lundi 24 juin 2013

Onze Remarques (légèrement) hérétiques sur l'homme, le philosophe, et le peuple

1. En régime philosophique, tout philosophe représente "La" philosophie pour un autre philosophe, et tout homme représente un "Philosophe" pour un autre homme. Le philosophe est bien le sujet "agité" de la philosophie, son acteur et son mime. Mais en régime non-philosophique, il n'est que le singe de l'homme qui, lui, n'est le singe de personne.

2. Le philosophe est le héros par excellence, celui qui ne (s')éprouve pas subjectivement (en) lui-même mais qui doit franchir toujours en se dépassant les épreuves de la "subjectivité". C'est dans le franchissement plus que dans l'épreuve que s'effectue l'apparence du philosophe. 

3. "L'homme est l'animal supposé philosophe" (Laruelle), ce qui prouve bien que le philosophe représente l'animal en l'homme et donc que "le philosophe est un loup pour l'homme" (id.). En régime philosophique l'homme s'auto-désire ou s'auto-dévore, vit dans un permanent état de guerre ou de révolution. "Etre un sujet", c'est assumer cette "condition humaine" supposée, vivre à l'image du philosophe, rester le "fils" de l'animal…


4. La philosophie se manifeste à l'homme en lui résistant, cherche à l'exploiter et pour cela invente une prétendue résistance de l'homme à la philosophie. Or l'homme ne refuse pas la philosophie, il veut bien au contraire étudier la philosophie et même "philosopher" ; il ne dénie pas davantage la subjectivité puisqu'il en est l'essence même. Laruelle écrit : "La philosophie est radicalement subjective mais elle est sans importance pour la subjectivité". "Radicalement subjective" signifie uniquement humaine, rien qu'humaine et d'abord humaine. Car bien sûr la subjectivité n'est en rien un "attribut" de l'humain. 

5. A un premier niveau, celui du sens commun, la philosophie est faite par tout le monde pour personne ; à un second niveau, qui est celui des professeurs et des écrivains, elle est dispensée par quelques uns à l'intention de tout le monde ; enfin comme le réclamait Isidore Ducasse à propos de la Poésie, elle devrait être pratiquée par tout le monde pour tout le monde. Or même ce qui vaut pour tous et pour le Tout ne vaut pas pour l'Un, car aucun homme n'est réellement philosophe ni n'a besoin de l'être. L'individu est l'essence de l'homme. L'individu n'est ni philosophant ni philosophable, ni sujet ni assujetti. Si du point de vue humain individuel il n'y a pas résistance, mais essence, il n'y pas non plus besoin de philosopher. 
 
6. La philosophie souhaiterait que l'homme s'identifie à elle sous les traits du Philosophe ou ceux du Peuple émancipé, car elle a besoin de cette identification "primaire" pour passer à une identification "secondaire" plus importante où elle se réalise en tant que telle, c'est-à-dire en tant que son propre Sujet. Du point de vue de l'homme au contraire, la philosophie devrait se contenter d'exister, comme libre exercice du penser, sans identification ni subjectivation forcées. 

7. La philosophie est à la fois élitiste et populiste. Même l'aristocrate Platon assigne à la philosophie la tâche d'éduquer le peuple, moins pour le libérer que pour le gouverner. Inversement, le peuple est supposé pouvoir entendre la philosophie et si, par mégarde, la philosophie venait à s'éloigner du peuple par une trop grande sophistication, elle en assumerait la faute en terme de "mauvaise" communication. 

8. Le philosophe occupe classiquement une place intermédiaire entre le peuple et la philosophie. Le peuple est et n'est pas philosophe, moins au fond parce qu'il aurait à le devenir historiquement que parce qu'il le représente structurellement. D'où l'axiome de la "différence démo-logique" selon Laruelle : "Un élément=X du peuple représente un sujet philosophe pour un autre élément=Y du peuple" ("Le philosophe sans qualités", in Pourquoi pas la Philosophie ?, cahier n°4, octobre 1984). 

9. Pourtant ce n'est pas à la philosophie de définir le peuple par le biais du philosophe modèle et éducateur, ni au philosophe de définir doctrinairement le peuple par la philosophie. Le peuple n'a pas davantage à être mis en examen (suspecté) ou mis en question (problématisé), c'est-à-dire (pro-)posé en sujet pour et par la philosophie au point de devenir ce "sujet historique" bien connu. Il lui est absolument antérieur et reste in-différent au marché vicieux qui lui est suggéré à travers la pédagogie et l'histoire. 

10. Qu'est-ce que le peuple ? C'est un réel individual et donc Multiple, soit le contraire même d'une abstraction politico-sociologique d'où seraient déduites après-coup des entités citoyennes. Le peuple est au centre de lui-même comme tout individu réel, mais il n'a rien d'un centre d'intérêt à la manière philosophique, c'est-à-dire à la fois support et fin, substrat et idéal, en un mot : sujet. Le peuple comme centre idéal peut bien se renverser en périphérie "matérielle" (dite alors "plébéenne", prolétaire, ou autre) et continuer d'occuper la fonction-sujet tout en vidant sa place, donc uniquement du lieu de l'Autre. L'opération n'en reste pas moins typiquement philosophique : en tant qu'Autre de la philosophie, le peuple peut fomenter la Révolution ou rêver la Subversion sans toutefois échapper à la philosophie dont il utilise alors les capacités extrémistes et révolutionnaires propres. Maintenant, si l'on replace le peuple au centre du dispositif, c'est-à-dire au centre de lui-même (échappant ainsi à la dialectique du centre et de la périphérie - idéaliste même dans le cadre du matérialisme), ce n'est pas le peuple qui est l'Autre de la philosophie mais la philosophie qui est l'Autre du peuple. 

11. Indécidable en un sens, mais surtout in-différent, le non-philosophe n'est pas l'ennemi de la philosophie ni des philosophes. Au contraire, aussi nu et désarmé que le peuple, en tant que peuple lui-même, il éprouve et assume une décision philosophique=X dans la contingence absolue qui le fait alors philosophe et, sous ces conditions uniquement, sujet. Ainsi certains hommes se présentent au monde et pour le monde.

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