mardi 4 juin 2013

Petit lexique sur le concept de JOUISSANCE d'un point de vue non-psychanalytique

ACTE
Selon la psychanalyse il n'y a pas de jouissance de l'acte (suicidaire, en particulier) qui ne soit en même temps parole, significantisation (suicides manqués délibérément) ou inscription (suicides avec volonté de mourir). Dans tous les cas la jouissance de l'acte, d'abord dualité analytique, se résout en une triade unitaire puisque les termes de jouissance, de signifiance et d'acte font évidemment système. Nous en restons à une notion à la fois commune et confuse d'"acte de jouissance" tandis que celle de "jouissance de l'acte" reste entièrement à élaborer.

ALIENATION
L'aliénation est pour Lacan cette synthèse paradoxale, à la fois négative et unitaire, du sujet et de l'Autre. Au contraire, nous pensons qu'il faut la rabattre exclusivement sur l'un des termes de cette hyper-aliénation que peut être la jouissance en tant qu'altérité pure, mais non pas comme espace problématique entre le sujet et l'Autre. Il s'agit pour une part d'une "relation" constitutive du sujet en tant qu'Autre, et d'autre part, pour la circonstance, d'une relation à cet objet mixte et contingent que redevient alors le nœud intersubjectif de l'aliénation, en tant que mélange du sujet et de l'Autre dans la théorie de Lacan.

AMOUR
Pourquoi la jouissance devrait-elle "condescendre" au désir, selon le mot de Lacan, si ce n'est pour descendre du pic où on la suppose, en ce point de réel inaccessible à l'être parlant, aussi bien impossible à formuler qu'à soutenir ? "Condescendre" est le mot juste puisqu'il souligne ici un mouvement réciproque entre le désir et la jouissance, mais aussi une circularité entre celle-ci et l'amour dès lors que la jouissance amoureuse se retourne inévitablement en amour de la jouissance. Lacan s'en tient à ce mixte de jouissance et d'amour, structuré en dernier ressort par le désir ; au contraire nous affirmerons la réalité d'une jouissance de l'amour, puis la condition réelle et non objectivée de l'aimé.



ANALYSE 
Prenons le parti inverse de Lacan, et disons que dans le réel la jouissance pose ses conditions au désir (en tant que désir de jouissance) - ce n'est alors pour le fruit d'aucune technique ni même d'une quelconque éthique de la psychanalyse, mais bien d'une jouissance de l'analyse. La jouissance pose ses conditions aussi bien à l'analyse ; ce que la "psychanalyse" ne reconnaît pas tout à fait puisqu'elle (ou son suppôt, l'analyste) interfère de son désir avec elle, ou de son désir d'elle. Jouir de la psychanalyse c'est d'abord briser sa suffisance, mais c'est aussi reconnaître son utilité propre et surtout la faire "fictionner sérieusement" en étendant le champ de l'interprétable …jusqu'au champ du jouir, tout en plaçant résolument le premier sous la dépendance réelle du second. 

ANGOISSE
Le pervers fait jouir l'Autre de l'angoisse du sujet (par exemple la victime du sadique) ; le névrosé se sert de son angoisse pour mieux écarter la jouissance ; tandis que l'amoureux donne son angoisse, comme étant ce rien qu'il "n'a pas", et cet échange le constitue comme sujet de l'inconscient. Malgré cela il ne jouit pas vraiment puisque ce don caractérise autant la jouissance que le désir, deux ordres impossibles à actualiser simultanément. Seul le pervers semble détenir une clef pour la jouissance, pour la jouissance de l'angoisse précisément, mais il n'est pas lui-même l'Autre jouissant, bien qu'il le prétende. Cependant en "subjectivant" l'Autre - en commettant l'hérésie majeure pour un lacanien - il est concevable de jouir de "son" angoisse comme objet "mixte", pas seulement comme objet 'a'.

AUTRE
On distingue d'abord une jouissance " mère ", la mythique jouissance de l'Autre réel, puis la jouissance phallique " autorisée " par le signifiant, enfin la jouissance féminine comme " autre jouissance " ou jouissance supplémentaire. On cherche à abolir la dépen-dance toute lacanienne de l'" autre jouissance " à l'égard de la jouissance phallique et plus généralement l'aliénation de toute jouissance à l'ordre signifiant, qui la pluralise et la divise artificiellement. Certes, on ne pourra pas se passer du si-gnifiant pour composer la jouissance - pas de corps de la jouissance sans corps parlant -, mais le signifiant ne mérite pas son statut de cause. Il est possible d'affirmer l'Identité de la jouissance sans verser dans une stupide jouissance " de soi " narcissique ou psychotique. 

BONHEUR
On ne saurait confondre le temps du bonheur et celui de la jouissance. Cette erreur n'est certes pas triviale puisqu'elle repose sur une philosophie du Bien (Platon, Aristote) ou une théologie (Saint Augustin) qui, tout en distinguant l'usage de la jouissance, rapporte celle-ci à l'amour du Dieu-vérité et au bonheur qui s'ensuit. Les deux présupposés étant, d'une part qu'on ne saurait jouir que d'un Etre déjà jouissant, d'autre part qu'aimer et jouir doivent être tenus pour synonymes. La transcendance de l'objet aimable et la finalité idéale de la jouissance en terme de bonheur sont antinomiques. La jouissance n'est pas de ce monde, il faut la situer au lieu même où Lévinas fait intervenir l'Autre, depuis une sacralité et une altérité absolues qui s'opposent justement au moi et au bonheur. Mais d'une part on ajoute que le bonheur est joui, au sens où l'on jouit du bonheur : c'est l'effet propre de la "jouissance" comme fonction transcendantale, qui définit une première fois l'"heureux" ; d'autre part on dit que le joui est bonheur, ou que "joui" et "heureux" sont identiques en dernière instance : libre effet du joui lui-même comme indépendance radicale.

CASTRATION 
" La castration veut dire qu'il faut que la jouissance soit refusée pour qu'elle puisse être atteinte sur l'échelle renversée de la Loi du désir ", écrit Lacan. On objecte à cela que la jouissance est réellement première comme condition du désir, tandis que la castration n'intervient que pour enclencher le mouvement du désir. De fait cette priorité ne fait rien moins que l'objet d'une dénégation, voire d'une auto-dénégation de la part de la théorie analytique qui trouve dans cette confusion originelle, dans ce manque interne à la jouissance, la raison dernière de son propre agir comme jouissance/castration ou jouissance phallique "supérieure", idéale jouissance du langage ; présence et suffisance de l'analyse rendue incritiquable par sa prise de "position" "dans" le manque et "en faveur" du manque… Allons plus loin et affirmons que le " castré ", comme le " joui " (qu'il est), représente d'abord le conditionné réel de tout Homme, la cause réelle et non le corrélat d'une opération (mythique ou conceptuelle) de castration. Aucune négativité, ni même aucune positivité ne doit s'y attacher ; simplement un réel-humain non dramatique où pour la première fois, le castré, le divisé, etc. représentent une identité absolue car, en tant que termes, ils ne subissent pas eux-mêmes circulairement la castration, la division, etc…

CHOSE
Plutôt que de fixer comme but à l'analyse le passage de la Chose au phallus, ce qui correspond en fait à un vidage de la jouissance, mieux vaut souligner les traits phalliques de la Chose et les proposer comme objets d'une jouissance de l'Autre (au génitif subjectif), donc s'adonner réellement à la jouissance de la Chose (au génitif objectif). Nous proposons un type original de sublimation qui consisterait à "élever la Chose à la dignité de l'objet". Cet objet, inscrit dans un champ transcendantal plus épuré - quoique non auto-constituant -, aurait toutes les caractéristiques de la Chose lacanienne, à la fois réelle et phallique, mais il n'opérerait plus comme origine ou condition fantasmatique de la jouissance. Il deviendrait des plus contingents par rapport à l'Autre comme sujet de la jouissance ; de lui n'émanerait plus l'appel fatal qui constitue le sujet infans comme phallus, mais une pro-position occasionnelle.

COQUETTERIE 
D'une femme "coquette" ou empruntée on dira d'abord qu'elle s'"empreinte" de l'Autre corps mais qu'elle jouit de cet emprunt lui-même, lequel est prélèvement signifiant, transmission de nom, etc. En fin de compte elle se voit elle-même avec les yeux de l'Autre comme une femme. Le corps de la jouissance est donc inextricablement Autre et/ou signifiant avant d'être jouissant. Mais le corps de l'Autre, ou le corps et l'Autre, ce mixte n'est-il pas érigé justement pour faire face d'abord à la menace auto-destructrice ou auto-dévorante de la chair, plutôt que pour la jouissance et son concept? 

CORPS 
Le corps est très généralement conçu comme le lieu ou le substrat de la jouissance, mais c'est au prix d'un morcellement qui identifie en dernier ressort ce lieu ou plutôt ces lieux avec la jouissance considérée elle-même comme partielle. En effet le corps n'y est substance jouissance qu'en tant que divisé, pour autant que c'est le signifiant, c'est-à-dire l'Autre en lui qui jouit(-sans jouir) vraiment. Il n'y a pas seulement le clivage du corps sexuel et du corps parlant, voire une tripartition en corps réel, imaginaire et symbolique, mais une ambiguïté unitaire du Même et de l'Autre, du tout et de la partie, et finalement du corps lui-même et de l'Autre auquel il est fondamentalement aliéné. Or il convient d'affirmer l'identité radicale du corps et de l'Autre, afin d'annuler justement le fantasme du corps total de l'Autre et son corollaire, le corps partiel. Le corps-comme-Autre, extériorité transcendantale pure, est ce qui jouit pleinement et simplement de cette dualité même du corps et de l'Autre, du corps-de-l'Autre, de la dialectique signifiante et/ou sexuelle du tout et de la partie. Sous ces conditions il ne peut plus être considéré comme duel mais plutôt comme "dual", non plus sexuel mais "sexual", c'est-à-dire rendu à une hétérogénéité antérieure à sa division ou à sa partition. Le sexe et le signifiant, c'est ce dont le corps jouit.

COUPURE 
La dualité des jouissances du corps (jouissance de l'Autre, autre jouissance) n'est que le produit de la coupure phallique signifiante, consti-tutive en tant que telle de la bande de Mœbius. S'il n'y a pas de rapport sexuel il y a bien coupure au départ, et celle-ci concerne la décomplétude de la Chose. La coupure, dans son principe, est donc identifiable à une soustraction d'Un - ce qui est bien une sorte de rapport, mais aussi de non-rapport (rapport-sans-rap-port) entre l'Un et l'Autre, bref - et c'est du reste la thèse de Lacan - un rapport raté. Nous lui opposons le " rapport-avec-apport ". Le rapport est unilatéralement du côté de la jouissance, qui se rapporte à. Le terme apporté reste en l'occurrence celui de la castration, dans sa définition analytique courante, soit le rapport-avec-coupure. 

DESIR
Si selon Lacan le désir ne connaît pas la jouissance mais se contente d'aller à sa "rencontre", c'est surtout, il faut bien le dire, parce qu'il va à l'"encontre" d'elle par principe, étant pensé, construit, conceptualisé en premier. La dualité désir-jouissance, c'est-à-dire d'abord le désir, occupe d'emblée tout l'espace théorique. Il s'agit plutôt de passer du désir-de-jouissance comme concept philosophico-analytique à la jouissance du désir comme a priori. Le premier se définit comme auto-positionnel ; la jouissance du désir s'avérant impossible, il revient quasiment au même de parler de désir de jouissance, désir de manque, désir de désir, voire désir du désir de l'Autre. Au sens maintenant non philosophique du mot, le désir représente la réalité même de la jouissance, son mode de positionalité propre (non auto-positionnel) de même que l'Inconscient représente son aspect (non auto-)décisionnel et syntaxique. La jouissance n'est pas en elle-même auto-positionnelle, répétons-le, car elle dépend en dernière instance d'un "terme" irréductible qu'on appelle le "Joui" et qui est sa cause de dernière instance. L'antinomie de la jouissance et du désir est levée radicalement par cette dualité unilatérale du Joui et de la Jouissance.

DETTE
Au fondement de la psychanalyse se trouvent les notions de perte, de manque, ou encore celles de détresse et de dette. Dans cette série le sujet y est perdant deux fois : du côté du désir d'abord qui l'aliène à jamais à l'Autre, du côté de la jouissance ensuite dont il est censé se séparer. Si le sujet "paie" quelque chose, c'est d'abord cette dualité des deux Autres - Autre réel et Autre symbolique. Le premier pourrait représenter la jouissance, mais il n'existe pas ; le second existe mais il ne jouit pas. Au fond on demande au sujet de ne pas jouir parce que la jouissance de l'Autre n'existe pas. Mais dans le même temps, il faut bien qu'on le suppose jouissant puisqu'on veut le faire payer, et cela à même son corps. Qui exploite ainsi le concept de sujet et invente à son égard une dette arbitraire (le fameux "il faut payer pour vivre") ? Seulement l'Autre de la psychanalyse, qui dissimule ainsi sa propre dette théorique en la rejetant sur le sujet. 

DIETE 
Comme l'a montré M. Foucault dans L'usage des plaisirs, la finalité de la réflexion grecque sur le plaisir en général et l'acte sexuel en particulier n'est jamais purement interdic-trice, ni même thérapeutique, mais avant tout "diététique". Il s'agit de préconiser un certain usage ou une "jouissance" des plaisirs, fondé certes sur la prudence et la restriction, mais toujours dans l'optique d'un rapport à soi et à son corps qui relève moins de la mo-rale que d'une "esthétique générale de l'existence". Essayant une autre pragmatique, peut-être moins ambiguë que celle de Foucault parce qu'elle ne se donne justement aucune visée pratique, s'appuyant simplement sur l'éthique recueillie en l'état - ici la tradition hippocratique, Platon et quelques autres, via bien sûr les analyses de Foucault -, nous préconisons un certain usage/jouissance de l'éthique et le plaisir d'user de ces diètes tour à tour raisonnées et fantaisistes, à la fois mesurées et inquiètes quant aux dangers de la sexualité.

DISCOURS
Le Sujet, au sens premier ou aristotélicien du concept, est bien cette substance jouissante qui circule "en-dessous" et qui est marquée de l'impossible par le deuxième sujet, le sujet castré du discours. Ce sujet sous-jacent n'en est pas moins (pré)sup-posé par la théorie ; plus précisément il est le présupposé théorique lui-même, la "théorie" incarnée sous ces termes de "libido", "flux", "jouissance"… Son homonyme, le "sujet du signifiant", inclus par Lacan dans le mathème du discours, ne doit pas faire oublier ce véritable "sujet de la théorie" qu'est la jouissance. Mais là où le sujet de la jouissance est refusé, dénié par la psychanalyse, car assimilé à une sorte d'autodévoration charnelle primaire, il faut maintenant le reconnaître en l'identifiant au corps comme a priori théorique.

ENERGIE
Si d'après Freud le désir est plus ou moins miné par une intention originellement incestueuse, la jouissance elle-même est trop souvent confondue avec une tension énergétique, qu'elle soit envisagée sous une forme accumulée ou au contraire libérée. Depuis une autre perspective - qui commencerait par oublier le familiarisme freudien - on pourrait imaginer la jouissance comme une sorte de détente, de passivité, d'immobilité et peut-être même comme un manque d'énergie et une absence de "volonté" qui l'apparenteraient à la fatigue. En tout cas l'énergie et le désir, s'ils peuvent être constitutifs de la jouissance, ne le sont qu'au titre de contenus occasionnels et contingents. La jouissance demeure, dans son principe et dans sa réalité, une "structure d'existence" qui détermine les relations unilatérales du sujet avec le monde.

EROTISME
La position de Bataille consiste à revendiquer - après Sade - une sorte de souveraineté du crime où il voit le comble de la jouissance. Mais est-ce le crime, ce sujet universel (la nature chez Sade), qui jouit, ou bien peut-on dire que le "criminel" (l'écrivain pour Bataille) jouit vraiment de son "insensibilité" comme il le prétend - c'est-à-dire qu'il jouit par écrit ? Dans tous les cas la position masochiste de Bataille est flagrante, le sujet étant toujours au service de quel-qu'Autre. Pour nous il ne s'agit pas de jouir de sa propre insensibilité, de l'absence de plaisir (masochisme) - soit tout ce qui définit selon Bataille le concept d'érotisme -, mais bien de jouir de l'érotisme ou si l'on veut de ce complexe érotico-masochiste qui trouve son expres-sion exemplaire dans le Crime sadien. Jouir de la possibilité de la destruction est une chose ; jouir du crime en est évidemment une autre ! Mais la position de Bataille, intermédiaire, qui consiste à situer la jouissance dans le crime même plutôt que dans le sujet criminel, rabat la jouissance sur une notion de dépense qui fait fi du sujet - et encore plus d'une jouissance réelle - en le faisait "travailler" (et pas seulement dépenser) pour le Crime. A savoir ici : la fiction, la littérature.

ETHIQUE
L'éthique du désir - l'éthique de la psychanalyse - n'autorise aucune jouissance sinon d'abord celle du dire ou de l'écrire. On ne peut pas la ramener vraiment un pur désir de désir (version névrotique du lacanisme), ni une jouissance réelle (version perverse), mais plutôt à une jouissance du dire qui est identiquement un désir de jouissance. Il est nécessaire de briser violemment ce cercle, ou plutôt de passer outre pour retrouver une jouissance du désir qui rende inutile - ou du moins secondaire - toute forme d'éthique. Une jouissance, un usage totalement libéré de cette fameuse injonction de "ne pas céder sur son désir", sur laquelle Lacan bâtit son éthique - voilà à quoi se résumerait une éthique de la jouissance s'il fallait prendre son concept au sérieux. Ici nous posons les bases d'une pragmatique, voire d'une clinique de l'éthique, ce qui est bien différent. Pourtant cette éthique nous la faisons bien exister, d'une certaine manière, en l'opposant à l'éthique lacanienne du désir, puisque nous demandons à la théorie de ne pas céder... sur le principe de jouissance.

FANTASME
Comme on sait l'analyste conduit le sujet à traverser son fantasme "fondamental" pour retrouver un désir vrai. Traverser le fantasme, c'est admettre la perte de l'objet, accepter la castration. Et néanmoins on ne quitte jamais le fantasme puisqu'il échoit à tout être humain, en tant qu'être parlant lancé à l'assaut de la jouissance. Le fantasme est à la fois le symbole de l'inactualité de la jouissance et celui de sa quête incessante ; enfin il est le médiateur obligé pour tout accès à la jouissance dite "phallique. De même que le fantasme se présente comme un mixte de plaisir et de désir, la jouissance (phallique) n'existe que comme mélange de fantasme et de jouissance proprement dite (jouissance de l'Autre, du corps de l'Autre, jamais "pure"). De notre point de vue c'est cette jouissance, comme fantasme supérieur "de" jouissance (rapport jouissance/fantasme), qui doit être traversée ou plus exactement emplacée (désunifiée, etc.), et c'est du fantasme lui-même tel que l'analyse le conçoit au sens restreint (rapport sujet/objet) que l'on doit accepter la perte.

FEMME 
La psychanalyse achoppe sur une dernière décision, un préjugé anthropologique qui place la mère et l'enfant dans un face-à-face originel. On soutient, au fond, que la jouissance de la femme et la jouissance de l'enfant sont identiques. D'un côté, celui de la femme-enfant, s'imagine le champ infini de l'autre jouissance, qui n'est certes pas sans rapport avec la coquetterie ; de l'autre côté, celui de la mère, la jouissance phallique conserve ses droits. Cependant éclairer le préjugé infantile de la psychanalyse devrait suffire à le lever partiellement, du moins à désamorcer la culpabilité et la charge de violence qui s'y attachent. La jouissance féminine est très clairement, très évidemment la jouissance de l'enfant au sens le plus absolu, au sens où c'est l'enfant qui jouit… de sa mère, qui est aussi sa "femme". Il jouit de quoi, l'enfant qui est tout sauf "infans" (demeuré) ? Il jouit de la division de la femme, de l'Autre femme et de la femme phallique, de la femme et de la mère, de son trouble.... Notons que l'enfant, ou plutôt la femme qui fait l'enfant n'est pas divisée en tant qu'elle jouit, mais seulement en tant qu'elle est jouie - et quand elle ne fait pas l'enfant, donc. Femme-enfant quand elle jouit, mais femme seulement féminisée en tant que jouie. Mais surtout : féminisée pour pouvoir jouir, et non féminisée à cause de la jouissance...

HYSTERIE
Que peut attendre l'hystérique d'une analyse menée à terme? Essentiellement que la jouissance du symptôme se déplace sur la personne de l'analyste, que le corps de l'analyste devienne comme le corps de ce symptôme, désormais extérieur à elle. Parallèlement l'analyse elle-même et l'intérêt qu'elle y prend deviennent son principal symptôme, son "péché mignon" : d'une certaine façon on peut dire qu'elle en jouit. Pour aller plus loin, il faudrait faire l'hypothèse d'une jouissance de l'hystérie, comparable si l'on veut à la jouissance de l'analyse, mais à la condition de briser la réversibilité de ce "de", soit du génitif objectif et du génitif subjectif. Pour une jouissance de l'hystérie qui ne soit pas elle-même hystérique, pour une position du symptôme qui ne soit pas auto-positionnelle ou elle-même symptomale.

IMPOSSIBLE 
Pour Lacan l'autre jouissance n'est à la fois envisageable et impossible que parce qu'il ne faudrait pas qu'elle soit celle-là, la phallique : il est impossible qu'elle soit celle-là et ne peut être autre chose que cet impossibilité même. Fi-nalement le tout repose d'une part sur une surestimation de la jouissance phallique qui fonc-tionne comme la condition de l'autre jouissance ; d'autre part sur la collusion et l'interdé-pendance de ces deux types de jouissance : la possible et l'impossible ; enfin c'est la catégo-rie même de l'impossible, synonyme d'écriture, qui opère la synthèse et fait signe vers l'"autre jouissance". Il "faudrait" pourtant que cet impossible-à-écrire (et à-jouir) comme tel, qui pourtant ne cesse pas, soit enfin synonyme de jouissance. Car selon nous la jouissance est ce possible infini qui peut justement se nommer écriture. L'impossible devient alors ce dont il est possible de jouir.

INCONSCIENT 
Le fait de rabattre systématiquement la jouissance sur son objet paraît tout simplement incompréhensible du point de vue strictement théorique. On ne peut y voir qu'une appréhension - dans tous les sens du terme - elle-même névrosée de la jouissance et un acquiescement coupable à l'empirisme freudien (le mythe d'une jouissance originelle comme perdue, au niveau sensitif). Non que la jouissance ne soit très bien décrite comme "jouissance du déchiffrage", mais c'est toujours d'un déchiffrage... de la jouissance perdue qu'il s'agit. Nous restons prisonniers d'une dualité interne à la jouissance : le couple désir/jouissance en général, et plus précisément ici inconscient/jouissance. Pour sortir de cet engluement, il faut commencer par disjoindre la jouissance en son identité (ce n'est nullement spéculer sur son "origine") du déchiffrage inconscient. Maintenant la jouissance porte explicitement sur l'inconscient ou le déchiffrage "apporté" occasionnellement, y compris dans son aspect local de "jouissance du déchiffrage". La jouissance en général prend pour objet cette dialectique même de la jouissance perdue/récupérée, déchiffrée comme telle.

INFINI 
Alain Badiou propose d'abandonner la problématique lacanienne du sujet fini, quitte à la déduire à nouveau un peu plus tard - modifiée - sur des bases infinitistes recevables. Selon lui il ne faut voir dans la jouissance féminine comme " autre jouissance " qu'une fiction utile à maintenir la pensée finie du sujet. La révolution cantorienne était d'une tout autre envergure : elle nous engageait, lorsqu'une existence infinie ne pouvait être construite ou établie, à la décider axiomatiquement. Plutôt que la fiction de l'inaccessible, la jouissance féminine, comme tout infini, devrait être le fruit d'une décision ou d'un axiome. Une femme aurait, comme condition de sa jouissance, " à décider l'inaccessible quant à son existence". Cependant, lorsque Badiou reprend et complète le principe de la disjonction axiomatique en l'appliquant au réel de la différence des sexes, ce n'est pas la jouissance qu'il invoque mais plutôt l'amour. D'autre part on ne voit guère en quoi ce sujet-décision diffère fondamentalement du sujet (du) signifiant de la théorie lacanienne. On peut dire que Badiou frise pourtant une autre solution aux parages de la décision d'infinitude qui installe selon lui dans l'autre jouissance. C'est celle qui consiste à ramener la jouissance - féminine, et surtout infinie - à cette décision : une décision sans sujet puisqu'elle est le sujet même de la jouissance. Mais ce dispositif infinitiste ne se justifie que sous l'effet d'une finitude sans commune mesure avec celle du sujet fini (philosophique ou psychanalytique), puisqu'il s'agit du réel comme fini ou, ce qui revient au même, comme infinitisé.

JOIE 
Le point de vue analytique se complaît dans la frustration et le vertige d'une jouissance essentiellement divisée ou indéfiniment repoussée. Cet a priori de la perte, plus important que la jouissance elle-même, en efface presque tout contenu de plaisir et de joie au regard -du sujet. La psychanalyse se montre exemplairement névrosée dans la mesure où elle substitue à la jouissance un pur désir de jouissance - une jouissance refoulée dans les limbes et les mystères de la sexualité féminine - et doit se résoudre, en parfaite hystérique, à interroger l'"autre femme" (une quelconque Diotime) sur ce qui la fonde. On peut compenser ce déficit de jouissance, patent en psychanalyse, par le caractère traditionnellement positif de la joie en philosophie, et former en as-sociant les deux le concept de réjouissance. La réjouissance ne peut se laisser décrire comme interdite, névrosée, crispée, fantasmée, etc. ; elle est réelle ou elle n'est pas ; on est réjoui ou pas Mais la joie au sens philosophique avait ce défaut d'être outrageusement spiritualisée, idéalisée : la jouissance apporte une dimension corporelle. Elle se conjugue même, inutile de le nier, avec les " plaisirs de la vie " ; elle réconcilie la psychanalyse avec un hédonisme toujours à réinventer. La réjouissance pourrait ainsi se définir comme la joie du corps tout en comblant une double incapacité : d'une part celle de la philosophie à penser la joie comme corporelle, d'autre part celle de la psychanalyse à en-tendre la jouissance comme effective, et à préserver la joie. Mais par-dessus tout, ce dont témoigne le "réjoui" (condensation du joyeux et du joui, comme identiques) dans son être-donné initial et ordinaire, c'est que joie, jouissance ou réjouissance ne sont pas vraiment des "problèmes", seulement des concepts opérants.

LANGAGE 
On soutient que la parole et le signifiant n'existent que sous condition de la jouissance, unilatéralement, et ne sont que le "dit" (reflet simple) de la jouissance à laquelle il servent de support corporel (ce qui suppose déjà une conception élargie du signifiant, non réductible au symbolique). Par le terme de "reflet", on ne soutient surtout pas qu'il existe un langage de la jouissance, toujours inadéquat en effet (mais cette inadéquation n'est plus le problème majeur), mais bien une jouissance possible du langage. Celui-ci, en tant que joui, n'est plus seulement cet Etre inventé par la philosophie contaminant et limitant la jouissance (considérée justement comme jouissance de l'être) ; mais il est bien "réel", c'est-à-dire qu'il n'a plus à justifier son existence - le langage justifiant l'existence en général s'appelant la "philosophie".

LETTRE 
Si l'on peut dire d'une certaine façon que la lettre est à la fois refoulante et jouissante, le sujet s'en distingue en tant que purement exclu de la jouissance. Aussi le sens propre du refoulement doit-il être réservé selon nous au sujet, du moins dans sa définition strictement analytique. Si le trio - unitaire - formé par la lettre, le sujet/refoulement et la jouissance, constitue une bonne formule du "principe d'analyse suffisante", il est aussi résumé par ce même sujet en tant qu'instance théorique dont la fonction est de refouler la vraie pensée de la jouissance. On voit pourtant qu'il suffit de lever l'hypothèse du refoulement originaire - c'est chose faite dès lors qu'on ne confond plus le sujet avec l'instance de la lettre - pour "récupérer" un sujet-jouissance à titre de fonction transcendantale - fonction de rapport-à : ici à la lettre, jouissance de la lettre -, qu'il est donc inutile de fantasmer comme une entité autistique ou la grimace d'un réel impossible.

LIBIDO 
Toutes les ambiguïtés s'attachent à ce terme de libido, à la fois jouissance de l'Un et de l'Autre, désir et jouissance, mythe et théorie. Pour s'en tenir à ce dernier point, la jouissance ne saurait être un mythe, son ancrage sur l'Autre ne le justifie nullement : c'est au contraire le double ancrage sur le sujet et sur l'Autre qui justifie le passage de l'amibe, si l'on peut dire, bref le passage par le mythe. La théorie de la jouissance, elle, expose simplement l'Autre comme sujet de la jouissance : c'est l'organe "libidinal" non séparé, le corps-organe vivant de la théorie. Il n'est pas besoin de casser celle-ci pour obtenir l'hommelette, la libido selon Lacan, qui est le vrai objet de jouissance toujours déjà donné - "répandu" - en tant que mythe psychanalytique et bien sûr fantasme individuel. Elle est même plus que cela, en tant que donnée première, antérieure à la parturition, elle se confond avec l'homme réel ; elle n'est plus seulement support pour la jouissance du sujet, mais joui humain réel.

LOI
Et si le côté du désir et de la loi, le seul comme on l'entend bien, était depuis toujours comme "mis de côté" par la jouissance, laquelle ne demande rien a priori, parce qu'elle est l'a priori de toutes les demandes et de tous les désirs ? Si une certaine jouissance (phallique) demande bien la loi et sa transgression, la jouissance en général précède toujours la loi et même l'accueille, la fait exister, s'en nourrit sans que la seconde puisse jamais rétroagir sur la première. C'est la loi de la jouissance - non interdictrice mais non permissive non plus, non perverse - qui commande la loi et qui jouit de la loi (entre autres choses d'ailleurs).

MANQUE 
L'Autre manque et l'on peut dire que pour Lacan l'Autre manque avant de jouir, même s'il donne accès à la jouissance du sujet grâce à son manque. Mais ni l'Autre ne jouit vraiment, ni le sujet ne jouit en tant qu'Autre, en tant que sujet de la jouissance, ni d'ailleurs ne jouit de l'Autre. Le sujet désire en tant qu'Autre, mais jouit en tant qu'Un, c'est-à-dire pour Lacan en tant qu'être - au niveau de cet ersatz d'être qu'est l'objet -, c'est d'ailleurs pourquoi il le fait si mal. L'Autre manque, mais il est premier. Or une pensée de l'Un est possible, qui pose l'Un d'abord, sans faire pour autant la moindre concession à l'être, à la complétude ou à l'unité, pour déduire ensuite l'Autre non plus comme manquant mais comme existant, et plus directement encore comme jouissant. Etre synonyme de jouissance, cela n'est vrai pour l'Autre que parce que l'Un est déjà (en lui-même) "joui", sans le moindre apport de l'Autre : un joui-sans-jouissance.

MASTURBATION
Si la jouissance se définit avant tout comme satisfaction d'une pulsion, c'est-à-dire non le plaisir immédiat mais la recherche plus ou moins contournée d'un objet - en quelque sorte le plaisir de se faire ce plaisir -, la masturbation représente le circuit le plus court pour ne pas dire le court-circuit de cette quête, soit en réalité l'exclusion du désir et l'écrasement de la jouissance sur le plaisir. La jouissance masturbatoire, la jouissance " de l'idiot " comme l'appelle Lacan se présente comme un retour tendanciel au mythique " moi-réel " (Freud) et se résout donc en une fixation à la pulsion phallique. Mais cette approche considère comme allant de soi le caractère localisé de cette pratique à la sphère génitale, alors que la sexualité infantile, la plus concernée semble-t-il, tend justement à illustrer le contraire. Si l'on prend la pulsion par le biais de sa source, qui est la zone érogène, plutôt que par le bout de l'objet, toujours en effet plus ou moins phallique, on voit que la "caresse" érotique se situe forcément à la source de la pulsion et ne génère la compulsion obsessionnelle à la laquelle on réduit en général la masturbation que secondairement. "Se caresser" semble bien la condition de toute jouissance possible, de toute relation-à, et le caractère réfléchi ("se") qui semble contenu dans l'idée de masturbation n'est nullement déterminant, puisqu'il ne s'agit pas d'un rapport à soi, mais d'un rapport à son corps - et au corps en général - comme Autre. 

MOI
Le " moi " apparaît chez Lévinas comme le concept clef d'une phénoménologie de la jouissance qui conditionne celle-ci à un "il y a" pur, dont la caractéristique est la profondeur. L'homme baigne dans cet " élémental " anonyme et parfois inquiétant, mais s'en protège par la jouissance même des choses qui s'offrent à lui. Mais la jouissance du moi n'est que provisoire. Le véritable heurt se produit avec la rencontre d'Autrui ; ce n'est plus une relation, ce n'est plus une jouissance. D'abord parce que bien sûr le milieu de la jouissance, l'élémental, est antinomique à la transcendance de l'Autre. Ou bien (alternative non-philosophique) il faut "posturer" le moi de la jouissance directement comme-Autre, ce qui permet alors une double économie : celle d'un Autre réel qui est surtout imaginaire et fantasmatique (l'élémental, ou la Chose chez Lacan), et celle d'un Autre symbolique qui a le tort de ne pouvoir se passer du premier (Autrui, le Père symbolique). Ainsi le moi-sensibilité de Lévinas fait partie de ces "nourritures du monde" dont jouit le moi-Autre, lequel ne se tient plus dans le monde mais constitue à lui tout seul le champ transcendantal de la jouissance. Il n'y a plus d'élémental en profondeur, le moi est à lui-même son propre milieu. Il est le reflet d'une immanence antérieure à la jouissance, d'un ego absolu qui est l'élément réel de toute donnée, y compris par conséquent du moi lévinassien. 

NEGATION
Théorie de la jouissance rime, sinon avec négation de la jouissance, du moins avec jouissance à partir d'une négation. C'est bien toute la théorie lacanienne qui pense le rapport entre le signifiant et le réel comme une négation, une contradiction, et donc essentiellement en fonction du signifiant. On peut pourtant transmuer cette négation de (signifiant de) jouissance en jouissance de la négation. L'on peut détruire le primat de la négation en n'opposant plus d'abord la jouissance et la négation, mais le "nié" réel et la négation toujours signifiante, via la jouissance, de sorte que ce n'est pas la jouissance qui est niée mais la négation qui est "jouie". En effet ni la négation de castration ni la négation d'incomplétude ne sont de véritables barrières à la jouissance dans la mesure où le signifiant est essentiellement auto-négateur. Premièrement il faut considérer la jouissance comme la condition transcendantale du signifiant et non le contraire - cette priorité n'étant pas clairement établie chez Lacan -, et donc la jouissance ne peut être niée à partir d'une négation de signifiant. Deuxièmement, comme on l'a dit, le signifiant peut encore moins nier le réel ; en revanche le signifiant nié et même le " nié " de la négation comme tel sont intrinsèquement réels, en l'occurrence " jouis ", dès lors qu'ils n'interfèrent plus avec la jouissance.

NEVROSE
Toute névrose s'attache à une double polarité irréductible : celle de la castration et celle de la jouissance. Le névrosé n'accepte ni la castration ni la jouissance, en d'autres termes il ne parvient pas à atteindre la jouissance castrée qui échoit seulement au sujet humain, au sujet divisé par le langage. Il y a une jouissance que le sujet névrosé entend défendre, préserver, en même temps qu'il s'en défend, s'en protège : c'est la jouissance de l'Autre. S'en ferait-il l'ardent défenseur s'il ne la sentait pas confusément en danger et même en danger d'inexistence ? Par ailleurs ne faut-il pas qu'il l'imagine absolue et parfaite pour trembler ainsi devant elle ? Entre une castration et une jouissance également absolues et imaginaires, l'analyse pose le désir comme malade - malade de par la jouissance interdite et de par la castration refusée -, de sorte que finalement la "maladie" est entretenue jusqu'au plan doctrinal, justifie la théorie elle-même. Celle-ci ne demande qu'à être renversée sans rien perdre de sa cohérence. Si la jouissance est première, maintenant, à la fois le désir et la castration deviennent ses produits incapables de "remonter" jusqu'à elle. Cette "maladie" du désir qu'est la névrose est tenue à l'écart : elle fait partie désormais du champ de la jouissance mais limitée aux tensions interactives entre la castration et une jouissance seconde, "phallique" ou "symptomale" dont la synthèse dans le cadre désormais apriorique de la "maladie universelle" est assurée par le désir.

OBJET
Le concept d'objet opère une synthèse qui permet à la théorie analytique de concilier sa conception d'un Autre fondamentalement déceptif, fondé sur l'Un manquant, et la fonction centrale voire inaugurale de la jouissance pour le sujet de l'inconscient. La solution réside donc dans cet objet qui, représentant soit le sujet pour l'Autre dans le fantasme (objet 'a') soit inversement l'Autre dans le sujet (plus-de-jouir) au niveau du symptôme par exemple, est parfaitement commun au désir et à la jouissance. Mais il faudrait commencer par réformer le statut de l'Autre afin qu'il soit vraiment l'Autre et non l'éternel moins-Un - Autre "à la manque" ou Autre à la solde du manque - et que cette affirmation de Lacan selon laquelle "il n'y a pas d'Autre de l'Autre" ait enfin un sens. Sous ces conditions nouvelles, l'Autre vraiment transcendantal et non simplement transcendant, devient identique au sujet de la jouissance. Pour que l'Autre jouisse enfin de l'objet, but de la non-psychanalyse, il ne faut plus que l'objet représente l'Autre (et/ou le sujet) mais au contraire que l'Autre, en tant que sujet, présente cet objet non plus comme séparé de lui mais plutôt comme "isolé" (à la fois de lui et du monde) : la jouissance consiste alors en cette présentation et cet isolement même.

OBSCENITE
Si tout art est obscène, comme le dit Lacan, c'est-à-dire essentiellement baroque, ce n'est pas parce qu'il serait l'expression toujours ambivalente de la jouissance, mais en tant qu'expressivité obscène ou obscénité expressive identique à la jouissance. Tout art (et sans doute le baroque en particulier) peut être dit obscène en tant que jouissance de la scène - scène de la jouissance phallique et de l'impossible jouissance de l'Autre. Il n'y a pas de mise en scène, en abîme, etc., de la jouissance, mais une jouissance possible de la scène, de l'obscène aussi bien, et du baroque. Si ces derniers peuvent à leur tour, comme on l'a dit, fonctionner comme jouissance, ce n'est pas en vertu d'une ambivalence qui serait due à la jouissance elle-même, mais parce que leur premier statut et leur première cause n'est autre que le Joui (Joui-sans-jouissance).

PAROLE
Bien qu'elle ne soit nullement réductible au symptôme, la jouissance de la parole, en tant que phallique, demeure néanmoins toujours le "symptôme d'elle-même", un symptôme s'auto-interprétant. Car à la différence du symptôme ordinaire, les paroles jouissantes telles que le mot d'esprit ou l'invention poétique comportent toujours une dimension consciente donc auto-répressive ; elles sont justement la jouissance dans la conscience de ses limites, avec une butée qui est la signification phallique, soit la signification elle-même. Toute parole a du sens. Limite que la jouissance mystique, de l'"autre côté", du côté de l'"autre jouissance", a pour sa part résolue : elle reste muette. En bref il reste "difficile" de jouir de la parole à partir du moment où l'on définit le sujet comme sujet de la parole, c'est assez clair. Or justement il n'y a pas, du moins originairement, de sujet de la parole car le sujet est d'emblée jouissance, et même "autre jouissance". La parole n'est qu'une occurrence dont on peut jouir en effet, une occurrence du corps-sujet-de-la-jouissance. Mais la jouissance, comme sujet, ne peut pas justement se réduire à cette occurrence ; il n'y a pas non plus de concurrence entre la jouissance unilatérale du sujet et la jouissance considérée maintenant comme objet, cet objet dont on peut jouir et qui est ici très précisément le mixte analytique de la parole et de la jouissance de la parole.

PATHOLOGIE
Il y a une contradiction inhérente aux deux facettes du lieu occupé par l'analyste : à la fois comme Autre (d'abord la vision qui repère l'affection puis la parole intervenante - sous forme d'interruption de séance ou autre) et comme objet 'a'. Disons que cela fait trop bien système pour l'analysant qui peut ainsi confondre les deux, avoir l'image d'un grand Autre complété par un bout de réel dont il fournit, par son affection, la matière même. Si bien qu'au fond le "corps" et l'"Autre" (dans l'expression "corps de l'Autre ") restent séparés, également pris dans une dialectique unitaire qui est ordinairement celle du patient (c'est lui le corps, l'objet, attendant tout de l'Autre...). Le corps et l'Autre doivent au contraire être restitués au Même, c'est-à-dire à l'Autre-comme-corps, purement et simplement. Le corps est d'abord globalement celui de la jouissance, tandis que mal et pathologie témoignent d'un impossible accord entre la chair et le signifiant. On ne veut pas dire que le corps pathogène, celui du symptôme et plus encore celui des "formations de l'objet 'a'", comme dit Nasio, soit entièrement coupé de la jouissance. S'il n'en est pas le siège ou le moteur, il faut bien qu'il en soit le support ou l'occasion en tant que "matière" à jouir, soit ce qui se présente exactement comme jouissance dans l'analyse au niveau du corps.

PERE
Chez Freud, le mythe d'Œdipe - ou le conflit des désirs - repose sur le mythe du Père primitif dont l'enjeu est la jouissance. Dans la perspective du premier, le Père se ramène au Nom-du-Père, comme l'écrit Lacan, au Père mort qui en tant que Loi ordonne de désirer (et donc de ne pas jouir de la mère) ; alors que pour le second mythe, le Père n'a pour lui que son ex-sistence mythique de père jouisseur, lequel ne peut ordonner de jouir que dans le cadre de la perversion. Tandis que la jouissance directement intimée par la mère conduirait le fils à la psychose. Dans tous les cas l'instance du grand Autre (paternel ou maternel) confisque la jouissance et même inhibe le désir. De sorte que, finalement, le sujet de la jouissance n'est pas comme tel un père mais un fils, c'est-à-dire le phallus de la mère. Le père a toujours été le "petit père", dans les parages de la psychanalyse, tirant sa jouissance de la mère. C'est bien ce que reconnaît implicitement Lacan en privilégiant, au travers et au-delà du mythe freudien, la jouissance maternelle, la jouissance de la Chose. Entre l'hypothèse théorique de Lacan qui est plutôt, dans le cadre de la psychose, la dévoration de l'enfant par la mère, et le mythe freudien qui correspond en fait au viol des filles par le père, la psychanalyse nous présente la jouissance comme étant tour à tour l'avantage d'un fils idiot et l'apanage d'un père abruti : tel père tel fils, ou plutôt tel fils tel père ! Ne verra-t-on pas enfin le fils dans sa position de sujet assumer la jouissance ...du père, on veut dire jouir de ce symptôme qui métaphorise le Nom-du-Père et condense sa jouissance en un endroit de sa chair ? 

PERVERSION
Si la perversion n'est pas cet accomplissement de la jouissance qu'elle prétend être, c'est bien parce qu'elle est d'abord un savoir, une conformité avec la jouissance et une volonté de jouir plus qu'une jouissance réelle. De ce point de vue, elle épuise la signification de la jouissance dite " phallique ", en tant que jouissance d'un symbole qui commande à l'ordre langagier tout entier, et natu-rellement au découpage fantasmatique du corps. Plus encore elle équivaut à un refus de considérer tout autre jouissance, no-tamment féminine, qui sortirait du cadre où le pervers exerce sa maîtrise savante en matière sexuelle. Le modèle de toute jouissance, pour le pervers, est celui où la mère jouit de l'en-fant en position de phallus. Corrélativement, Lacan affirme que la perversion est une défense contre la jouissance absolue, celle de la Chose maternelle, et que la loi, la loi perverse qui ordonne de jouir est aussi bien la voie qui conduit à ne pas jouir. Au fond il n'y a pas de théorie de la jouissance en psychana-lyse, sinon justement celle du pervers, laquelle n'est qu'une fiction grossière et au moins une version de la théorie du désir comme désir de jouissance. Mais la psychanalyse n'a-elle pas, depuis le début, accordé trop de créance à l'hypothèse proprement fantasmatique d'une jouissance de l'Autre (maternel), comme si, même sous forme de mythe ou d'impossible, cette jouissance devait décidément être considérée comme le point de départ de la théorie ? C'est-à-dire : n'a t-elle conçu d'emblée le petit d'homme comme un pervers, parce que c'était là finalement son fantasme de névrosée ? 

PEUR
La proximité de la peur et de la jouissance, pourtant indéniable, ne va pas de soi. On associe tellement la jouissance à une douleur ou à un plaisir excessifs, on en fait quelque chose de tellement ineffable et mystérieux, qu'on répugne à la rabattre sur un sentiment somme toute aussi médiocre et ordinaire que la peur. La jouissance apparaît de façon inéluctable dans la tension même du sujet soumis à la peur, qui n'est pas un enveloppement comme l'angoisse mais une transe et un saisissement de tout l'être. Elle est le bougé, le tremblé émotionnel de l'être, sa manifestation la plus indubitable et son cogito le plus certain. En un sens peut-être inédit, l'apeuré précède même la peur, l'attend, la provoque - et c'est l'Autre qui rencontre la peur.

PHALLUS
Le phallus apparaît, de multiples manières, comme la condition d'existence et de jouissance d'un corps mais jamais le corps n'est posé et pensé, pour lui-même et en lui-même, comme sujet de jouissance. Nous émettons pourtant l'hypothèse d'une jouissance corporelle du phallus, et le sujet de cette jouissance ne saurait être véritablement que le corps de l'Autre. Mais par ailleurs ce terme de phallus ne convient-il pas idéalement pour désigner cette fonction d'effectuation de la jouissance ? Certes ce n'est plus à titre d'intermédiaire entre deux jouissances de l'Autre, mais comme Autre précisément, que nous récupérons ici la fonction du phallus. 

PLAISIR
En bonne doctrine lacanienne, la jouissance se définit comme un état limite lié comme tel au symbolique, où le sujet peut affirmer l'absence-présence de l'Autre. Ce n'est pas un hasard si le texte de "Au-delà du principe de plaisir" commence par le jeu du "fort-da", soit le rapport de l'opposition de deux syllabes avec la répétition de la perte et de l'apparition d'un objet. On voit par-là que la jouissance, même si elle est refusée au parlêtre, se constitue néanmoins dans les mailles du langage, avec pour résultat qu'elle ne s'oppose pas unilatéralement au plaisir mais se fonde plutôt sur l'opposition plaisir/douleur (présence/absence, vie/mort, etc.) qu'elle relaie et intensifie au moyen du symbolique. Cependant le plaisir a son existence propre, liée à la pulsion, et se distingue bien de la jouissance. Celle-ci n'est pas en rapport avec l'objet mais avec la Chose, et l'objet 'a' représente ce qu'il en reste dans le champ du plaisir. Logiquement la Chose doit être pensée avant l'objet, et la jouissance avant le plaisir. On peut même envisager la jouissance comme rapport au plaisir qui n'implique pas une relation dialectique entre les deux (comme c'est le cas chez Lacan via la pulsion et le signifiant), mais un rapport vraiment unilatéral qui définisse la jouissance comme condition de possibilité du plaisir. 

PROCHAIN
Le précepte "tu aimeras ton prochain comme toi-même" ne laisse pas d'être problématique. Le "comme" paraît faire référence à un semblable que justement n'est pas mon prochain, c'est-à-dire l'Autre mystérieux en sa jouissance. Cette jouissance n'est pas la mienne et j'ai de bonnes raisons d'imaginer qu'elle me prend pour cible ou pour objet, qu'elle est foncièrement "méchante" ou "cruelle" comme le dit Lacan. Comment le saurais-je ? Je n'ai qu'à entrer en moi-même car cette méchanceté, sans être familière - elle est plutôt étrange, effrayante - m'est intime. Pour échapper à la méchanceté, qui est toujours au fond une jouissance du Même, la jouissance réduite à la fusion ou à la possession violente, il faut commencer par prendre acte de ce que les jouissances, notamment entre les sexes, ne sont pas les mêmes. Il faut passer véritablement à la jouissance de l'Autre, ou mieux à une "autre jouissance" qui est la jouissance de l'altérité. Mais l'antinomie entre le sujet et l'Autre est insoluble et apparaît comme la limite de la théorie tant qu'on en reste justement à ce mixte d'intimité et d'extériorité, qui met toujours le sujet "en rapport" avec l'Autre de manière à la fois redondante et contradictoire. Il manque une définition préalable et non équivoque du réel qui "secondarise" la jouissance, l'Autre, le prochain, en l'occurrence la jouissance du prochain comme Autre. Toute la théorie analytique vise à contourner la jouissance, se contente d'une approche de la jouissance. Aucune jouissance du proche n'est alors envisageable puisqu'il faut toujours préserver le "prochain" ou l'à-venir de la jouissance. Lever ces pseudo-conditions permet une jouissance comme approche même du proche, ce qui suppose l'antériorité radicale de ce dernier - Joui réel - sur la jouissance.

PSYCHOSE
Au fond, la structure psychotique incarne l'hypothèse d'une jouissance du sujet, au sens analytique, et le psychotique est lui-même ce sujet de la jouissance. Mais en même temps il ne l'est pas, puisque le vrai sujet est la Chose maternelle et dévorante, enveloppant le corps de l'in-fans psychotique. Cette ambivalence montre qu'il n'y a pas de vrai sujet de la jouissance, pour Lacan, et que ni le sujet du désir ni cet Autre réel qu'est la Chose ne sont prêts à l'incarner : le sujet parce qu'en matière de jouissance il ne fait que se coaguler à l'objet dans l'hallucination, ou bien reste à distance dans le fantasme, la Chose parce qu'elle représente justement le réel ou la jouissance mais sans sujet, sans existence. La première ambiguïté qu'il faut lever, car non nécessaire, est cette différence originelle entre un sujet et une Chose plus ou moins réels, calquée sur la confrontation empirique de la naissance entre mère et enfant à laquelle la psychanalyse revient toujours. On pourra toujours appeler "psychose", mais en sens forcément non analytique, l'identité sans identification et sans fusion du sujet et de l'Autre en tant qu'ils accomplissent la jouissance. Le propre de ce sujet jouissant est de rendre au réel - un réel absolument déterminé, psychotisé en l'occurrence - les données hallucinatoires du pseudo-sujet analytique, et d'en jouir.

PULSION
La pulsion n'est en aucun cas naturelle, elle est le résultat d'une transaction avec l'Autre, un effet du signifiant qui oblige à un contournement sans fin du réel, et en même temps la pulsion signifie le refus de cette transaction, de ce passage obligé par le discours (jouissance phallique). Plus exactement, elle cherche à retourner la négativité du langage contre le langage lui-même, cherche l'être ou la Chose derrière l'Autre symbolique. Pour Lacan, la pulsion se trouve toujours déterminée par un ordre différent de celui de la jouissance. Elle reste fondamentalement un effet du signifiant. Dans ce système, inversement, la jouissance est un principe d'indétermination, un reste évanescent, un solde hypothétique dont on peut dire qu'il sert de caution, de par sa soustraction même, au système patronné par l'Autre. Que la pulsion puisse dériver de la jouissance, soit de la même "veine" que la jouissance, ne semble pas effleurer les théoriciens de la psychanalyse. D'autre part il y a bien une jouissance de la pulsion, y compris de la pulsion de mort (cette pulsion de la jouissance), justement parce que celle-ci avec ses attaches signifiantes semble un mythe au regard du réel. Il n'y a aucune vocation de la pulsion, pas plus que de la jouissance d'ailleurs, à constituer ou à limiter le réel. Mais parce que la pulsion est jouie, comme a priori de ses formes analytiques elles-mêmes, c'est ce joui ou ce pulsionné réels qui sont maintenant cause de la pulsion.

RAPPORT
Comme on sait " il n'y a pas de rapport sexuel " (ou d'"acte" sexuel, dit aussi Lacan), au sens où ce rapport signerait la possibilité d'application d'une fonction de nature à faire loi, au sens mathématique de ces termes. La loi du désir, et la jouissance, ne sont pas "applicables" et donc inscriptibles de la sorte. L'ordre sexuel jaillit d'une béance "antérieure" et plus abyssale que le simple jeu de la rationalité mathématique. Il n'y a pas de rapport sexuel, pas de rapport entre les sexes, mais il est possible de formuler un ou des rapports entre les jouissances : c'est ce que les mathèmes de la sexuation expriment rigoureusement. Ce qui ne s'écrit pas comme tel, condensée par aucun signifiant, c'est assurément la jouissance elle-même - d'où l'amour qui compense et qui, malgré tout, ne cesse pas d'écrire… ce qui ne peut l'être. Non seulement il y a un rapport entre les jouissances mais, ajoutons-nous, un rapport de jouissance tout court. La jouissance n'est autre que ce champ de rapports, ce champ d'inscriptions qui par ailleurs n'est autre que le sujet lui-même, toujours sur la sellette entre le un de la castration et le zéro de la jouissance. Reconnaissons un sujet de la jouissance comme étant la mise en rapport, non pas des sexes, mais de la jouissance des sexes ...et la loi de ces rapports, au-delà de cette dualité de la loi phallique et de son supplément. A strictement parler, le principe de la jouissance est pour nous l'apport-avec-rapport tandis que l'analyse s'appuie sur un rapport-sans-rapport. L'apport est présentation neutre des rapports de jouissance, comprenant donc la jouissance phallique, la jouissance de l'Autre, etc. 

REPETITION
Comme le dit Lacan, "la répétition est fondée sur un retour de la jouissance" : la jouissance n'est évidemment pas l'état lui-même d'inanimé, ni le principe pur du retour, mais ce qui se produit ou plutôt ce qui recherché à l'occasion de ce retour. Ce qui se produit n'est rien d'autre qu'une perte, perte de l'objet, déperdition de jouissance à l'origine de laquelle se trouve la marque signifiante, le signifiant sous la forme originelle du trait unaire. Là réside le principe même de la répétition, et donc de la perte, puisqu'un sujet cherche à s'inscrire dans la chaîne signifiante et n'y parvient qu'à renoncer à un quantum de jouissance ou d'être originel, autrement dit à se diviser et à se séparer. La répétition est le principe à la fois de la jouissance et de la perte de jouissance, autrement dit de la jouissance comme perdue. Reste à s'interroger alors sur le statut du "perdu", ce réel qui dans la théorie de Lacan ne peut pas être conçu en dehors de la puissance signifiante (la répétition). Il y a du signifiant, de la perte, donc du perdu : telle est la logique bien "classique" de la psychanalyse. Commençons plutôt par le "perdu", énonçons le réel sans signifiant, et nous verrons qu'il y aura de la jouissance, à spécifier comme "perte" si l'on veut, mais cette fois la perte ne sera plus première ni surtout ambiguë ; en tant que jouissance elle est d'abord causée par le "perdu" (ou le "joui") lui-même, par le réel sans perte et sans condition. De même le réel n'est pas ce qui se répète, contrairement à ce que dit parfois Lacan, il est plutôt le déjà-répété.

SAVOIR
Ce qui fait que l'inconscient n'est pas un savoir comme les autres, un de ces savoirs se sachant et donc autosatisfait, c'est qu'il résulte de la fonction du plus-de-jouir comme tel. Et donc Lacan de poser sa définition : "Ce savoir est moyen de jouissance". La thèse contraire, imputable au pervers, serait de dire qu'il y a un savoir "de" (ou "sur") la jouissance, déniant le fait que le sujet soit conséquence du savoir. En-deça du savoir inconscient, pourtant, il y a bien un savoir immanent non réductible au savoir-faire (savoir-jouir) auto-suffisant du pervers. Il y a une jouissance au savoir, qui rend possible le fantasme sans se réduire à lui. Nous y gagnons un savoir sur la psychanalyse de nature non-philosophique et non-analytique, où les principaux réquisits apparaissent comme ayant été toujours sus, en deçà des mythes auto-fondateurs comme des laborieux fondements épistémologiques. Cela confère à l'analyse une validité et une légitimité qu'elle a vainement cherché dans un mélange de savoir et de non-savoir sur elle-même, pariant sur l'insu au moyen d'un discours cependant bavard, alors qu'il fallait pousser jusqu'au su de cet insu qui est l'autre nom du réel Un, et en l'occurrence un "laisser-être" radical (bien plus qu'une "réduction" de type phénoménologique) des données de l'analyse.

SEMBLANT
Le semblant définit un discours qui concerne la jouissance du phallus, cet objet que représente la fille pour le garçon et le garçon pour la fille. "L'être s'y décompose, d'une façon sensationnelle, entre son être et son semblant", dit Lacan. Or cette disjonction s'effectue différemment chez l'homme et chez la femme. Un homme ne connaît que la jouissance phallique, mais la femme précise Lacan ce serait la "diffâmmer" que de la réduire au semblant du sens sexuel. Il y a une plus grande liberté, chez elle, à l'égard du semblant car elle n'est pas toute entière de ce côté du discours - du moins y a t-il en elle un savoir et une jouissance qui excèdent tout discours. Pour retrouver une certaine liberté, une certaine mobilité de l'image, il faut justement pouvoir jouer du rapport de l'image de soi i(a) avec l'objet 'a' cause du désir, la première se définissant comme l'enveloppe ou l'habillement du second. Telle est la latitude de l'amour, de ne pas s'"accoler" au 'a' cause du désir comme dans la jouissance phallique, mais de jouer de l'image aimable, toujours "autre" en un certain sens. Il y a bien disjonction du semblant et de la jouissance, mais il y a aussi une forme de suture assez lâche opérée dans l'amour, de sorte que la jouissance du semblant y demeure encore semblant de jouissance. Une véritable jouissance du semblant ne pourrait s'initier qu'à partir, non de l'aimé comme mixte de "semblé" (i(a)) et de "joui" ('a'), mais du "semblé" comme réel : l'image semblée, jouie, belle en soi.

SEXUALITE
Le concept de "sexualité" n'est pertinent en psychanalyse qu'à se placer, non au niveau du besoin ou de la fonction vitale de reproduction, mais à partir de la jouissance qu'éprouve un "parlêtre" dans sa division même de sujet, et qui dès lors n'est définissable ou formulable exclusivement qu'en termes masculin ou féminin. "Qui que ce soit de l'être parlant s'inscrit d'un côté ou de l'autre". La logique de l'ordre sexuel ne renvoie à aucune rationalité biologique mais plutôt au réel d'une rencontre - contrairement au plaisir, la jouissance est toujours duelle, confrontée à une autre jouissance - et d'autre part à la notion de "choix" subjectif, que ne contredit pas - tout au contraire - celle d'inscription logique. Soit la distinction, donc, des deux jouissances : disons simplement ici que la position homme se fonde sur l'universalité de la fonction phallique, elle-même fondée sur le particulier de sa négation (qui la nécessite), tandis que la position femme repose sur l'universalité de sa négation et le particulier de son affirmation, à entendre comme contingence, soit le "pas-tout" d'une telle fonction. Dire maintenant que le parlêtre a le "choix" de se poser dans la fonction phallique, du côté homme, ou bien de ne pas en être, passant alors du côté femme, revient peu ou prou à dire qu'en matière de sexualité, ou de jouissance, le choix appartient tout entier au pas-tout : c'est bien en tant que pas-tout, en tant que femme, qu'on peut choisir de pas-tout être un homme, même si par ailleurs la fonction phallique se répartit aussi bien du côté homme (entièrement) que du côté femme (mais pas entièrement). Autrement dit le choix entre le tout et le pas-tout n'est rien d'autre que le pas-tout lui-même... C'est pourquoi si l'on entend par sexualité, pour un sujet, le choix de son sexe et de sa jouissance, alors par essence la sexualité doit être déclarée féminine. Il y a la jouissance, et deux sexes ; ou bien il y a la sexualité, l'ordre sexuel, et deux sortes de jouissance asymétriques puisque l'une, la seconde, est le supplément de l'autre. Dans tous les cas, la jouissance est pensée selon le sexuel, c'est-à-dire la différence, et jamais selon le " sexué " individual. A y bien réfléchir, pourtant, " sexe " ne peut être synonyme que d'individu ! Ou plutôt : l'individu est la condition réelle du sexe, qui n'est que l'occasion de la jouissance.

SIGNIFIANT
La catégorie du sujet ne se limite pas à une conséquence du symbolique ; elle est plus proche de la " signifiance " en tant que telle à condition de distinguer celle-ci de l'ordre symbolique. C'est justement la dimension du corps et de la jouissance qui l'impose. Il y a un sujet implicite de la jouissance, dans la théorie analytique - bien qu'elle n'en veuille rien savoir -, qui est le signifiant lui-même. C'est en tant qu'il est signifiant que le corps jouit, puisqu'en réalité c'est le signifiant qui jouit et dont "on" jouit. Mais le "on", ici, ne peut référer à un autre sujet que le signifiant lui-même, et non à tel ou tel signifiant qui ne ferait que le représenter. C'est plutôt le signifiant dans son ensemble qui représente le sujet pour la jouissance. Or même si cela est une "vérité insue" du lacanisme, elle n'est pas satisfaisante pour autant en théorie. Si l'on considère la dualité "signifiante" la plus générale, celle du sujet et de l'Autre, l'on remarquera qu'elle débouche néanmoins sur une thèse attribuant la jouissance plutôt à l'Autre ; la thèse du sujet, de sa jouissance, est en revanche déniée, une nouvelle fois écartée. Il s'agit d'aller plus loin : afin d'éviter la confusion de la signifiance et de la jouissance, il faut renoncer à la confusion du sujet et du signifiant. Cette question du sujet est donc centrale. Il faut faire "basculer" le lacanisme à partir de ce levier-ci plutôt que par la thèse de l'Autre (la jouissance féminine, le signifiant pur, etc.) qu'on ne fera jamais que radicaliser davantage, soit en l'exacerbant vers une mystique soit en la plaquant sur une quelconque philosophie de l'altérité. La jouissance consiste bien toujours en une position, éventuellement du signifiant ; mais c'est le sujet de la jouissance, le corps, qui seul pose le signifiant comme signifiant, et donc le cause. Encore cette cause n'est-elle en vérité que seconde, car dès qu'il est causé, posé, signifié comme signifiant... , donc joui, ce signifié là ne dépend plus d'aucun sujet ni d'aucune relation.

SUBLIMATION
En suivant la plupart des auteurs lacaniens, on dira que la sublimation s'inscrit dans un procès de récupération de la jouissance une fois admis que celle-ci a été définitivement "perdue" dès l'origine. On passerait d'une jouissance en quelque sorte "naturelle" et mythique à unejouissance "civilisée" par la castration, métamorphosée par le signifiant. Une des questions les plus classiques est alors de savoir si la sublimation dépasse le stade de la castration, si elle touche à la jouissance "supplémentaire" dont parle Lacan, et quelle est encore la place de la pulsion dans cette redistribution. La théorie de la sublimation fait tout pour que la sublimation se tienne dans un écart respectueux d'avec le réel, comme si elle avait à s'émanciper de quelque tare originelle, comme si elle avait à récupérer et à payer - c'est bien ce que dit Lacan -, avec la pulsion, une jouissance originellement fautive. Mais la jouissance du corps n'est pas originellement fautive et ne manque pas, d'abord parce qu'elle se définit immédiatement comme jouissance du sujet en tant qu'Autre (et non pas d'abord de l'Autre, la mère, en tant que sujet, annihilant l'infans), ensuite parce qu'elle est seulement jouissance du corps (génitif subjectif) du signifiant (génitif objectif), sublimation comprise. La psychanalyse ne peut pas détacher complètement la sublimation de la pulsion ni de la signification phallique, c'est-à-dire du langage. Il ne faut pas définir la sublimation à partir de ce qu'elle n'est pas, de ce qu'elle manque ou de ce qu'elle ne manque pas de viser (la jouissance et le réel), mais en fonction de sa réalité phénoménale propre : du sublimant, d'une part, identique au corps-sujet de la jouissance (instance théorique pure, non analytique), du sublimé d'autre part et surtout, à commencer par le couple analytique sublimation/pulsion qui est à sublimer, autrement dit à "unidentifier" au réel.

SUJET
Le concept analytique de "sujet barré" ($) n'a d'autre signification que "jouissance perdue", et l'on comprend dans ces conditions que le concept même de "sujet de la jouissance" contredise la théorie du signifiant. Un tel sujet n'existe pas dans le réel, et le seul signifiant qui puisse dire la jouissance du pré-sujet S (non barré) n'en est lui-même pas encore un : c'est le cri primordial. Quand la jouissance apparaît, pure douleur d'exister, il n'y pas encore de sujet et quand elle réapparaît, sous les auspices de l'objet, il n'y en a plus. Cependant, dans les dernières formulations de Lacan, une ambiguïté subsiste : celui-ci indique en effet que l'inconscient travaille, en assurant la répétition des signifiants premiers, et par-là même jouit. Si l'inconscient jouit, pourquoi ne pas alors admettre un "sujet de l'inconscient" jouissant ? Lacan pourtant s'y refuse, car pour lui si l'inconscient travaille et jouit en travaillant, il y va d'un savoir qui produit lui-même un sujet spécifique, qui n'est plus tout à fait le sujet du signifiant (et encore moins la jouissance ou l'énergie en tant que telle) mais le sujet supposé savoir : outre que ce sujet n'est que supposé, comme son nom l'indique, sa jouissance est extrêmement différée, partielle et imaginaire, en rapport avec l'objet 'a' qui par ailleurs est le résultat ou résidu de ce procès inconscient. Le point important à souligner, dans cette articulation sujet de l'inconscient/jouissance, c'est que la seconde apparaît presque comme un attribut de l'inconscient : l'inconscient jouit, "fait jouir", est responsable de cela, mais si l'on avançait maintenant que la jouissance est cause de l'inconscient, ou que la jouissance est première et l'inconscient second, ce rapport risquerait de nous faire tomber dans une théorie de type biologisante. En effet, pour Lacan la jouissance ne saurait être première : comme "mode d'être" anté-subjectif elle reste mythique ou impossible, et comme "relation-à" post-subjective elle implique d'abord l'existence d'une syntaxe inconsciente. Mais cette dernière hypothèse est également à écarter, la jouissance ne peut qu'être première au sens où en théorie du moins l'inconscient est jouissance et pas seulement structure signifiante. Nous sommes manifestement en présence d'une aporie dont il faut sortir. Dans l'hypothèse où nous nous plaçons maintenant, disons que la jouissance ne peut qu'être seconde, et comme elle ne peut pas l'être par rapport à l'inconscient, cela n'est possible qu'à partir du réel lui-même, c'est-à-dire à partir de ce qu'en tout état de cause la jouissance n'est pas. Mais si la jouissance n'est plus première (même et surtout en tant que mythe), plus rien ne s'oppose à ce qu'elle "existe" dans une sorte de plénitude seconde, si l'on peut dire, et le sujet avec elle dont elle partage alors le titre et le statut. Cela suppose alors la priorité d'un réel sans sujet et sans statut que l'on nomme, en tant que réel de dernière instance de la jouissance, et uniquement pour cela, le "Joui". C'est le réel qui est cause du sujet, pas le signifiant, c'est le joui qui produit la jouissance, pas l'inconscient. Mais de ce fait il y a bien un sujet de la jouissance, et le grand commandement analytique qui édicte " Tu ne jouiras pas de toi-même " est sinon invalidé du moins rendu largement inutile : en effet "soi-même" signifie d'emblée la jouissance, la jouissance du sujet, même si effectivement ce n'est pas "de" soi-même que l'on jouit mais "de" l'Autre. Nous résolvons cette difficulté par la thèse d'une jouissance du sujet comme ayant directement la structure de la "jouissance de l'Autre", mais qu'on ne peut absolument pas confondre avec sa cause qu'est le réel ou le "joui". D'une certaine manière ce "joui" peut s'entendre en deux sens différents : "joui" est l'autre nom du réel comme cause ; mais le sujet conçu par la psychanalyse comme antinomique à la jouissance est également joui, en tant que terme apporté et dualysé par la " vraie " jouissance subjective et corporelle. Néanmoins ces deux sens reviennent rigoureusement au même, l'objet de jouissance (le sujet analytique), le sujet de cette même jouissance (l'Autre sujet) et enfin le joui comme cause étant unidentifiés, en dernière instance seulement, à l'Un ou au réel. ("Seulement" veut dire que les termes ont certes leur existence et leur sens propres, mais qu'ils finissent par s'unidentifier, via le sujet unilatéralisant, au réel qu'ils "sont" d'abord, non pas en tant qu'"eux mêmes" mais justement en tant qu'Un.)

SURMOI
La structure générale de la jouissance, pour la psychanalyse, est avant tout celle du sacrifice. Aucune des trois jouissances n'y fait exception ; chacun des surmois correspondants, à sa manière, représente un impératif qui ordonne de donner, et les sujets y vont de bon cœur : le psychotique se donne tout entier et réintègre la Chose maternelle, tout en ayant l'impression de se garder de la castration ; le pervers donne le produit de ses actes en vue du colmatage infini de l'Autre; le névrosé se donne beaucoup de mal pour donner finalement peu : seulement sa demande ; enfin l'analyste se donne comme celui qui a accepté de perdre et peut perpétuer le rite, le rite de payer et de faire payer, de payer pour perdre et de perdre pour payer. Ainsi la boucle du sacrifice se ferme ; c'est autant celle du surmoi que celle de la jouissance, puisque le surmoi or-donne la jouissance. A comprendre cette fois au sens où il la rend possible en l'inter-disant, en la faisant passer par le crible de la loi du langage et du désir. Cette loi du sacrifice correspond au mieux avec la structure perverse de la jouissance en tant que donnée, pré-donnée même a priori à l'Autre. Mais même dans sa version perverse, qui est proprement celle du surmoi, la jouissance ne jouit pas vraiment car elle n'a pas de sujet. Le seul qui soit à sa disposition est le sujet du signifiant, essentiellement incompatible avec elle, et cet objet 'a' comme complément - ce qui a pour effet d'amputer un peu plus la réalité et la crédibilité de cette jouissance. Il faudrait que la jouissance de l'objet 'a' par l'Autre soit unilatérale, et d'autre part que le surmoi soit identifié résolument à l'objet. Il y aurait alors jouissance du surmoi, un surmoi rendu inopérant et impuissant à ordonner quoi que ce soit. Il serait plutôt l'ordonné premier, cause à la fois de l'interdit surmoïque et de la jouissance (non perverse) de celui-ci.

SYMPTOME
Le symptôme mérite bien son appellation freudienne de "formation de compromis" dans la mesure où il parvient à concilier non seulement le désir et son interdiction, la jouissance et la souffrance, mais peut-être de façon plus spectaculaire et plus inexplicable encore le signifiant et la jouissance dans une association autre que la parole. Le symptôme, on peut le lire dans la réalité du sujet comme le signe d'un manque ou d'un trop plein, d'une angoisse ou d'un raz le bol, en bref le meilleur plaidoyer pour l'existence de l'inconscient. Il n'a pas seulement ce statut de signe qui nourrit les inquiétudes et les interrogations du sujet, il est aussi ce signifiant parmi les signifiants dont la principale loi est celle d'une récurrence obstinée et incompréhensible. Etant essentiellement sous la coupe du signifiant, et d'abord du phallus qui signifie la jouissance impossible, le symptôme est toujours en même temps son interprétation : le symptôme est le vrai sujet de la psychanalyse. En psychanalyse ce sujet tente de se constituer à travers le prisme du signifiant phallique, ce qui ne fait que l'installer dans sa double nature de sujet et d'objet, de signifiance et de jouissance, etc. Il s'agit avant tout de désarticuler ce lien, soit en hissant le symptôme au rang de sujet corporel assumant pleinement, totalement sa fonction de jouissance : le symptôme est ce corps Autre jouissant des signifiants apportés ; soit en le rabattant inversement mais unilatéralement sur l'objet, de sorte que le symptôme s'offre à la jouissance de l'Autre (qu'il n'est plus, dans cette solution), justement comme ce mixte analytique de signifiant et de jouissance que représente le phallus. Dans les deux cas, sujet ou objet, on remarque que le critère de jouissance l'emporte enfin sur celui de signifiance. 

TEMPS
Une théorie non-philosophique doit rompre avec cette idée que le sujet est temps (vieux préjugé substantialiste), ou qu'il peut constituer le temps comme temporalité, existentialité, etc., et enfin avec la croyance qu'il y a consubstantialité entre le sujet - même corporel - et le réel. Il ne suffit pas non plus - autre préjugé philosophique - que la jouissance soit "épreuve", épreuve corporelle sans doute hors-monde comme le dit Juranville, pour que celle-ci renvoie au réel ou au "temps réel". Le réel n'est pas une épreuve, sauf à le confondre avec l'existence ou la jouissance. Il faudrait donc séparer le réel d'une part - qu'on peut appeler le "joui" - et le champ de la jouissance d'autre part qui est la dimension forcément corporelle et imaginaire du sujet (mais selon un ordre d'immanence qui, sans être celui du réel, lui est propre). On a donc raison de dire que la jouissance est temporelle, voire jouissance du temps, épreuve, etc., mais on a tort de vouloir y emprisonner le réel. Quant au sujet il n'a pas à advenir, il existe comme champ transcendantal de jouissance. L'ignorance de ce champ, et a fortiori de l'antériorité du "joui-réel" sur le champ lui-même, ne permet pas de concevoir une jouissance du sujet comme temporalité (signifiance, etc.), avec un véritable statut théorique, mais seulement une ré-jouissance de style "éthique" où concourent ensemble philosophie et psychanalyse.

TEXTE
Les analyses de Barthes dans " Le plaisir du texte" partent de la distinction de deux types de texte fondée sur l'opposition lacanienne du plaisir et de la jouissance : soit l'on fait du texte, de son écriture comme de sa lecture, sinon directement un plaisir au moins une pratique répondant à la fonction régulatrice du principe de plaisir ; soit l'on ouvre "par le texte la brèche de la jouissance, de la grande perte subjective, identifiant alors ce texte aux moments les plus purs de la perversion, à ses lieux clandestins". Or tout l'intérêt du livre de Barthes réside dans son titre : le "plaisir " du texte et non la "jouissance", comme si l'emploi du mot plaisir, tout comme la référence en général au plaisir, s'avéraient finalement plus subversifs et donc plus jouissifs que le concept même de jouissance. Le mot plaisir présente en effet la jouissance sous un jour insolent, d'une façon peut-être moins classique que chez Lacan. Il reste que l'interprétation "perverse" de la jouissance, omniprésente chez Barthes, reste un fantasme littéraire ; c'est la textualité qui est perverse et qui, sans doute, surdétermine largement la thèse et l'écrit de Barthes. Le plaisir du texte n'est pas encore le plaisir et le texte de jouissance n'est pas la jouissance. Il ne saurait l'être d'ailleurs, bien qu'il y tende chez Barthes sous l'impulsion de la lecture. Mais le "texte" barthésien n'admet la jouissance qu'à travers le prisme de la "littérature", où l'on peut voir un fantasme sans doute encore trop universitaire.

TOXICOMANIE
Contrairement sans doute au psychotique qui ne choisit pas sa position structurale hors symbolique, on peut dire que le toxicomane fait le choix de son a-diction, de sa non-aliénation ou sa déconnexion de l'ordre symbolique. En somme ce n'est plus tout à fait un exil, dû à la forclusion d'un élément symbolique majeur, mais une protestation, un refus d'en passer par le désir de l'Autre et la cession de la part de jouissance qu'il implique. Si le psychanalyste doit intervenir, ce ne peut être au moyen d'interprétations qui ne feront que conforter le sujet dans son déni. Il y a donc à faire silence, mais seulement sur l'a-diction, sur la toxicomanie. Le sujet en sera assurément dérangé car il s'est baptisé lui-même "toxicomane" et se figure qu'il est là pour "en" parler : beau prétexte justement pour différer l'analyse. Comprenons bien qu'il s'agit de restituer, non pas un sujet inscrit au registre du symbolique, comme le croient trop souvent les lacaniens, mais au registre du corps. Ce corps de jouissance reste pourtant signifiant ; il est strié des divers signifiants du manque de l'Autre, et le parcours thérapeutique consiste à repérer ces striures, ces passages de la jouissance ainsi que le passage enfin à l'autre corps, via d'autres striures et d'autres parcours, indépendamment de la notion spéculative du "désir de l'Autre". Dans un premier temps il faut transformer ce désir, plutôt mal ressenti par le drogué, en jouissance de l'Autre. Et il faut lui proposer de participer, par le moyen du signifiant, à cette jouissance ; transformer sa dope habituelle en un dopage au signifiant. Mais nous entendons par là exclusivement la jouissance (du) signifiant. Alors s'il n'existe pas dans le monde de jouissance de la drogue qui ne tourne au cauchemar, le drogué sous l'effet de la jouissance de l'Autre présente maintenant une forme a priori qui l'abstrait de toute consommation réelle de drogue, et l'autorise même à envisager une jouissance inédite en qualité de "déjà-drogué" (et non d'"ancien drogué", qui en est sa version mondaine effective mais inefficace quant à la guérison, car bien souvent négatrice de la jouissance à travers les formes de sublimation proposées). 

TRAUMA
La jouissance traumatique possède un caractère d'excès, de foncière inutilité, de présence têtue, étrange et dérangeante sous toutes les formes classiques du retour du refoulé : symptômes et formations de l'inconscient. Mais elle signifie aussi l'exclusion du souvenir inassimilable, qu'on l'interprète comme image d'un fait réel (selon le premier Freud) ou comme un signifiant manquant (selon Lacan), et donc dans tous les cas l'ignorance de l'Autre. - Un Autre cependant bien présent, "Alien" introduit dans le vaisseau, ancré dans ses recoins, du fait de son exclusion même de la pensée consciente c'est-à-dire du langage. "Alien" le refoulé, "Alien" le retour... Un Autre qui a toujours été présent, au risque de corroborer la thèse freudienne de la séduction originaire qui, en tant que scène, en tant que fantasme, correspond pourtant bien à une "réalité". Il y a deux "Autres", au départ : l'Autre symbolique, qui est celui du langage et de la loi, et l'Autre réel qui est le corps jouissant de la Chose maternelle. Quant au sujet, il se produit comme charnière entre ces Autres dans la mesure où il a à advenir par et dans la castration. Sa division de sujet de l'inconscient (du signifiant) renferme une séparation plus profonde (liée à la jouissance) : celle qui associe le proche et le lointain, la présence et l'absence, le plein et le vide, le réel et le symbolique. L'excès du trop-matisme est aussi le manque du "trou-matisme". La jouissance selon Lacan est faite de cette ambiguïté, de cette extériorité intérieure qu'il nomme "extimité". La dyade de l'Autre et du sujet est constante, irrémissible ; et le sujet est un "traumatisé" de la jouissance parce qu'il est joui par l'Autre ou bien parce que sa jouissance est médiatisée par l'Autre. Cependant ce clivage peut être dépassé. Il est vrai que toute jouissance est traumatisante, mais elle l'est autant pour (et par) l'Autre que pour (et par) le sujet. Ils sont tous deux identifiables comme sujets de la jouissance et comme sujets du traumatisme. De sorte qu'il est aisé de jouir du traumatisme, à partir du moment où l'on jouit de quelque chose : l'objet 'a' ou plus-de-jouir n'étant lui-même qu'une synthèse de l'Autre et du sujet, il est d'emblée et de par en par traumatique. Mais il faut dire que le traumatisme n'a de sens qu'à partir du traumatisé, lequel n'est tout simplement pas identifiable. En tout cas ce n'est pas le sujet (concept vraiment traumatisant !), ni même l'Autre, mais l'Homme qui est réellement traumatisé dans cette affaire.

UN
En tant que sexuelle, en tant que phallique, la jouissance se rapporte à l'Un. Sexuel se dit de ce qui est comptable, d'être une relation à Un - disons plutôt à une. Si à l'inverse la jouissance se dit d'une relation à l'Autre, elle tend cette fois vers l'infini et - c'est proprement sa "condition féminine" - à l'impossible comptage. La jouissance phallique, elle, est inséparable du compte ; l'homme tient sévèrement le compte de sa jouissance, toujours tendu vers un "plus-de-jouir". Mais ce n'est pas simplement de compter qui peut conduire les hommes au une par une de la jouissance de la femme, où l'Autre véritablement, l'Autre du langage s'incarne. Sur ce point cependant les formulations de Lacan prêtent à confusion. "Une par une" devrait se dire, en toute rigueur, de la jouissance phallique. C'est ainsi que Lacan interprète "le mythe féminin de Don Juan, c'est qu'il les a une par une" . Mythe qualifié de "féminin" car en effet conforme à ce que Lacan énonce des femmes : puisqu'elles sont "pas-toutes" dans la fonction phallique, comme être sexués, elles peuvent seulement être abordées et comptabilisées une à une. Cependant il s'agit d'une reconnaissance et d'une interprétation bien étranges du pas-tout. Où voit-on que celui-ci nécessite, pour s'éprouver, une collection de femmes "une par une" puisque c'est plutôt la division de chaque femme qui est en jeu ? Lacan passe ainsi d'une définition compréhensive du pas-tout à une définition extensive qu'on pourrait qualifier, vu les circonstances, d'assez "cavalière" ! En fin de compte, l'"unaire" lacanien consacre le point de vue de l'Autre-comme-Un ou identiquement celui de l'Un-comme-Autre, bref de cette unité finalement au détriment de l'Autre et de sa jouissance, repoussée à l'infini. En tout cas le donjuanisme ordinaire nous prouve seulement que la femme, ou plutôt sa jouissance, est ce dont l'homme jouit dans sa perversion, contrairement sans doute à ce que voulait dire Lacan. Alors que la jouissance de l'Autre (masculine ou féminine) n'est en rien problématique pour peu qu'on lui donne comme objet la phallo-jouissance de l'Un elle même (masculine ou féminine). Il y a bien deux jouissances, mais il est vain de vouloir les rapporter respectivement aux deux sexes, même si cela se fait selon la dissymétrie observée chez Lacan - mieux vaut donc rapporter les deux sexes (en tant qu'absolument distincts) à la jouissance de l'Autre, laquelle se rapporte directement à la jouissance dominante (dont elle jouit), à savoir la jouissance du phallus telle qu'elle existe également chez les deux sexes (en tant qu'opposés). La simplification obtenue dans l'abord de la jouissance de l'Autre n'est cependant que l'indice d'un simple ou d'un "élémentaire" encore plus radical, n'ayant rien à voir avec le "compté" unaire ou même avec l'unité des contraires, étant plutôt la cause aussi bien de l'Autre et de sa jouissance que de la jouissance unaire du Phallus, déjà objet de la précédente.

VOIX
Jouir de la voix n'est pas un thème inconnu de la psychanalyse puisque Lacan, on le sait, fait de la voix l'un des possibles supports de l'objet 'a'. Jusqu'alors la rhétorique réduisait le phénomène vocal à une performance qui devait servir la bonne compréhension et la bonne communication du message. Or telle que l'imagine Barthes, l'"écriture à haute voix" rompt avec toute forme d'expressivité (subjective) pour renouer avec la jouissance, comme étant directement et concrètement celle de la voix, notamment par le grain de la voix en tant que mixte érotique de timbre et de langage. Mais que signifie au juste "jouir de la voix" ? Faut-il axer la matérialité vocale sur l'acte concret de la parole, comme Barthes semble le croire ? N'est-ce pas justement confondre la voix et la parole et oublier ce qui, indéniablement, rapproche la jouissance de l'écriture ? Surtout, n'est-ce pas confondre deux sortes de jouissance qui correspondent l'une au génitif subjectif (où c'est celui qui parle/donne de la voix - parole et voix confondues - qui jouit) l'autre au génitif objectif (où l'on jouit de la voix de l'Autre, acte de parole et voix étant dissociées) ? Il est important, pour établir un dispositif théorique rigoureux, que le mixte parole/voix se cantonne d'un seul côté de la relation, du côté objet. C'est l'Autre en tant que voix ou parole - peu importe, mais jamais les deux à la fois - qui emplace le mixte de parole et de voix - confusion psychanalytique, bien souvent, et ici littéraire - en position d'objet 'a'. 

ZONE EROGENE
Il s'agit de conjoindre ces deux caractères constitutifs de la jouissance que sont le "sexuel" et le "littéral", la différence sexuelle dans son inscription à même le corps. La jouissance est le plaisir en tant qu'initié par la lettre, c'est aussi le plaisir propre de la lettre ou le plaisir pris à l'inscription de la lettre. Cela même, et le fait que la lettre soit portée initialement par l'Autre, infinitise évidemment la jouissance. C'est aussi la raison pour laquelle la lettre se caractérise comme perdue ; d'avoir marqué la première différence, elle n'est pourtant pas répétable en tant que telle, car elle n'est pas un signifiant mais plutôt la marque de l'Autre réel dont la rencontre reste unique (et marquée d'un certain flou, une certaine - c'est le cas de le dire - impression). Une question se pose : qu'est-ce qui a marqué en l'Autre la valeur érogène de cette lettre ? S'il s'agit encore d'une autre lettre, ou de la différence entre les lettres, nous allons vers l'assimilation théorique de la lettre et du signifiant ; et surtout le principe de l'érogènéité globale du corps doit être définitivement abandonné. Or c'est bien pourtant ce qu'il faudrait poser dès le départ : à savoir le corps érogène de l'Autre, le corps de jouissance en tant qu'il ex-siste, et en tant que tout corps possède cette altérité et cette érogènéité. Mais il n'y a pas de surdétermination érogène de la jouissance, sous prétexte que la zone érogène est la marque de l'Autre. C'est plutôt celle-ci qui est immédiatement jouissance de l'Autre, altérité pure, quelque soit son caractère plus ou moins local et partiel. En contrepoint de la définition de l'organisme comme unitaire, il faut soutenir que tout corps possède d'emblée les caractéristiques de l'Autre corps.

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