vendredi 21 octobre 2016

Le nouvel esprit de la recherche philosophique et l’épistémologie générique


D’après une lecture de François Laruelle, Introduction aux sciences génériques (2008)

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1. Le concept de science générique
La philosophie n’est-elle pas coupable d’un certain « abus de pouvoir » épistémologique à l’encontre des sciences positives ? A rebours d’une telle position (complexe ?) de supériorité  philosophique, on emploiera « générique » à propos d’un type de connaissances capables de s’ajouter à d’autres et de les transformer sans pour autant nier leur légitimité – ajout et respect plus efficaces que les simples « métissage » ou « transferts » opérés au nom de l’« interdisciplinarité ». Grâce au concept de science générique, il s’agit d’éviter le piège d’une fausse réciprocité entre philosophie et science. Le générique ne doit pas être confondu avec une généralité moyenne, sous-produit de l’universel philosophique ; au contraire il libère tout savoir ou toute recherche de l’horizon de la totalité, en les réorientant en fonction d’un « sujet » spécifique.
Imaginons, plutôt qu’une nième « philosophie comme science rigoureuse », ramenant les sciences dans le giron de la philosophie, une recherche philosophique effectuée dans l’esprit de la science.
Donner leur « concept » aux savoirs génériques émergeants est une tâche elle-même inédite.
D’abord le générique doit pouvoir se dire à propos des sciences et plus seulement de certaines connaissances. Puis on qualifiera de « générique » une pensée-science autonome, capable d’agencer les sciences avec les philosophies sans les limiter mutuellement, simplement sur la base d’un facteur additionnel = X.
De telles sciences génériques serviraient d’interface entre d’une part l’identité (elle-même non-philosophique) de la philosophie et d’autre part les savoirs disciplinaires (qu’ils soient philosophiques ou scientifiques).
Contre l’épistémologie philosophique et loin de toute philosophie positiviste, une science générique « paradigmatique » obligerait toute connaissance scientifique et toute thèse philosophique à se déterminer en fonction de la constante générique, humaine en-dernière-instance.

2. Le nouvel esprit de la recherche philosophique
Il est possible d’étudier les rapports généraux des sciences avec la philosophie du seul point de vue de la « recherche » ; en l’occurrence élaborer une authentique « recherche philosophique » qui tienne de la science son aspect recherche et de la philosophie son domaine d’objets. Il ne s’agirait donc pas d’une nouvelle « philosophie des sciences » mais d’une nouvelle science de la philosophie/science.
Une recherche authentiquement scientifique (générique) devra se démarquer de la recherche monde qui correspond à la mondialisation actuelle de la recherche, capitaliste et philosophique, et l’analyser comme un simple symptôme pour passer de la recherche questionnante (sous la coupe philosophique) à une recherche solutionnante.
La séparation entre recherche « fondamentale » et recherche « appliquée » accompagnait jadis la grande distinction philosophique du général (métaphysique, spéculatif) et du singulier (empirique). Elle doit être reconsidérée, de même que toute topologie ou archéologie générale des sciences, mais le simple commerce post-moderne des savoirs ne résout rien ; l’épistémologie doit être puissamment transformée dans un sens générique, et la connaissance doit être rapportée à la recherche plutôt que l’inverse. Telle sera l’orientation d’une pensée-science ou d’une épistémologie générique.
3. Critique de la recherche-monde
A l’heure de la philosophie faite-monde, l’économie mondialisée de la recherche entraîne un nouveau mode d’être du chercheur sous le signe du harcèlement. Le devenir-monde est une forme d’économie générale sacrifiant l’identité et la dualité radicales au profit d’une fausse immanence qui est domination de l’autre obtenue à partir d’une division de soi (une partie étant incluse dans l’immanence, l’autre la constituant transcendantalement).
Dans son devenir-monde la recherche a fini par s’affranchir des idéaux de la science mais pas de l’idéologie ni des contraintes du marché : l’auto-évaluation se met systématiquement au service de la production d’une plus-value de connaissance. La recherche d’entreprise devient le nouveau paradigme générant de nouvelles entités disciplinaires, de nouvelles mobilités et des finalités multiples, toujours provisoires. La recherche fondamentale, n’ayant plus de paradigmes, avance en ordre dispersée : telle est la loi de la recherche-monde.
La modélisation (si ambivalente avec sa double orientation réelle/rationnelle) est le vecteur principal de l’insertion des sciences dans la dimension du monde. D’autre part l’émergence des « sciences génériques » elles-mêmes et de l’interdisciplinarité est un autre symptôme de la mondialisation de la recherche.
Dans l’économie de la recherche-monde, l’ordinateur devient la force productive principale, tandis que l’informatique domine les rapports de production. La recherche n’est plus déterminée par le chercheur comme personne, c’est le chercheur comme « technicien » qui est déterminé par la recherche. Le technicien-chercheur qui n’est donc plus un « savant » au sens classiquement philosophique du terme, évolue néanmoins dans un monde largement philosophique dont il partage les valeurs « totalisantes ». Les chercheurs sont assujettis au contrôle libéral-capitaliste de la science. La recherche-monde est une activité concurrentielle concourant à la guerre globale.
4. De la suffisance épistémologique
La « recherche philosophique » puisera d’une part dans la recherche-monde son matériau et ses symptômes et d’autre part se constituera comme « science générique » : le but est de neutraliser la « suffisance épistémologique » qui asservit la science à la récupération philosophique comme à son exploitation capitaliste, le tout contribuant à l’aliénation des sujets-chercheurs.
Par définition, les sciences génériques renoncent (sans la détruire) à la suffisance épistémologique, cette surexploitation capitaliste et philosophique de la recherche. En effet le devenir-capitalisme du monde est suivi de près par un devenir-philosophie du monde, deux formes de mondialisation intimement liées. Même si la pulsion philosophique au devenir-monde est souvent niée par la philosophie elle-même !
En bref l’objet de la science générique sera de construire les règles et les présupposés les plus généraux de toute recherche-monde, et plus généralement de poser les conditions d’un sujet générique de la science qui soit en-lutte contre la suffisance épistémologique. Un « sujet », ou une identité capable d’assumer une dualité de type unilatérale et non-philosophique : contre le système à Un/Deux termes qui caractérise la philosophie et sa suffisance, la science générique va donner un contenu effectif à l’Unilatéralité ou Dualité unilatérale.
5. Les deux sources du générique
Il convient d’unifier à l’intérieur d’une pensée-science les deux sources principale du générique. La première source est l’« homme générique » de Feuerbach qui conteste l’universalisme abstrait et tente même, sous des auspices encore trop religieuses, de se démarquer de La philosophie.
La seconde source est d’ordre technico-scientifique : elle concerne d’une part un certain usage plus « modeste » des sciences, une circulation des savoirs dépourvue de toute volonté fondatrice, hégémonique ou réductrice ; d’autre part elle se rapporte à des produits comme on dit « dégriffés », ayant acquis une certaine « généralité » au détriment de la suffisance et de l’unicité de la « marque ».
Dans le modèle abstrait du savoir, le générique correspond à un supplément de propriétés paradigmatiques, c’est-à-dire à une soustraction par formalisation des données ; tandis que dans le domaine commercial, on peut simplement parler d’une réduction de la qualité globale du produit.
Quoi qu’il en soit le générique possède une vertu critique et désensorcelante à l’égard des objets, allant bien au-delà de ce que dénonce Marx sous le nom de « fétichisme ». Le ressort de celui-ci n’est pas seulement idéaliste ou théologique mais plus globalementphilosophique, dans la mesure où une philosophie quelle qu’elle soit ordonne structurellement les idées et les choses vers un Tout ou un Absolu, tout simplement celui de leur/son auto-justification. Or le générique se présente comme la contestation radicale de cet ordre en ne reconnaissant le Tout que dans le genre et la spécificité.
Le projet est de transformer les deux sources-symptômes (philosophique et scientifique) du générique afin d’en révéler l’identité simplement humaine ou « ordinaire ».
6. Les caractères d’une science générique
Il ne s’agit pas seulement de clarifier le concept de généricité mais de créer les conditions de possibilité d’une science générique. Une science générique se caractérise comme une force-d’intervention interdisciplinaire foncièrement étrangère (aux savoirs concernés) ; la force du générique est la force-d’insertion de l’Etranger, en tant que nouveau type d’universel, dans une communauté constituée.
L’investissement du générique dans les sciences se fait sans forçage et surtout sans recherche de plus-value philosophique. Le générique se contente de mettre en place une double causalité, occasionnelle d’une part sur la base des symptômes philosophico-scientifiques existants, humaine d’autre part en fonction de la détermination en-dernière-instance du sujet scientifique.
Le générique vaut univoquement pour toutes les disciplines et toutes les philosophies, mais en préservant leur autonomie relative ; son apport n’est pas de fondation ou de fécondation, mais purement de service et, indirectement, de transformation ; une arme pour lutter contre les apparences transcendantales, constituées par les mélanges philosophico-scientifiques.
L’intérêt d’une science générique serait d’intervenir auprès des disciplines complexes, comme l’épistémologie ou l’esthétique, elles-mêmes massivement investies par la philosophie. Mais l’intervention générique, quoiqu’interdisciplinaire, n’est pas une traversée ou une diagonale archéo-épistémologique, elle reste unilatérale car elle s’effectue précisément sur le bord unilatéral (ni intérieur ni extérieur) de chaque discipline – étrangeté vraiment radicale, l’unilatéralité ne doit pas non plus être confondue avec la marginalité complice.
7. Les caractères principaux du générique
Un trait majeur de l’être-générique est son étrangeté, sa capacité à recevoir une universalité autre que la sienne d’origine. Le générique est l’individu qui revendique l’universel dans la finitude, qui résiste aux sirènes de l’absolu et du sur-Tout. Ce n’est pas l’individu des singularités extrêmes critiquant l’identité, mais une autre expérience de l’identité.
Phénoménologiquement, le premier axiome directeur du générique est la constante du Réel-Homme, soit l’immanence comme propriété logique de l’addition idempotente (fonction générique importée analogiquement à partir la physique quantique).
Le deuxième axiome redéfinit l’idempotence comme opérateur vécu, vécu sans-sujet.
Le troisième axiome concerne l’articulation de l’idempotence sur un objet transcendant : articulation elle-même immanente donc unilatérale, transformant la cible en objet unifacial.
En résumé, le générique : 1) est individué sur le mode de l’Un-sans-Tout, 2) porte sur une sphère a priori universelle, la transcendance unilatéralisée, 3) procède en soustrayant un unique côté de la transcendance biface.
A contrario le sur-Tout est l’autre nom du système totalisant/détotalisant de la philosophie et de l’épistémologie, leur volonté de puissance même. Le générique possède une fonction d’a priori qui lui permet de produire un Tout « simple » distinct du sur-Tout philosophique.
Le générique est aussi une constante « matériale », l’intuition d’un contenu a priori et d’un Tout simple. A titre de comparaison (et de symptôme) on sait que la base matérielle de Marx se présente comme Force de Production, mais justement celle-ci n’est pas encore générique étant associée dialectiquement aux Rapports de Production. L’homme générique comme vécu idempotent n’est pas lié à, il représente cette nouvelle base productive idempotente que constituent les forces productives et les rapports de production. L’Homme générique, sous la forme d’un sujet, a soustrait sa matérialité propre au contenu mixte du symptôme, marxiste en l’occurrence.
8. Constante générique et théorie du Mi-lieu
L’acquisition d’une constante générique implique dans un premier temps de réduire le sur-Tout de l’Un-de-l’Un en indempotence de l’Un-en-Un; le second moment est de tenir le Vécu immanent pour unegnôsis non transcendante, un savoir qui ne se sait pas.
Il ne faut pas voir dans la connaissance générique un « reflet » du Réel (thèse matérialiste), mais plutôt un a priori lui-même vécu faisant bord, unilatéralement, pour le monde et la philosophie.
L’ordre de l’a priori ou du bord unifacial, en tant que connaissance, n’est pas moins immanent que l’Un-en-Un bien que celui-ci s’en distingue en tant que Réel.
Une constante générique est donc un Tout unilatéral dé-duit de la philosophie et pour celle-ci mais déterminé de façon immanente par le seul Vécu. Bien que les « philosophies de l’immanence » confondent celle-ci avec une intériorité ou un plissement, l’immanence réelle se définit comme ce qui est radicalement implié et impliable. L’unifacialité de la connaissance générique peut aussi bien être décrite comme un entre-deux-implié, un mi-lieusoustrait d’un pli ou d’une dualité philosophique. S’appliquant à une division quelconque dans l’ordre philosophique, une identité générique n’est pas une moyenne ou une « solution » mais un mi-lieu. Le concept d’interdisciplinarité est lui-même transformé par la présence de cet Etranger qui ne se plie pas et qui se tient simplement au mi-lieu.
La « circulation philosophique » est un système à double duplicité : empirico-transcendantale et transcendantale-réelle. La philosophie constitue un cercle parfait (au-delà des touts particuliers qu’elle engendre, les systèmes) puisqu’elle tourne en (voire sur) elle-même. Il faut concevoir une circulation générique des biens et des connaissances de type non-philosophique et non-marchande, une circulation non-circulaire, universellement locale et sans-rapport avec le marché. Pour cela concevoir le Mi-lieu non comme une division du lieu, mais plutôt comme l’identité du Mi-, plus déterminante que le lieu lui-même, et synonyme d’unilatéralité. Le générique expulse la philosophie de son milieu qui se veut (de plus en plus ouvertement) un Tout-lieu, il a pour effet sur ce Tout de le marginaliser, de le réduire littéralement au bord de l’humain.
9. La force faible du générique
Le générique est force faible d’intervention sur les savoirs. Grâce au générique la philosophie peut recevoir des prédicats qui ne forcent pas sa nature – le générique est force-sans-forcer, transformation-sans-se-transformer soi-même. Le forçage générique provient de cette force faible que peut l’idempotent.
Le style « implié » de la science générique est celui d’un universel simple, un espace a priori adjacent au Vécu ne reformant pas une intériorité auto-dévorante. Tandis que la philosophie est une amplification monstrueuse de l’expérience, volonté de puissance absolue quand elle prétend dominer la science, la science générique sera une implification du capital philosophique. Elle demeure une force faible et une discipline a minima.
10. De la différence épistémo-logique à l’identité générique de la philosophie et de la science
Science et philosophie ne nous sont données généralement que sous la forme d’un doublet ou d’une différence épistémologique. C’est donc à partir de l’épistémologie seule que leur combinaison générique peut-être construite au profit d’une pensée-science, en lieu et place justement du tout-épistémologie. Les anciens découpages dualitaires (science/philosophie, métaphysique spéciale/générale, régionale/fondamentale, etc.) sont désormais relayés par la dualité unilatérale entre leur forme générique et leur forme épistémologique. Dans la nouvelle articulation, la détermination appartient au générique et la surdétermination à l’épistémologie.
La redistribution du rapport science/philosophie s’effectue depuis la science générique, puisque celle-ci est science par essence et philosophie par existence : un savoir générique possède d’une part un objet réel qui le détermine en-dernière-instance et d’autre part une apparence transcendantale d’unité (le philosophable) qui ne fait que le surdéterminer. A travers cette dualité unilatérale de l’En(Un)-semblité(Apparence transcendantale) la constante générique délivre la matérialité du philosophable dans toute son étendue. Désormais celle-ci est apportée non-dialectiquement aux décisions de la science générique, comme une apparence non plus objective mais uni-jective.
Le générique est donc un organon destiné au traitement sans synthèse d’un ensemble de symptômes épistémologiques. Il s’agit d’une part d’éviter la dispersion (techno-scientifique) du générique et d’autre part de ramener la philosophie du Ciel et de la Terre réunis vers le genre humain-en-personne. Puisqu’aussi bien le savoir se présentant sous sa forme soit générique soit épistémologique ne dépend en-dernière-instance que de l’Homme-en-personne. La pensée-science ne peut venir que des postures humaines radicales (l’homme-en-personne) impliquant un non-rapport de connaissance initial.
11. La démocratie dans les sciences
Si de l’Homme-en-personne dépend toute égalité générique, alors le générique doit aussi se décliner en « commun » sous la forme d’une démocratie de-dernière-instance, une démocratie-des-Etrangers dont le « commun » pourrait bien être la constante générique de l’histoire.
La philosophie ne sait pas penser démocratiquement (selon la détermination en-dernière-instance) et donc ne peut pas savoir ce qu’est la démocratie, elle ne peut la concevoir que comme une auto-égalisation ou une auto-régulation de la plus-value de suffisance. Même le fonctionnement interdisciplinaire reste un modèle de capture et de domination, à la manière philosophique : on ne peut le généraliser et faire des rapports épistémologues un absolu, le Réel conserve de toute façon la primauté.
Quand l’Homme-en-personne est le présupposé univoque de tous les sujets scientifiques (plutôt que l’objet ou même le sujet des sciences), induisant une pratique générique des sciences, la démocratie s’installe dans les sciences et entre les sciences et la politique. La pensée-science générique se sert des sciences et des philosophies comme autant de symptômes et de modèles pour son effectuation, non pas de manière aléatoire mais par la modélisation de cette discipline abstraite et médiane qu’est alors la non-épistémologie.
12. Retour sur la nouvelle dualité (unifiée) science/philosophie
La dualité générique est bien moins hiérarchique que celle du global et du local, ou du général (philosophique) et du régional (idéalisé) : elle passe entre le générique unilatéral préservant l’objet comme uni-jet, et le Tout-philosophie général déjà dédoublé et objectivant;
La posture scientifique et la philosophique s’appellent l’une l’autre tout en demeurant radicalement hétérogènes : la science implique (se réservant le pouvoir d’implier) la philosophie, tandis que la philosophie présuppose (en l’idéalisant réflexivement) la science.
Sous l’effet de la constante générique (humaine en-dernière-instance) la science et la philosophie sont toutes deux transformées et sortent de leur hiérarchie : elles se complètent dans un non-rapport où la première fournit l’essence au cœur de la dualité unilatérale et où la seconde fournit l’existence (le philosophable) comme dualité unifiée. Privés de la suffisance épistémologique les divers savoirs seront dits en-semblisés ou objets de théories unifiées. Mais plus sous la coupe d’une philosophie qui, miraculeusement, se tiendrait au croisement des postures génériques prises comme autant de « procédures de vérité », beaucoup trop réductrices comme dans le cas du méta-mathématicien et platonicien Badiou.
13. L’Homme-en-personne et le sujet de la science générique
Le générique doit d’abord être extrait de ses limitations biologiques. En outre il ne caractérise pas une ipséité conceptuelle mais une humanéité réelle, soit l’individu comme détermination en-dernière-instance de la pensée (l’individu n’est que surdéterminé après-coup par la pensée).
De sorte qu’un axiome générique n’est que l’expression de l’Homme-en-personne, lui-même axiome vécu et cause immanente du Sujet qui l’énonce. Le vécu idempotent de l’Homme-en-personne n’enregistre pas l’unilatéral (ou le sujet) comme son essence, il lui est radicalement forclos ; mais il se sert de l’unilatéral comme d’une fonction d’altérité pour refouler toute transcendance suffisante.
Le Vécu idempotent manque de manière radicale, non par retrait ou soustraction, mais pour cause d’immanence ou d’invisibilité : l’Homme-en-homme vit en Un ou clandestinement.
En-personne, l’homme est un sans-rapport, mais il n’est pas sans-rapport du tout au monde : plutôt un non-rapport avec apport du monde (comme philosophable). L’homme en-personne est séparé par immanence, il ne s’auto-soustrait pas par décision – en tant que pré-donné ou anté-supposé, il pose unilatéralement et se donne la philosophie.
Quant au Sujet (non-épistémologique), il relève par essence de la constante génétique et par occasion de la suffisance épistémologique, il met en non-rapport les deux. Son action consiste à défaire l’unité transcendantale comme structure circulaire dominante, pour la réduire à un a priori « immanental » sous forme de dualité simple et sans synthèse. On obtient en fait deux dualités sans synthèse : d’abord celle du sujet dans son essence et de l’a priori immanental, ensuite celle de l’a priori comme organon du sujet et de la philosophie dans son état de suffisante. Pour dissoudre efficacement la suffisance philosophique, la dualyse vise l’ultime niveau du transcendantal considéré comme symptôme et lui substitue une identité radicale.
14. Le « genre » humain comme posture
Non seulement le « genre humain » n’est déterminé que par les attributs qu’il se donne, mais il n’y a pas d’autre genre qu’humain…
Le genre humain est d’essence posturale, non positionnelle (biologique par exemple). Une position est un acte ontologique divisé, subjectif-objectif et en réalité auto-positionnel, tandis qu’une posture est une identité non identifiable et indivisible. La posture n’est pas une décision auto-centrée mais un accès-à unilatéral ou un jet- simple qui ne (re-)jette rien (de soi).
Une position est un processus qui se reconduit sans cesse en développant des effets d’interprétation ; une posture se tient en un seul terme qui est l’Homme mais s’avère capable de produire des effets de transformation.
Il est clair que la critique philosophique de l’homme générique relève encore d’une position philosophique. En particulier l’« homme générique » de Feuerbach est issu d’une confusion entre l’homme et le sujet identifié par une essence : un artefact hégélien, une version anthropologique idéaliste du genre. Michel Henry a critiqué l’idéalisme de la conception feuerbachienne, mais au nom de l’« individu vivant » ou de l’« Ego transcendantal » il ne fait que se réfugier dans une ultime transcendance négative. L’Ego transcendantal s’inscrit dans une dualité philosophique (réel/idéal) et souffre d’abstraction, amputant la philosophie elle-même de sa dimension de synthèse, niant à la fois sa forme-Tout et son identité a priori. Il fallait reprendre l’intuition marxiste d’une suspension globale de la philosophie mais cette fois au nom de l’Homme-en-personne comme ultime réel.
15. Le déni du générique par la philosophie
L’homme n’est jamais entré dans la philosophie et n’a donc pas à en sortir… Pour le sujet-Etranger opérant en « milieu » philosophique, le générique apporte justement un mode d’accès pragmatique et immanent à la philosophie, sans redondance auto-contemplative (la foi en la philosophie), de sorte qu’elle se donne maintenant transformée sous la forme d’un tout simple (la philosophabilité) dont la légitimité (relative) et l’identité (simple) n’ont pas à être niées. Tandis que – sans surprise – le déni de l’identité de la philosophie chez les philosophes des « différences » n’a d’égal que leur incapacité à prendre en considération l’autonomie du générique, Heidegger au premier chef qui ne reconnaît d’Universel qu’à l’Etre et ne juge pensable que la différence de l’Etre et de l’étant. D’autres, non différentialistes, font un choix unilatéral par abstraction et érige la Vie ou autre en absolu, au lieu de partir du réel-séparé et idempotent comme universel. Cela peut les conduire à une critique interne de la philosophie, voire à une auto-soustraction, qui n’équivaut jamais à une pensée depuis le réel humain.
Le mal philosophique est bien le refus comme tel du générique (ou de l’Un, qu’elle raille aussitôt comme étant métaphysique, bien à tort, incapable de distinguer – sauf en lacanie – l’Etre du Réel). Cf. aussi Deleuze confondant grossièrement dans une note de Qu’est-ce que la philosophie ? l’Un-en-Un laruellien avec l’Un-Tout de la substance spinoziste !
La philosophie est d’essence unitaire (qu’elle soit moniste ou dualiste, elle fonctionne toujours à la synthèse Un/Deux ou dialectiquement Deux/Trois) tandis que la non-philosophie est d’essence dualitaire. Dans l’idéalisme comme dans le matérialisme, la triangularité (Un + Deux) est de rigueur. A l’inverse le générique repose sur une autonomie relative du Deux par apport à l’Un synthétique. Le Deux en tant que rapporté à la multiplicité de l’expérience constitue déjà une base générique (a priori, mais non transcendantale) pour la philosophie, qui, dans sa démarche avant tout auto-réflexive, la réduit cependant à une fonction secondaire. Seul le matérialisme gnoséologique reconnaît l’importance de cette base : primat du Deux dans l’ordre de la connaissance, soumis toutefois au primat de l’Un de la matière.
La philosophie s’étouffe donc dans l’affect de son propre enfermement, sans que celui-ci soit d’ailleurs premier ou absolu : il est la simple conséquence d’un refoulement non fortuit du Milieu générique et d’un déni encore plus radical de l’Homme-en-personne.
16. Le matérialisme vs la non-philosophie ?
On peut prévoir une lutte à venir entre le matérialisme et la non-philosophie dont l’enjeu sera la sauvegarde du générique.
Prétendre toucher au Réel par le biais de l’Etre ou de l’Un transcendantal, c’est l’apparence transcendantale ; de même, le régional ou le spécifique décidé philosophiquement, n’est qu’une image faussée du générique. L’un des pièges du matérialisme, dans la mesure où il vise aussi le générique, est de le confondre avec un spécifique supposé fondamental, et donc de replonger dans l’ontologie.
Le matérialisme prélève son « générique » sur des classes ou des ensembles pré-formés, ou des modèles organiques (jusqu’aux « machines désirantes ») qu’il reverse immanquablement dans le Tout. Le matérialisme assume pleinement les ambitions et la suffisance de la philosophie, mais en se positionnant depuis une dualité quasi-unilatérale (transcendante et donc réversible, par exemple philosopher « depuis » la littérature, etc.). Une science générique doit éviter en priorité toute forme de suture à l’ontologie (sous sa forme méta-mathématique notamment), à la culture ou au discours ; elle ne détermine qu’indirectement, et sur la base d’une forclusion radicale, la suture entre le générique et la transcendance philosophique, et elle n’utilise les sciences particulières qu’au titre de symptôme épistémologique.
17. L’Homme comme messianité et dernière-chance
Comme déjà dit, l’homme-en-personne est une identité non représentable et non identifiable, sauf à titre de symptôme dans la philosophie. L’Homme-en-personne est un Invisible qui s’imprésente sous la forme d’un a priori et investit le monde par son non-agir.
Il fait irruption comme messianité dans la représentation par le biais de la non-philosophie.
De la sorte il utilise la représentation philosophique comme occasion, et la change en symptôme, matériau et modèles, pour d’autres présentations.
Le générique n’agit pas différemment avec l’événement, auquel il n’est pas opposé : il est la condition négative et non-suffisante de l’événement-occasion, lequel n’est jamais pris comme un absolu. Il n’y a donc pas de « fidélité à l’événement » (Badiou), mais bien à l’Homme-en-personne en-dernière-instance. C’est l’Homme qui détermine l’usage de l’événement apte à transformer le monde. Il est ce Vrai-sans-vérité, ce défaut radical d’absolu qui peut produire du savoir et des effets de vérité sur la base du matériau mixte de la philosophie et des sciences.
La seule fidélité est due à la Dernière Instance, à l’Homme qui sous-vient comme Dernière Chance.

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