit que la théorie moderne du sujet, d'inspiration lacanienne, rejoint fondamentalement les doctrines philosophiques de la subjectivité et se pose même, en les excédant, comme leur vérité symptomatique. Pour Lacan en effet, la vérité du sujet se trouve en l'Autre (symbolique) où elle est à jamais inaccessible ; mais il y aussi l'Autre théorique identique à la structure elle-même, au quaternaire, à la subjectivité. C'est cela qui fait symptôme, disons entre Lacan et les philosophes, et que recueille maintenant la Non-philosophie (Laruelle) : pour elle, en tant que pensée selon-le-Réel (l'Un, ou l'immanence radicale), le Sujet ou la subjectivité que l'Un n'est pas est théoriquement identique à l'Autre. "Je est un Autre", cela n'aura jamais été aussi vrai.

Aucun commentaire: